Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EDITORIAL

Italie : un miroir pour l'Europe ?

· Inprecor n° 388, février 1995 · p. 3 · 1 007 mots

Italie

La crise gouvernementale de longue durée, qui vient de se conclure, a été un miroir de tous les bouleversements qui secouent l'Italie à l'heure actuelle. Faut-il ajouter que les polémiques qui ne se sont pas arrêtées même depuis l'intronisation du nouveau premier ministre, Lamberto Dini, sont révélatrices d'une instabilité persistante uoiqu'il en soit, la crise italienne est significative et presque symbolique du fait qu'elle concentre et exprime des conflits et des contradictions qui sont propres, non seulement, à la péninsule, mais, sous de différentes formes, à tous les pays capitalistes européens.

Elle a fait ressortir à nouveau l'éclatement du cadre politique issu de la Seconde guerre mondiale. Certes, ce cadre avait commencé à se désagréger depuis au moins trois ans, mais c'est maintenant que la crise a atteint son stade terminal. En effet, d'un côté, l'ancien régime a été, dans une large mesure, balayé, entre autres, à la suite des législatives du mois de mars 1994, de l'autre, le cadre nouveau de ce qu'on appelle la Deuxième république est loin d'être en train de se construire. Pour ne mentionner qu'un seul aspect des choses, la réduction de l'affirontement politique à deux formations alternatives qu'avaient rêvée, en se faisant des illusions ou de mauvaise foi, les partisans du référendum contre la proportionnelle, ne s'est pas du tout produite. Non seulement aux dernières législatives il y a eu trois et non deux «pôles», mais de surcroît chaque pôle était et reste, plus ou moins, divisé dans son sein.

En dépit du triomphalisme des coryphées du berlusconisme, c'est le pôle conservateur lui-même qui a connu assez rapidement des conflits dans son sein. Berlusconi s'est avéré incapable de continuer à jouer ce rôle de médiateur qui lui avait permis de rassembler lors de la campagne électorale des forces assez disparates et n'a pas réussi à éviter la rupture avec la Ligue du Nord entraînant la chute du gouvernement.

L'évolution de la Ligue mérite d'être soulignée. Cette formation est née avec une inspiration conservatrice populiste et même des traits carrément réactionnaires au point que certains l'avaient caractérisée comme fascisante sinon carrément fasciste. Mais déjà au cours de la campagne électorale, son chef, Bossi, avait opéré un certain déplacement vers le centre sur le

ITALIE et grosses de nouveaux affrontements.

Livio MAITAN terrain idéologique, entre autres, en polémiquant durement contre les néofascistes. Par la suite, y compris sous la pression des mouvements de masse de l'automne auxquels la frange populaire de son électorale avait parfois participé, il en est arrivé à projeter une convergence non seulement gauche (PDS). Cette convergence s'est concrétisée par l'opération qui a abouti au renversement de Berlusconi et a rendu possible la formation du nouveau gouvernement.

Pour sa part, Berlusconi a accentué, en revanche, les traits conservateurs de son orientation et de ses conceptions et, face à la difficulté de réussir à jouer le médiateur, il s'est approché, de plus en plus, de l'Alliance nationale-Mouvement social italien (AN-MSI) en compromettant, par ce fait même, l'élargissement de son mouvement vers le centre, qu'il paraissait souhaiter au début. Après l'éclatement de la crise gouvernementale, l'extrême droite s'est trouvée, placée dans une situation contradictoire. Justement au moment où il était en train de mener à bien son opération de transformation du MSI, visant à effacer les traces du fascisme originaire dans le nouvel avatar d'une alliance conservatrice respectueuse des institutions démocratiques, Fini s'est laissé entraîner dans des polémiques très violentes, en remettant, notamment, en cause la légitimité du vote du Parlement lors de la crise et de certaines décisions de la Cour constitutionnelle et du Président de la République et en relançant des motifs propagandistes populistes réactionnaires sur lesquels il avait mis une sourdine auparavant.

La droite s'est généralement renforcée dans les dernières années en élargissant ses assises. Mais ses composantes sont loin d'avoir clairement fixé leurs axes stratégiques et tactiques et d'avoir défini leur identité. Elles sont encore en mutation et rencontreront des grandes difficulté pour s'imposer par des mécanismes institutionnels, alors qu'aucune d'entre elles ne dispose à l'heure actuelle des instruments nécessaires pour réaliser une rupture avec le cadre institutionnel, lui permettant de s'acheminer vers l'instauration d'un régime dictatorial.

C'est dans un tel contexte contradictoire que la crise de décembre-janvier a abouti à une solution paradoxale : la formation d'un gouvernement dirigé par un représentant attitré des banques et de la finance, ministre du Trésor dans le gouvernement sortant et proposé par Berlusconi lui-même, et composé exclusivement de techniciens et de spécialistes ou soi-disant tels, qui, dans leur presque totalité, dans la mesure où il est possible de les caractériser socialement, sont l'expression d'une société civile conservatrice voire réactionnaire. Ce gouvernement existe grâce au soutien du centre et de la gauche (à la seule exception de Refondation)!

En dernière analyse, à la base de toutes ces contradictions et de ces apparents paradoxes il y a un fait substantiel : toutes les forces sociales sont tourmentées et déchirées et hésitent dans leurs choix politiques. Qui plus est, il n' y a pas eu de recomposition des blocs sociaux. La grande bourgeoisie elle-même reste divisée et n'est pas capable d'exprimer une orientation d'ensemble. Ses oscillations face à l'initiative politique de Berlusconi et à son gouvernement l'ont de toute évidence confirmé. Mais les classes dominantes ont de quoi se consoler : certes, des mouvements de masses puissants sont toujours possibles, mais, en l'absence d'une force de gauche capable de jouer un rôle hégémonique dans une perspective d'alternative anticapitaliste, tout se termine en queue de poisson. Une dernière leçon confirmant ce qui est devenu presqu'un lieu commun. L'Italie a connu une relance économique incontestable, surtout grâce à un essor des exportations favorisé par la dévaluation de la lire : le taux de croissance de l'industrie a dépassé récemment 8 %. Mais l'annonce d'un tel résultat est allé de pair avec l'annonce que les chômeurs sont désormais plus de 5 millions. Voilà des chiffres qui en disent long sur l'état actuel de l'Italie et qui font présager d'autres crises dans l'étape qui est devant nous.*

29 janvier 1995

Une erreur sur cette page ?