L'effondrement des économies d'Europe de l'Est et de l'ex-URSS représente un tournant historique. Il s'agit d'un processus de restauration capitaliste qui se distingue donc des tentatives de réformes qui ont jalonné l'histoire de ces systèmes depuis les années 50 jusqu'à la Perestroika gorbatchévienne. Catherine SAMARY
C ertes, dans les réformes
d'hier ou dans les bouleversements d'aujourd'hui, c'est l'élargissement de mécanismes marchands et de la sphère de production privée qui ont été mis en avant. Et pourtant il y a bel et bien un évident changement qualitatif entre les deux. C'est dire que l'enjeu n'est pas «une économie de marché» mais le marché capitaliste (c'est-à-dire généralisé aux moyens de production) ; il n'est pas la «privatisation» mais la privatisation capitaliste (c'est-à-dire non pas seulement dans la petite production marchande, l'artisanat, le commerce, mais dans l'industrie où il s'agit d'avoir des rapports de propriété capitalistes). De la Hongrie à l'ex-URSS en passant par la Yougoslavie, des sociétés très différentes les unes des autres, mais toutes dites «socialistes», sont entrées dans une transition vers une pleine intégration au capitalisme mondial, visant à adopter ses critères et rapports sociaux (1).
En principe on peut analyser des transformations à trois niveaux : gouvernement, appareils d'Etat, économie. L'objectif des gouvernements bourgeois est de modifier en premier lieu le cadre législatif et répressif (l'appareil d'Etat). Celui-ci peut alors être mis au service de la nouvelle bourgeoisie en formation, et de la bourgeoisie mondiale, de façon à assurer les transformations socio-économiques de base. C'est manifestement ce dernier plan, qui s'accomplit le plus difficilement - d'où l'instabilité politique majeure des gouvernements, voire leur remise en cause de mesures prises par les équipes précé-
EUROPE DE L' EST
La «transition»
dans tous ses états
dentes.
Il n'y a pas de critères simples ou quantifiables de la restauration capitaliste au plan socio-économique, car il n'y a pas de «modèle» universel de capitalisme — et celui qui se restaurera à l'Est sera certainement très différencié. Il n'y a pas non plus de pourcentage de privatisation qui puisse fixer un «seuil qualitatif». Mais encore faut-il, même sur des formations sociales hybrides, qu'une logique capitaliste domine (droits de propriété capitaliste, rapports de production orientés par la recherche du profit). Il faut évidemment du recul et des luttes sociales pour pouvoir effectivement tester l'ensemble, mesurer les contradictions rencontrées, les dynamiques à l'œuvre. Mais les pierres d'achoppement des projets capitalistes sont clairement affichées dans les pays de l'Est : il s'agit de démanteler toutes les formes de protections des travailleurs qui leur permettaient d'échapper aux contraintes d'un marché capitaliste.
Que s'agit-il de détruire ?
Le but est qu'une discipline marchande et avec elle des rapports de classe, puissent imposer la fermeture d'entreprises non rentables (du point de vue des critères de profit) - et avant cette fermeture, la contraction de tous les coûts, selon les mêmes critères. Le but est aussi qu'un marché du capital puisse s'emparer des sphères productives les plus rentables.
En URSS et dans les pays de l'Est, la monnaie ne fonctionnait pas comme «capital» (on ne pouvait librement vendre ou acheter des usines, des équipements, minu
Herr Krenz
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Neve galisie!
des matières premières et de la force de travail, encore moins des actions). Il n'y avait pas de critères de profit pour orienter les investissements — parce qu'il n'y avait pas de prix reflétant les coûts ou/et l'offre et la demande (dans les secteurs industriels essentiels) ; il n'y avait pas de réelle mesure des coûts d'ailleurs (le plan version «soviétique» était réalisé ou dépassé en quantités physiques, quel qu'en soit le coût). Une des premières mesures que doivent prendre les «experts» occidentaux est d'ailleurs d'introduire une comptabilité des entreprises qui pour beaucoup d'entre elles n'évaluaient même pas leurs équipements, du moins là où il n'y a pas eu de réformes marchandes décentralisatrices sous le régime antérieur. De façon générale, il n'y avait pas de fermetures d'entreprises travaillant «à perte», pas de licenciements économiques (2).
Les systèmes de prix sont restés pour l'essentiel «administrés», durablement bas pour les biens et services de base ou stratégiques, ne reflétant ni les coûts, ni les rapports d'offre et demande. L'argent (la monnaie) fonctionnait donc seulement comme «revenu» permettant d'acheter des biens de consommation. Les salaires directs n'étaient souvent pas l'essentiel : les subventions aux produits et services de base (logements, transport, nourriture mais aussi biens culturels) étaient considérés comme une consommation collective (ou salaire indirect) ; s'y ajoutaient, associés à
1) Autant dire que telle n'était pas leur situation — et c'est pourquoi il ne s'agissait pas pour nous de «capitalisme d'Etat».
2) Cf. l'analyse des caractéristiques de la planification soviétique et des réformes dans «Plan, marché et démocratie», Cahiers de l'IIRF n°7/8, 1988.
l'emploi, des formes importantes de revenus en nature distribués par les grandes entreprises, comme les logements, crèches, produits rares, etc. Les privilèges de la bureaucratie étaient eux-mêmes essentiellement des privilèges de consommation accaparés grâce à sa position dans l'appareil politico-productif.
C'est tout cela qu'il s'agit de remettre en cause dans des économies où dominent (infiniment plus que dans les économies capitalistes «normales») de très grandes entreprises qui structurent parfois la vie sociale de régions entières.
En fait les programmes libéraux ont fixé des objectifs de privatisation qui touchent des milliers d'entreprises.
L'état des lieux
Entre 1989 et 1992, la chute de croissance a été générale pour tous les pays concernés : près de 40 % en Russie, mais aussi de 20 % en Hongrie, de 30 % en République tchèque, de 50 % en Pologne (dont la situation est la meilleure), au moins aussi grave, et souvent plus, dans les nouveaux pays indépendants issus de la décomposition de l'URSS.
Outre l'Allemagne, avec un coût astronomique de la restructuration (3), seuls quelques pays d'Europe centrale (Pologne, Hongrie, Slovénie) émergent de la crise ou ne se sont pas encore confrontés à elle (République tchèque). Ce dernier cas est dû a des circonstances favorables : faible endettement et relativement bonne situation économique de départ, forte expansion du tourisme, travail frontalier vers l'Autriche, taux de change réel favorable ; mais s'y ajoute une politique extrèmement prudente socialement en dépit des discours libéraux .
Les autres pays d'Europe de l'Est et la CEI s'enfoncent dans le «sous-développement» et la fragmentation (ex-URSS) sinon la guerre pour le partage des ressources et des territoires à l'image de l'ex-
Il y a persistance générale d'une inflation d'au moins deux chiffres (les plus faibles étant de 12 % en République tchèque) ou à trois chiffres (Roumanie, Russie, etc., avec un dollar qui valait 200 roubles en juin 1992, près de 2 000 l'été suivant, environ 4 000 en juillet 1994). Le creusement des déficits budgétaires s'accompagne en Russie d'impôts massivement collectés par la mafia.
Il y a plus de 15 % de chômeurs en général alors que les restructurations des grosses entreprises n'ont commencé nulle part. L'aspect «destruction» des bouleversements en cours a touché, outre le partiEtat (avec introduction du pluralisme), le système de prix, les réseaux du COMECON et de l'ex-URSS et en général les anciens circuits de production et d'échange en dépit des dépendances mutuelles. L'interruption des circuits d'approvisionnement habituels et l'obligation d'effectuer les paiements en devises ont provoqué l'effondrement de branches entières (régions et pays nouvellement indépendants) et des pressions pour le rétablissement de liens. La réorientation des échanges vers les pays de l'OCDE a creusé tous les déficits extérieurs.
Sur le plan des transformations, les écarts se sont creusés entre pays (et au sein des pays entre régions et branches) ; les degrés d'avancement de la transition vers le capitalisme sont extrêmement inégaux.
L'Allemagne doit être traitée comme seul cas d'absorption dans un cadre capita-
La Bulgarie, la Roumanie, l'Albanie et la Slovaquie franchissent à peine le stade de la désorganisation liée aux changements de système de prix et à la déstructuration des courants d'échanges antérieurs.
La Hongrie, la Pologne et la Slovénie ont amorcé une profonde restructuration de leur système productif et financier. Cela se mesure, au-delà des privatisations, par l'augmentation de la productivité du travail (donc du chômage par compression des effectifs) et une baisse du salaire réel. La Hongrie continue à être le principal bénéficiaire des investissements directs étrangers (elle a reçu plus de la moitié des quelque 12 milliards de dollars cumulés pour l'ensemble de l'Europe de l'Est).
Mais c'est dans tous les cas la petite privatisation qui a le plus avancé (dans les domaines du commerce, du tourisme et de la restauration).
En Hongrie par exemple, seules 20% des grandes entreprises ont été privatisées. La part du capital étranger y est essentielle (80 % des revenus des privatisations en 1991) ; mais elle a eu tendance à se réduire à la fois par des mesures favorisant les «nationaux» et par le fait que les meilleures entreprises ont déjà été privati-
En Pologne, 80 % du commerce est privé, les seules entreprises qui ne sont effectivement plus propriété d'Etat représentent 1/10 de tout l'ancien secteur public
Autrement dit, même dans les pays où la transition est la plus avancée, l'insuffisance de capital et la peur du coût social (et politique) de la restructuration des grandes entreprises (sans les moyens financier de l'amortir) en ralentissent le
Dans ce panorama, la République tchèque semble connaître outre ses résultats macro-économiques satisfaisants, des «succès indéniables». 82 % des entreprises industrielles et agricoles ont ainsi connu un «transfert de propriété». Mais, d'un autre côté, «la privatisation par coupons et l'apparition de Fonds d'investissements (..) ont en fait prolongé l'agonie des entreprises et retardé leur restructuration. De plus ces fonds ne remplissent que partiellement leur rôle de propriétaire, alors qu'ils auront à procéder à des restructurations dont les effets sociaux sont prévisible» (cf. Courrier des Pays de l'Est, 1994).
Les fonds détenus par les banques auront sans doute un comportement de restauration plus offensif.
Mais le crédit interentreprises reste très développé, malgré deux opérations successives d'apurement en 1993. La loi sur les faillites, introduite en avril 1993, n'est toujours pas réellement appliquée. La hausse des salaires réels s'est poursuivie malgré les pertes de productivité, conduisant à une hausse des coûts salariaux unitaires de plus du double de celle des prix de gros : il s'agit d'une illustration de la
Après 2 milliards d'investissements étrangers en 1990-1993, il y a tassement en 1994. Le gouvernement est critiqué pour «favoriser l'arrivée de capitaux dont le but est de liquider une concurrence ou de réserver à l'industrie locale le rôle subalterne de sous-traitant ou mieux
Dans tous ces pays, la politique de restitution aux anciens propriétaires perturbe la vie politique.
Quant à la Russie, en dépit des coups d'Etat d'Eltsine qui visaient l'accélération d'une thérapie de choc libérale, les «privatisations» reflètent surtout pour l'instant la perte totale de pouvoir de l'Etat central au profit d'une multiplicité de féodalités.
Selon les études citées plus haut, «les salariés et les anciennes directions des entreprises (...) ont gardé le contrôle de ces entreprises en devenant "propriétaires" dans la très grande majorité des cas. Ainsi le plus souvent, le changement de propriétaire n'a pas modifié fondamentalement le comportement des acteurs de l'entreprise. Au demeurant, beaucoup sont restées en situation de monopole et ne subissent pas de contrainte de marché, ni même de
Les investissements privés étrangers
3) Cf. Le Monde 13/1/1995. La Treuhand, agence pour la privatisation créée en 1990 vient de fermer ses portes en décembre 1994 en ayant achevé son programme: il en a coûté des centaines de milliards de DM et des millions de chômeurs.
4) Selon l'Office central des statistiques (GUS) et l'Institut d'études politiques. Reproduit dans la brochure «Employee-Owned companies in Poland», éditée par Maria Jarosz, Varsovie 1994
restent de l'ordre de 2 milliards de dollars (autant que la seule République tchèque, quatre fois moins que la Hongrie).
La situation se différencie selon la position de marché des branches et
L'industrie légère et les entreprises fabriquant des biens d'équipement et le matériel de transport, elles, sont confrontées à l'effondrement de la demande (et celle qui subsiste se reporte sur des biens importés, surtout dans l'agro-alimentaire) ; elles survivent par des accords de troc et des crédits interentreprises.
Le complexe militaro-industriel connaît un début de difficile reconversion. Ce puissant lobby tire sa force de ses liens avec l'appareil d'Etat.
Les monopoles énergétiques ou les entreprises fabriquant des produits industriels de base susceptibles d'être exportés sont les seuls secteurs de l'industrie russe en bonne position de marché et les plus attractifs pour la privatisation. La part de l'OCDE dans les exportations de pétrole est passée de 47,8 % en 1988 à 72,5 % en 1992. Mais la propriété de ce secteur est alors convoitée par différentes forces et pouvoirs d'Etat : les pouvoirs locaux, prêts par exemple à proclamer une «république souveraine» de l'Extrême-Orient russe, confrontés à l'interventionnisme «musclé» des pouvoirs centraux russes.
Les conflits sont similaires avec les nouvelles républiques souveraines de la CEI. Ainsi, en septembre 1994, à Bakou, un «contrat du siècle» (signé entre l'Azerbaïdjan et un consortium de huit grandes compagnies pétrolières dont sept occidentales) provoque assassinats, meurtres politiques et tentative de putsch «pro-russe».
Finalement, un très petit nombre des centaines de contrats signés avec des étrangers sont entrés dans une phase concrète, tant de tels investissements sont considérés comme une menace pour l'indépendance nationale.
L'immobilisme est parfois plus prononcé dans les républiques indépendantes en raison de l'ampleur de la crise.
Vu la détérioration des années 80. les gens croyaient en Europe de l'Est qu'il n'y avait rien à perdre. Leur espoir était que le marché et la privatisation allaient signifier une élévation générale du niveau de vie.
Les désillusions populaires (sauf en République tchèque) se traduisent massivement par l'expression de «nostalgies» dangereusement récupérables par des courants néo-staliniens.
Résistances sans alternatives socialistes
Car il n'y a pas d'alternative socialiste crédible. Mais les «acquis passés» (sécurité sociale, droit au travail, «égalitarisme» de besoins notamment culturels, droits des femmes — même si tous ces droits étaient pervertis par la bureaucratie) gardent du poids chez les perdants de la transition. Cela se traduit politiquement par le retour de plus en plus systématique des "ex-communistes" au gouvernement, ou par leurs bons scores électoraux, y compris en Pologne et Hongrie, pays phares de la «transition». Ces résultats expriment aussi un rejet de l'arrogance et des régressions
De retour au pouvoir, ces ex-communistes cherchent à combiner ce qui est largement contradictoire : des réponses partielles aux attentes de leur électorat et la poursuite des politiques exigées par les créditeurs. Ils se différencient/se différencieront (et peuvent éclater, à l'épreuve du pouvoir) en deux ailes principales :
• la première est plus sensible aux dégradations sociales de la transition que l'autre. Sa base sociale se trouve chez les syndicalistes, les paysans et les travailleurs les plus sacrifiés par la transition. Sur le plan politique elle peut recouvrir des alliances allant de courants plutôt «néostaliniens» aux nationalistes (y compris d'extrême droite) en passant comme on vient de le voir en Slovaquie par des composantes «communistes ouvrières» explicitement hostiles aux privatisations. Leur logique peut être d'abord de protection contre «ceux qui veulent vendre le pays aux étrangers» (aux Juifs ?) et au FMI ; elle peut déboucher sur une variante fascisante de «capitalisme d'Etat» ou d'«Etat fort hybride» inspiré par le «modèle chinois» ; elle implique nécessairement des conflits avec le FMI — et la recherche d'alliances vers les pays de l'Est et l'ex-URSS avec des courants similaires.
• l'autre, cherchant au contraire à s'allier avec des courants explicitement «libéraux démocrates», vise à se rendre «acceptable» par le capital étranger (et l'Union européenne) et à justifier aux yeux des travailleurs les «limites» de sa politique sociale. Ces ex-communistes-là constituent l'aile «libérale» de la nouvelle «social-démocratie» ; ils s'efforcent de se faire reconnaître comme des démocrates prêts à l'alternance, les plus à même de réaliser la transition (d'en «faire passer les pilules») et d'assurer l'intégration à l'Union européenne (compte tenu de leurs compétences, de leur connaissance des sociétés concernées).
En Pologne c'est l'aile populiste (issue du Parti paysan) qui semble dominer (dans un rapport de plus en plus conflictuel avec les ex-communistes socio-démocrates) : il y a manifestement l'objectif de ralentir sinon bloquer la privatisation «de masse» ; l'aile "libérale"' des ex-communistes cherchera semble-t-il à s'allier avec les courants libéraux issus de Solidarnose.
En Hongrie la deuxième variante (alliance des ex-communistes avec les libéraux) a dominé le nouveau gouvernement : il a affiché un projet d'accélération des privatisations industrielles, ouvertes au capital étranger dans le but d'atténuer la dette extérieure. Mais les oscillations, divisions internes et infléchissements sont
Bref, il n'y a là aucune stabilisation politique — parce que les processus économiques de soumission à la logique capitaliste exigent encore de très grands coûts
Pourtant, les formes prédominantes de résistance sociale demeurent éclatées voire centrées sur l'entreprise elle-même : les relations de connivences conflictuelles entre travailleurs et directeurs dans les grandes entreprises non rachetées par un capital étranger limitent le développement d'une résistance de classe indépendante. Les formes de «propriété collectives», prédominantes en Russie — et non négligeables en Pologne — sont porteuses d'une double dynamique : là où les mécanismes marchands et un durcissement de la politique de crédit s'imposeront, les travailleurs seront piégés, et la polarisation de classe s'effectuera entre managers et travailleurs; ailleurs les affrontements seront différés — les managers essayant parallèlement, tout en augmentant leurs parts d'action et de pouvoir réel dans l'entreprise, de créer des entreprises de sous-traitance ou de commercialisation leur permettant d'augmenter leurs revenus.
Dans ce contexte, les courants alternatifs antistaliniens et anticapitalistes restent marginaux. Les partis de type staliniens nationalistes et les divers partis se réclamant de la social-démocratie polarisent les courants de gauche : ceux-ci hésitent entre la marginalité groupusculaire, ou la participation en tant que tendance socialiste démocratique aux partis dominants néostaliniens ou sociaux-démocrates. Des clivages de générations sont puissants — les jeunes de 20-30 ans se tournent volontiers vers les nouvelles valeurs de l'enrichissement individuel (bien que de plus jeunes
puissent renouer avec des traditions anarcho-communistes) ; les générations plus anciennes reflètent tous les courants du passé mais dans un contexte de profond désarroi.
La gauche alternative ne sortira de sa marginalité qu'avec l'émergence d'une gauche syndicale et d'une résistance anticapitaliste en Europe occidentale capable de proposer une politique alternative à celle de l'UE et du FMI en direction de l'Est. En attendant, à l'Est, la lutte n'est déjà plus dans le cadre ancien qui marquait la dynamique des conseils ouvriers en 1956 en Pologne et en Hongrie, celle des courants socialistes oppositionnels en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie en 1968 — voire celle du mouvement autogestionnaire polonais de 1980. C'est le processus de restauration capitaliste qui prend le devant. Mais la défense de ce qui subsiste de l'ancien système, ou pire, le soutien aux alliances «rouges/bruns» éventuelles qui se nourrissent du pourrissement actuel, n'est pas une alternative progressiste. La petitesse des courants de gauche socialistes est due au fait qu'ils doivent lutter sur deux fronts.
Quels facteurs facilitent la restauration?
Pourquoi la dynamique restaurationniste domine-t-elle aujourd'hui, contrairement aux crises antérieures de ces sociétés?
La bureaucratie s'est toujours et partout différenciée dans les réformes marchandes antérieures (5), une partie de la nomenklatura poussant vers une logique marchande radicale et cohérente c'est-àdire capitaliste (6). Car les réformes restaient toujours contenues dans des limites étroites imposées à la fois aux mécanismes marchands (pas de marché du capital et du travail) et aux privatisations (pas de réels droits de gestion capitalistes dans les privatisations, sur le plan des possibilités de mise en faillite et des licenciements).
Leurs effets socio-économiques n'en étaient pas moins importants : creusement des inégalités, augmentation du coût de la vie, menaces sur l'emploi - augmentation des marges de libertés dans tous les domaines et donc mouvements d'en bas incontrôlés. Les coups d'arrêts aux réformes et les tentatives successives de recentralisation étaient la règle : la bureaucratie «politique» centrale (du pays et de Moscou) répondait par une combinaison de répression (d'éventuels tanks) et de concessions socio-économiques aux résistances sociales rencontrées par les réformes. Celles-ci provenaient à la fois des travailleurs et d'ailes conservatrices de la bureaucratie en mauvaise position de marché (les uns et les autres étant menacés dans leur niveau de vie et dans leur sécurité d'emploi).
Les tendances aux différenciations et tensions sociales ont donc régulièrement provoqué des tournants bureaucratiques hostiles aux mécanismes marchands : c'est sous Staline et jusqu'à Gorbatchev que l'initiative privée et la logique marchande ont été les plus brimées dans l'ex-URSS Cette bureaucratie-là voyait son intérêt non pas dans le «socialisme», mais dans sa position privilégiée à la tête d'une société, dite socialiste, où elle régnait au nom des travailleurs, sur leur dos — et sur la base de mécanismes non capitalistes d'oppression et d'exploitation.
Les réformes ont souvent permis un assouplissement des mécanismes de planification, des gains de productivité et de qualité partiels — il y a eu augmentation du niveau de vie, croissance des forces productives (notamment sous Krouchtchev qui en déduisit un rattrapage du capitalisme en 1980), développement considérable de la recherche scientifique (appliquée à la course aux armement et à la conquête des étoiles), développement de la scolarisation, des arts, des qualifications, de la consommation (quelle que soit la réalité de la censure et des dégâts bureaucratiques) jusqu'au milieu des années 70, en gros. Mais les réformes ont toujours signifié une perte de contrôle croissante du «centre» sur des unités de production qui gagnaient en autonomie — sans véritable retour arrière possible malgré les périodiques partielles.
En pratique, les diverses réformes ont donné plus ou moins de souplesse provisoire aux divers régimes bureaucratiques — prolongeant la durée de vie du système de parti unique. Elles n'en ont jamais résolu le problème essentiel : le bureaucratisme, précisément, parasitant le plan ou le marché. Il fut donc fondamentalement impossible d'avoir un autre type de croissance qu'extensif et gaspilleur en ressources humaines et naturelles -- d'autant plus insatisfaisant que les besoins de base étaient satisfaits et que les nouvelles générations attendaient de la vie autre chose que la grisaille bureaucratique et l'absence de libertés.
Les échecs politiques accumulés
Tous les ingrédients qui allaient précipiter un bouleversement majeur avaient été analysés (épuisement des formes de croissance extensive, crise politique et morale, contradictions des réformes et crise capitaliste). Pourtant on n'en avait pas tiré les conclusions. On espérait encore que la chute tant attendue du système de parti unique prendrait la dynamique escomptée dans le sens d'une démocratie socialiste. Sous-estimation des dégâts profonds du système ? C'est sans doute partiellement vrai, mais secondaire. Optimisme dans une issue progressiste ? Sans doute, d'autant que cet optimisme avait valorisé la force de Solidarnose en minimisant toutes ses faiblesses. Mais surtout il y eut insuffisante perception de cette conjonction historique de plusieurs crises à dimensions mondiales multiples.
Car au moment où, dans le retournement de «l'onde longue» de croissance capitaliste au début des années 70, survenait une offensive libérale majeure antiouvrière il n'y avait ni «modèle» socialiste réussi, ni force de proposition crédible alternative — mais au contraire la crise ouverte de toutes les expériences révolutionnaires.
La crise interne
L'effondrement à l'Est fut le produit de tous ces facteurs internationaux modifiant le rapport de forces entre classes et systèmes et aggravant les causes internes de crise. Il y eut sur ce plan :
• la crise de long terme, structurelle d'un système de planification bureaucratique incapable de passer à une croissance intensive, ayant épuisé et gaspillé ses ressources et ses capacités de réformes ; ce qui impliquait nécessairement aux yeux notamment des nouvelles générations, une crise morale et politique que les mécanismes de corruption, le conservatisme bureaucratique, l'absence de libertés
• la crise d'endettement de plusieurs pays d'Europe centrale et orientale après une vague d'importations et de crédits au cours de la décennie 70. Elle signifiait l'arrêt de mort des réformes et les pressions du FMI. Bref ces régimes ne pouvaient même plus assurer le semblant de bien-être et de sécurité qui les avaient légitimés. Le «grand arrière russe» bénéficiait provisoirement de l'augmentation des prix du pétrole mais le contre-choc pétrolier de 1986 surviendra après une décennie de stagnation. Le poids de la course aux armements, dans la nouvelle phase de
5) Contrairement à l'hypothèse de Roland Lew qui analyse comme phénomènes spécifiquement chinois la différenciation en cours en Chine ou encore les dynamiques incontrôlées des réformes partielles, tant sur le plan des libertés prises que des tendances aux privatisations sauvages (cf. Inprecor n°387, janvier 1995). Les spécificités chinoises existent néanmoins. On les discute plus loin.
6) Cf. l'étude des contradictions des réformes antérieures, de la Hongrie à la Yougoslavie dans «Plan, marché et démocratie», op. cit
guerre froide marquée par l'arrivée de Reagan au pouvoir avait signifié pendant plusieurs années la chute drastique des investissements d'équipements.
• alors que pendant plusieurs décennies l'écart entre pays capitalistes développés et pays de l'Europe de l'Est s'était réduit, il allait brutalement se creuser : contrairement à la bureaucratie, le capitalisme innove dans sa crise.
Un tournant historique
La bureaucratie ne pouvait mener jusqu'au bout l'offensive anti-ouvrière sur la base des règles du jeu, c'est-à-dire des mécanismes antérieurs (non capitalistes) de la croissance. Face à cette impasse historique, une partie substantielle de ses sommets va se tourner vers la bourgeoisie mondiale et se porter elle-même candidate à la restauration capitaliste. Ne pouvant plus protéger ses privilèges et son pouvoir par la croissance économique et la sécurité des travailleurs, elle s'efforcera de les consolider par la privatisation.
Il n'y a sur ce plan aucune illusion à avoir : l'opposition à la restauration capitaliste n'avait rien d'«idéologique». Hier ou aujourd'hui, la bureaucratie défend pragmatiquement ses intérêts. Ce qui peut empêcher un bureaucrate hier «socialiste» de se vendre aujourd'hui au capitalisme étranger — ou de se transformer en bourgeois - est très concret : si le capital étranger le boude (généralement parce que l'investissement n'est pas forcément rentable ou en sécurité), s'il n'a pas les marges de manœuvre (position «de marché», soutiens politico-économiques, rapports de force dans l'entreprise) pour assurer la transformation juridico-économique de la propriété.
L'échec des réformes à l'Est (notamment celles de la Yougoslavie autogestionnaire) et l'échec de l'Etat providence à l'Ouest vont donner aux idéologies libérales marchandes une force provisoire considérable au sein de l'intelligentsia. Celle-ci jouera un rôle moteur dans la proposition de ce qui est apparu comme des réponses «radicales» aux impasses des réformes bureaucratiques, relevant de «modèles» démocratiques et efficaces qu'il suffirait de reproduire...
Du côté des travailleurs ?
La dégradation économique sur dix ans, la remise en cause de la sécurité d'emploi dans les politiques d'austérité imposées, la faiblesse des alternatives socialistes — mais aussi les discours mensongers des partisans de l'«économie de marché» (censée apporter efficacité et démocratie), l'absence totale d'expérience sur la réalité du marché, etc., tout cela a facilité l'acceptation (combien provisoire !) de nouvelles équipes décidées à changer de système. Il n'y eut pas de véritable «révolution», peu de mouvements de masse, aucune clarté sur les programmes (qui a parlé de restauration capitaliste ? qui a consulté les travailleurs polonais dans le tournant d'orientation vers la privatisation des entreprises ?). Mais c'est aussi pourquoi la restauration capitaliste s'opère «par en haut», sans base sociale préalablement assurée, sans accumulation primitive capitaliste à consolider.
Si le scénario de la contre-révolution avait été, en d'autres temps, l'invasion de troupes étrangères, les réflexes patriotiques auraient joué ; et si tel était le scénario à Cuba, on pourrait s'attendre à une résistance «anti-impérialiste». Autrement plus pernicieux est le scénario «économique» : l'espoir (fondé ou non) de vivre mieux et plus libre avec le marché est l'essentiel. L'attitude dominante est donc nécessairement marquée par l'expectative et le pragmatisme: on est pour les privatisations «en général», contre au niveau de son entreprise, si l'on se rend compte que cela signifie perdre son emploi. Le capital étranger n'est pas a priori rejeté — s'il apporte des capitaux, promet de maintenir l'emploi, voire d'augmenter les salaires. Autre chose est le sentiment d'être piégé quand les droits syndicaux sont supprimés, l'entreprise bradée voire achetée pour être fermée — ou quand le pays tout entier semble à nouveau dominé.
L'espoir enfin, de contrôler mieux son entreprise (et l'emploi) par la décentralisation de la propriété et le marché peut accompagner une ouverture des travailleurs à ces processus. Le marché divise en outre ceux qui se retrouvent en bonne position de marché (entreprises exportatrices, régions riches) et les autres.
La domination capitaliste extérieure
Le creusement quasi général des déficits extérieurs envers les pays à devises fortes (après l'éclatement de l'URSS et la remise en cause du COMECON) renforce les pressions externes pour des «ajustements structurels» tournés vers une insertion dans le capitalisme mondial et la privatisation : le pouvoir d'attraction des marchandises du monde capitaliste renforce le pouvoir d'ingérence des institutions de la bourgeoisie mondiale (FMI, BM, Union européenne). C'est là le vecteur essentiel de la restauration capitaliste, relayé par les pouvoirs en place qui peuvent plus ou moins assumer la fonction de bourgeoisies compradores. On n'a pas assez souligné le rôle de cet endettement et des pressions du FMI dans la crise yougoslave, dans l'évolution du régime hongrois - dans les dépendances actuelles de la Pologne, de la Bulgarie, de la Hongrie envers les rééchelonnements conditionnels de leur dette. Une nouvelle forme de colonisation tend à s'imposer (7). Son visage, son ampleur dépendent de l'intérêt (inégal) que tel ou tel pays peut avoir pour le capitalisme mondial. Car s'il s'agit pour la bureaucratie de se vendre, encore faut-il qu'il y ait acheteur.
Or l'acheteur juge la «position de marché» du pays (ou des branches fortes de ce pays) et la stabilité politique de l'Etat. En pratique pour l'instant : Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovénie sont en tête de peloton, sous cet angle.
A l'inverse, les fédérations dont l'éclatement n'est pas parachevé et s'accompagne de guerres plus ou moins ouvertes sont évidemment peu attractives de ce point de vue (ex-Yougoslavie hors Slovénie ; ex-URSS ou Russie elle-même) : quel est le propriétaire des ressources naturelles ? C'est là un enjeu à la fois interne (quelle bourgeoisie «nationale» se les appropriera — protégée par quel Etat ?) et externe (avec quel interlocuteur le capital étranger peut-il nouer des contrats solides ?).
Les chances d'intégration à l'Union européenne pèsent évidemment sur les dynamiques en cours dans les pays d'Europe centrale et orientale — et dans les républiques baltes. Tous ces pays ont théoriquement déjà reçu un statut d'association et de nombreuses promesses. Les barrières protectionnistes sont pourtant encore dressées contre les produits agricoles et sidérurgiques venant de l'Est. Il est en outre évident que leurs chances d'intégration sont très inégales. Les choix politico-économiques de l'UE elle-même dépendront de son propre état interne. Mais les risques de consolidation de courants nationalistes de droite sont évoqués fréquemment en faveur d'un resserrement
.7) D'après l'article dramatiquement éclairant de Michel Chossudovsky, (Inprecor n°387, janvier 1995), le cas du Vietnam semble etre l'exemple le plus extrême de cette tendance.
accéléré des liens avec les pays de l'Europe centrale les plus «avancés».
Cette perspective est en tout cas pour l'instant suffisamment crédible pour être un axe central de leur politique ; elle influence désormais aussi la logique des investissements étrangers, notamment US qui commencent dans une optique de délocalisation visant le marché ouest européen.
Les bas niveaux des salaires horaires (en moyenne sur la zone 1,5 dollar soit moins d'un dixième des salaires allemands et un tiers des salaires portugais) et le bon niveau de formation sont attractifs ; mais ils sont en partie contrebalancés par une faible productivité (due notamment aux comportements et à l'organisation du travail). Les carences d'infrastructures pèsent également négativement du point de vue de la rentabilité. Des investissements majeurs dans ces domaines accéléreront les délocalisations dans d'autres.
Mais le coût colossal des «politiques d'ajustement» exigées, l'inégale crédibilité des transformations - et donc aussi des capitaux reçus sous forme de crédit ou d'investissements - accentueront une divergence des dynamiques entre ceux qui restent fondamentalement tournés vers l'Union européenne (bien qu'ils puissent connaître des retournements) et les autres : ceux-là ne renonceront pas à attirer les capitaux et à s'insérer sur le marché mondial (et pourront le faire inégalement en fonction des ressources dont ils disposent). Commence à s'affirmer aussi le besoin d'atténuer leur crise par des formes de troc et de réintégration de la CEI et d'un néoCOMECON. Ce processus est d'ailleurs encouragé par les institutions et experts européens inquiets de la désagrégation économique de ces pays et convaincus que peu d'entre eux seront «intégrables» à l'Union européenne, même à l'horizon de l'an 2000.
En attendant, l'insertion dans le «nouvel ordre mondial» s'effectue aussi politiquement et militairement : les pouvoirs en place en Europe de l'Est, effrayés par les désordres montants et le regain de poids de la Russie en direction de ses «voisins proches», veulent une intégration à TOTAN. Ils ont été déçus par (mais bien obligés d'accepter) les propositions de «partenariat» et l'ouverture manifeste des Etats-Unis envers le courant Eltsine. Celui-ci a cherché à concilier les propositions de «partenariat» avec l'OTAN et l'exigence d'une reconnaissance de la Russie comme grande puissance - pressions patriotiques et nationalistes obligent. Il veut fondamentalement obtenir pour les troupes russes une sorte de mandat de «casques bleus» de l'ONU gérant l'«ordre régional» - éventuellement associées à d'autres troupes mais en gardant via le Conseil de Sécurité de l'ONU un droit de veto sur toute «intervention étrangère».
Pour «compenser» les piétinements socio-économiques internes, les fuites en avant «grand-russes» ont toutes les chances de se multiplier. Les changements de pouvoirs en Russie (ou plus simplement l'évolution du pouvoir en place dans un sens «grand russe», comme en témoigne l'intervention en Tchétchénie) pourraient évidemment renforcer les courants hostiles à ce qui est dénoncé comme une subordination économique et politique de la Russie aux Etats-Unis.
Globalement, outre la crise yougoslave, le «partenariat» demandé par les pays de l'Europe de l'Est et la Russie a élargi les fonctions de l'OTAN en Europe — non sans conflits de vue entre les puissances européennes et les Etats-Unis. Rien n'est stable dans ce désordre là. Mais, face au démantèlement du Pacte de Varsovie, la variante progressiste aurait été une puissante mobilisation antimilitariste contre l'OTAN. C'est au contraire la pénétration croissante d'une idéologie interventionniste, même dans les milieux réputés de gauche, qui progresse. Les bourgeoisies nationales
«extérieures»
L'Allemagne est évidemment le cas extrême. La question nationale a joué ici puissamment pour faire passer les mouvements d'en bas de la revendication «le pouvoir pour le peuple» (avec une dynamique de révolution politique antibureaucratique impulsée par l'intelligentsia d'Allemagne de l'Est) à la revendication «un mark-est = un mark- ouest» (impliquant l'unification capitaliste). L'absorption sera plus coûteuse que prévu. Mais la bourgeoisie allemande est prête à en payer le prix (et à en tirer les bénéfices).
La différence est «mesurable». Récapitulons : les Länder de l'Est ont reçu environ 100 milliards de dollars d'investissements productifs allemands entre 1990 et 1993 (et au moins autant sous diverses formes de soutien) pour une population de 16 millions d'habitants ; à comparer avec les quelque 12 milliards de dollars cumulés investis en Europe de l'Est fin 1993 (dont 7 milliards pour la seule Hongrie, 2 pour la République tchèque, un peu plus de 3 pour la Pologne), pour une population de 65 millions d'habitants ; contre quelque 2 milliards pour l'immense Russie.
La Chine n'est pas menacée d'absorption par un Etat bourgeois. Mais est-elle en sens inverse capable d'absorber les investissements de la diaspora chinoise (évaluée à 50 millions d'individus) et l'impact de
«l'espace économique chinois» régional dans une société qui resterait globalement non-capitaliste ? Les risques d'éclatement ne viennent pas principalement de la bourgeoisie chinoise «étrangère», dont les capitaux sont certes importants par comparaison avec ce qui s'investit en Russie, mais demeurent globalement négligeables à l'échelle de l'industrie chinoise. Ils viennent du risque de perte de contrôle sur ce qui relève toujours de tentatives de réformes marchandes (et non pour l'instant d'un projet restaurationniste de l'équipe au pouvoir).
On assiste à un paradoxe apparent : la Russie dont l'équipe dirigeante a un projet restaurationniste est bien moins attractive qu'une Chine dont les dirigeants «communistes» maintiennent un fort secteur public : pour les capitaux étrangers, l'important est seulement de pouvoir faire des profits. Cela est plus garanti en Chine qu'en Russie pour des raisons socio-économiques, bien plus que politiques. Il y a des amortisseurs économiques qu'on ne trouve pas en Russie (et qui donnent une certaine légitimité aux réformes) :
• la croissance agricole chinoise en a été un. Sur le plan socio-économique, la petite production marchande familiale (et non pas des structures capitalistes) dominent la campagne. Mais les concentrations et restructurations creusent les différenciations.
• un autre amortisseur majeur avec la Russie est la croissance moyenne de l'industrie manufacturière au profit de l'industrie légère. La décentralisation régionale en est la cause majeure
• l'excédent commercial considérable assure des réserves en devises permettant les importations, donc une résistance aux pressions du FMI.
Le danger de désagrégation sociale ne vient pas d'abord des capitaux étrangers, même s'il y a de véritables «enclaves capitalistes» accentuant la «dualisation» de la société.
Quels obstacles à la restauration capitaliste ?
La crise capitaliste elle-même.
Le poids des institutions mondiales de la bourgeoisie ne s'accompagne pas des moyens en capitaux permettant une absorption des pays de l'Europe de l'Est et de l'URSS analogue à celle qui s'est opérée pour l'Allemagne de l'Est. La bourgeoisie mondiale, confrontée a sa propre crise n'a pas les moyens d'un «plan Marshall» pour l'Europe de l'Est et l'ex-URSS. C'est aussi l'ampleur et la nature des problèmes à résoudre qui sont sans précédents.
Sur le plan interne, la première source d'instabilité touche au fait que le processus restaurationniste manque de base sociale, de légitimation, parce qu'il est destructeur. Il ne peut en avoir qu'en améliorant la situation matérielle d'une partie significative de la population — c'est ce qui donne quelques marges pour l'instant aux politiques à l'œuvre en République tchèque, ou dans un autre contexte en Chine.
La perte colossale de protections sociales s'accompagne d'un phénomène jusque là inconnu dans ces pays : les magasins sont pleins mais l'accès aux marchandises (et de plus en plus à des services médicaux et des biens culturels) est interdit à une part croissante de la population. C'est aussi l'exclusion, la marginalisation massive, la dégradation des statuts sociaux de la majorité qui sont associées au processus restaurationniste.
Il y a sur ce plan une dissymétrie essentielle entre ce que fut la rupture de type stalinienne avec le capitalisme et les programmes restaurationnistes actuels : la collectivisation forcée et la suppression des mécanismes marchands (quels qu'aient été leurs coûts politiques, humains, écologiques et économiques) se sont accompagnées d'une promotion sociale, d'élévation du niveau culturel et de protections sociales massives — jusque dans les appareils du nouvel Etat.
Les résistances «de système» sont donc les plus fortes là où le marché a le moins pénétré en tant que régulateur : en ex-URSS, plus qu'en Chine ; en Bulgarie et Roumanie plus qu'en Hongrie ; dans les grandes entreprises, dans les régions ou pays qu'elles structurent plus que dans les secteurs ouverts à la petite production marchande. L'agriculture elle-même montre des configurations très différentes — et un attachement aux protections sociales des kolkhozes et de l'Etat très puissant, là où les chances de s'en sortir par le marché et la privatisation ne sont pas évidentes (en Pologne, en Hongrie, en Roumanie les paysans ont plutôt voté ex-communistes).
Globalement — si l'on met de côté les «vraies» bourgeoisies nationales extérieures —, le processus restaurationniste manque de capitaux, car il manque de bourgeoisie. On l'a souligné : il ne suffit pas de se proclamer bourgeois, ou de vouloir le devenir pour en avoir les traits c'est-à-dire la force de classe, liée à l'apport de fonds. L'introduction des réformes marchandes a toujours élargi les possibilités (légales ou non) de s'enrichir. Le marché noir existait. Mais nulle part on n'a une «accumulation primitive de capital» à la hauteur des enjeux actuels. C'est maintenant qu'elle peut réellement se développer. L'argent (l'épargne) disponible au début des années 1990 a généralement été évalué entre 10 et 20 % de la valeur (même aux prix les plus bas) des biens à privatiser — et tous les détenteurs d'épargne n'étaient pas forcément prêts à l'utiliser pour acheter des entreprises ou actions. Certes, il y a donc des formes de privatisation sans apport (ou presque) d'argent nouveau : c'est même l'essentiel des processus en cours dans la dite «privatisation de masse». Mais il faut alors en examiner le contexte et la dynamique (en fonction notamment des contraintes marchandes existant ou pas sur la gestion de l'entreprise) — on a vu sur ce plan que la situation était différenciée selon les pays et les branches.
Il y a deux sources (internes) principales pour l'émergence d'une nouvelle bourgeoisie : la nomenklatura et les couches intermédiaires («vrais» entrepreneurs, comme on dit là-bas, souvent nés de l'économie parallèle ou de l'intelligentsia) - la mafia étant articulée sur les deux catégories.
Les «entrepreneurs» se développent essentiellement dans la petite privatisation (la plus dynamique) qui touche les services et le commerce.
La nomenklatura aspire évidemment à transformer ses privilèges de fonctions en nouveaux privilèges de la propriété et de l'argent. Elle se heurte aux purges des anciens appareils accompagnées d'une chasse aux sorcières plus ou moins farouche et durable, d'une part ; mais aussi à ses propres limites face aux besoins de la restauration capitaliste : certains membres de l'ancienne nomenklatura peuvent apporter compétences et connaissances de la société et se comporter en bourgeoisie «compradore» au service du capital étranger ; ceux qui, après les purges, occupent encore des postes de responsabilité dans l'économie (entreprises, branches ou ministères) sont dans des situations très différenciées : selon la position «de marché» et la taille des unités qu'ils contrôlent (ressources vendables sur le marché international ou pas), selon aussi leur rapport avec l'Etat. Confrontées aux critères du marché mondial, la majeure partie des grandes entreprises manufacturières des pays de l'Europe de l'Est et de l'ex-URSS devraient disparaître et sont en situation de faillite. Même si elle aspire à devenir une bourgeoisie nationale, la direction des grandes entreprises ou du complexe militaro-industriel en Russie n'a pas les moyens en capitaux et technologie de restructurer cette industrie dans le cadre de la compétition avec le capital étranger, etc. et des rapports de force sociaux dans les grandes entreprises : d'où d'éventuelles alliances conflictuelles managers/collectifs
BOULANGERIE
POLONAiSE QU'EsT-cE QUE TAI MA CARTE
MANGE DU HIER? PARTi de travailleurs pour bloquer au moins le processus de démantèlement industriel et demander un soutien étatique, tout en décentralisant la propriété.
La dynamique serait alors celle d'un «capitalisme d'Etat» doté provisoirement d'un fort secteur public. En attendant, le protectionnisme envers le marché mondial (envers le marché tout court) protège aussi éventuellement les travailleurs, et les majeure d'une telle configuration qui pousse les «experts» comme Jeffrey Sachs à défendre une stratégie de transformation la plus rapide possible des rapports de propriété qui brise les rapports anciens travailleurs/managers au niveau des entreprises et toute ambiguité de «propriété collective» : soit par une privatisation en faveur d'un investisseur réel, soit par une propriété où l'Etat soit majoritaire provisoirement, mais capable d'imposer une discipline de gestion (et ultérieurement de privatiser).
Globalement, le changement réel du système de crédit (et de ses critères) et le développement d'une logique de marché (avec fermeture des entreprises en situation de faillite) pourraient seuls contraindre à une modification des rapports internes à l'entreprise. L'ampleur des bouleversements sociaux en chaîne que cela produirait fait tout simplement peur aux dirigeants politiques dans un contexte où ils n'ont pas les moyens financiers d'assurer des reconversions. Telle est la source principale des blocages. Mais si les anciens mécanismes et rapports sociaux résistent, principalement dans la grande industrie, c'est sous une forme «dégénérée» — de crise —, sans cohérence, et sans qu'émerge une alternative socialiste crédible.
Cette résistance n'implique donc nullement une situation «meilleure» pour les travailleurs, ni même pour les conditions de luttes indépendantes. Il sera sans doute plus facile de s'organiser pour combattre le fascisme et le capitalisme en Allemagne réunifiée que dans la Russie chaotique.*