Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE BRETAGNE

Vers la «clintonisation» du Labour ?

· Inprecor n° 388, février 1995 · p. 11-13 · 2 378 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme

Au mois de juillet 1994, Tony Blair a été élu président du Parti travailliste britannique (Labour Party). Sa victoire — après le décès soudain de son prédécesseur John Smith — a été saluée par les médias comme le point culminant d'une lutte entre les prétendus «modernistes» et les mal nommés «traditionalistes». Même si la vérité est, comme toujours, un peu plus compliquée, il ne fait guère de doute que Tony Blair est bien le dirigeant le plus à droite. Roland Wood explique la signification de sa victoire et les raisons de l'attaque contre «l'article 4» des statuts du Parti travailliste. Roland WOOD

Eu lendemain immédiat de

A

l'élection de Tony Blair à la direction du Parti tramées de partisans de Blair ont été publiées dans la très aristocratique revue Harpers & Queen. C'était une nouvelle indication que l'objectif stratégique des «modernistes» — mettre le Labour en position de gouverner après quinze années d'opposition, en disputant au Parti conservateur au pouvoir le centre de la scène politique britannique - au moins pour ses tenants, avait un impact certain. En outre, début août, le Labour devançait de 33,5 % les conservateurs, ce qui, d'après les organismes de sondage, est la plus forte avance jamais atteinte par un parti.

Certes, le Labour avait déjà obtenu à plusieurs reprises des scores élevés dans les sondages (notamment dans la période précédant les élections de 1992, il était largement en tête, ce qui ne l'a pas empêché de perdre). Ce qui est devenu de plus en plus clair ces dernières années, c'est que les scores importants obtenus dans les

I GRANDE-BRETAGNE du Labour ?

Kick the TOMe LABOUR TO POWER ON A SOCIALIST PROGRAMME sondages par les travaillistes sont dus essentiellement aux fluctuations de la popularité des conservateurs, et non pas à une quelconque capacité des travaillistes à se saisir des questions centrales qui devraient, dans un avenir possible, occuper les réflexions du mouvement ouvrier, telles que :

• les relations entre les syndicat et le parti ;

• la défense de l'Etat providence et des services de santé ;

• la défense et l'extension des droits démocratiques (tant collectifs, par exemple au niveau des droits syndicaux, qu'individuels).

Le mythe issu de 1945

Que Tony Blair reste muet sur ces trois grandes questions ne constitue pas une grande surprise. Cela tient au fait que la conséquence logique de son projet — le tournant vers le centre —— conduit non seulement le Labour à liquider tous les derniers vestiges d'une politique socialiste, mais encore à tourner la page des acquis de l'après-guerre. La rupture sur ce plan

NOT WANTED

P YOu ne doit pas être sous-estimée. 1945 a été le point culminant de la social-démocratie britannique et, même si le programme de l'après-guerre a souvent été tourné en ridicule, le fait est qu'il a fonctionné. Pendant 25 ans, pour des millions de travailleurs, leur expérience quotidienne confirmait ce que les politiciens modérés du Labour proclamaient : ils avaient un emploi, des écoles, des hôpitaux, une sécurité sociale, et ils étaient convaincus qu'ils le devaient au Labour. Un mythe puissant a ainsi pris naissance — «la tradition du Labour» — dont un élément central tenait à l'idée que la classe dominante était opposée aux orientations politiques élaborées dans le programme du Labour en 1945. Pourquoi ce mythe est-il devenu si puissant ? Une des raisons réside dans le fait que la Grande Bretagne était le seul grand pays Européen à n'avoir subi ni une occupation étrangère ni le fascisme au pouvoir. La classe ouvrière britannique n'a jamais vu ses organisations écrasées par une classe dominante désespérée. Le taux de syndicalisation a même doublé durant la guerre. La Grande Bretagne est à vrai dire le seul pays européen qui ait connu une chute du

Page 12

taux d'exploitation après la guerre. Il était donc facile de confondre à l'époque l'opposition parlementaire superficielle des conservateurs pour une réelle opposition.

En outre, la classe dominante avait compris que malgré les manques à gagner à court terme, l'établissement d'un nouveau équilibre n'était té commune des moyens de producpas seulement tion, de distribution et d'échange et le politiquement nécessaire mais économiquement chaque industrie et service.» possible. Le choc de la grande dépression des années 30 et la peur d'une explosion sociale après la guerre ont convaincu la classe dominante de la nécessité d'un changement fondamental dans la stratégie capitaliste.

Mais par dessus tout, la Grande Bretagne était le seul pays industrialisé où les nouvelles politiques, mises en œuvre dans l'ensemble du monde occidental. ont été engagées par un parti ouvrier seul au pouvoir. En Italie et en France, à la sortie de la guerre, les Partis Communistes ont participé à des coalitions gouvernementales. En Allemagne, la reconstruction d'un parti social-démocrate a pris plusieurs années. Au Etats-Unis, il n'y avait pas de parti de ce type. Ainsi, contrairement à la plupart des pays européens, où la social-démocratie moderne a été perçue comme une émanation de l'Etat-providence, en GrandeBretagne, l'Etat-providence est perçu comme une émanation de la social-démocratie moderne.

Divisions inter-bourgeoises

Aujourd'hui, le Labour est confronté a une classe dominante divisée sur la question de la réorientation à suivre dans sa stratégie. D'une part, il y a ceux qui, en général, défendent les intérêts de l'industrie d'armements et du capital financier international, recherchent une rupture qualitative avec les équilibres de l'après guerre, et sont anti-européens (mais indéfectiblement pro-américains). Cette «faction» (qui a toujours eu une grande influence, principalement due au rôle historique du capital financier et de l'industrie d'armement) a mis à l'ordre du jour la formation d'un nouveau type de gouvernement conservateur au lendemain de l'élection de Margaret Thatcher à la présidence du parti au milieu des années 70. Après la victoire électorale de leur parti en 1979, leur hégémonie idéologique n'a pratiquement pas été contestée pendant dix ans. A la fin des années 80, quand la dynamique d'intégration (capitaliste) européenne s'est accélérée, les adversaires de Thatcher au sein de la clasL'article quatre se dominante, associés au capital «Garantir aux travailleurs manuels industriel (pas le ou intellectuels l'entièreté des fruits de moins du monde leur travail et la distribution la plus équidécimé dans le table possible, sur la base de la propriépays par la politique de leurs amis politiques), meilleur système possible d'administration et de contrôle populaires de qui étaient relativement pro-européens, ont essayé de réaffirmer leur rôle. Ils y ont vu une dernière chance, non seulement pour défendre ce qui restait de leur assise en capitaux, mais également Tandis que de vieilles blessures se rouvraient en Europe, des signes sont aussi apparus qui témoignaient d'un affaiblissement significatif du rôle de la Grande Bretagne au sein du capital financier. Toutefois, le catalyseur de la disgrâce de Thatcher fut la crise politique provoquée par le mouvement de masse contre la Poll tax. (1). Pour la première fois depuis plusieurs années, la classe dominante, déjà divisée sur l'Europe, a été confrontée à une classe ouvrière unie et combative. L'éviction de Thatcher, figure emblématique de la croisade de la décennie passée, était aussi le fait de la remontée de cette fraction de la classe dominante dotée d'un instinct à la fois de vengeance et de survie. C'est à cette fraction que Tony Blair et avec lui. John Monks et la direction des TUC (Congrès des syndicats — la seule confédération syndicale) se sont adaptés idéologiquement, dans la mesure où ils sont tous fermement convaincus de la nécessité d'une implication plus profonde dans le projet d'unité de l'Europe, et de la nécessité de définir ce qu'on pourrait appeler une politique de l'après guerre froide, pour remplacer le consensus de l'après guerre — mais sur une base nettement plus conforme aux intérêts du capital. Là où des différences apparaissent, c'est par exemple sur le soutien à l'annexe sociale du traité de Maastricht, un texte qui pose encore des problèmes pour la «gauche» conservatrice, malgré le fait que ses partenaires bourgeois du continent ne sont pas du tout aussi réticents, comprenant trop bien que les engagements sur le papier ne représentent aucun danger. L'objectif de Tony Blair, au moment où les conservateurs restent divisés, est d'exploiter cette situation afin d'occuper l'espace et de faire du Labour un nouveau parti représentant le capital pro-européen pour le siècle prochain. En effet, le premier ministre John Major n'a toujours pas réussi à surmonter les divisions croissantes chez les conservateurs et on ne peut guère prédire la fraction bourgeoise qui l'emportera. Il n'est donc pas étonnant que le débat sur la «clintonisation» du Parti travailliste garde toute son actualité. Que peut désirer de plus la classe dominante (au moins une de ses fractions) sinon une autotransformation du Labour en une sorte de Parti démocrate à l'Anglaise ?

La nature même du Labour est en jeu. Va-t-il garder ses liens institutionnels avec le mouvement syndical ? Soutenir des politiques comme le plein emploi ? Défendre l'Etat-providence et les valeurs collectivistes en général, valeurs qui aux yeux du public, et pas de manière négative, ont caractérisé le Labour dans la période de l'immédiat après-guerre? Ou va-t-il parachever sa mutation «moderniste», se coupant des syndicats, acceptant l'essentiel des coups portés aux services publics, et se transformant en un nouveau «parti du centre» ?

L'attaque légèrement voilée portée par Blair contre «l'article quatre» des statuts du Parti lors de la conférence national d'octobre 1994 est rapidement devenu le leitmotiv indiquant le chemin vers lequel il veut orienter le Labour. En fait. il avait déjà posé des jalons pour une telle attaque avant même la tenue de la conférence

«Socialisme marxiste»

Dans son discours inaugural de nouveau secrétaire, Blair a déclaré que le Labour devait abandonner «le socialisme marxiste basé sur la propriété sociale» et adhérer pleinement au préceptes du libre marché. L'idée que le Labour ait eu quoi que ce soit de marxiste durant ce siècle est tout à fait risible, mais ce qui est significatif, c'est l'usage fait par Blair du terme de «propriété sociale». L'article quatre utilise en fait l'expression de «propriété collective», mais dans un sens et avec des impli-

De plus, avant mais aussi juste après la courte défaite du dirigeant attitré de la

1) La «Poll tax» (introduite en Ecosse en 1987 et en Angleterre et dans le pays de Galles en 1988) devait remplacer les formes précédentes de taxation locales contribuant aux finances des collectivités locales. Tandis que les taxes antérieures étaient progressives et basées sur la valeur de la propriété, la Poll tax ne prenait absolument pas en compte les capacités de paiement des contribuables. Au point culminant de la campagne contre la Poll tax, plus de 10 millions de personnes ont refusé de la payer, ce qui la rendait en pratique inapplicable.

Page 13

gauche du Labour, Tony Benn, en 1981, dans l'élection du chef de la fraction parlementaire, la gauche s'identifiait largement aux nationalisations bureaucratiques et inefficaces du passé. Après l'élection de Neil Kinnock à la direction du parti en 1983, cette dernière a commencé à parler de «propriété sociale», critiquant ainsi les nationalisations «à l'ancienne», mais seulement dans le but de couvrir le glissement à droite des orientations politiques en matière d'économie, puis, plus tard sur le plan de la politique sociale, vidant les termes et concepts de propriété sociale ou collective de tout contenu radical, bref, de leur contenu de classe.

On peut remarquer non sans ironie que l'article quatre fait tout autant partie de la tradition mythique du Labour que tout le reste, quand on sait que cet article a toujours été détesté par ses dirigeants. Une raison simple explique cela : d'une part, l'adoption en 1918 de cette clause dans les statuts fut une affaire strictement tactique de la part de la direction et rien de plus ; d'autre part, l'engagement en faveur de la propriété collective fut proposé par l'auteur principal des statuts, le gradualiste Sidney Webb d'orientation fabienne (2) afin d'empêcher une variante plus radicale. Que la version retenue soit la plus modérée donne une idée du degré de radicalisation de la classe ouvrière de l'époque. Alors que sous l'impact de la révolution d'octobre 1917, il était possible d'élaborer une charte de principe radicale, la conception de ses auteurs était explicitement non-révolutionnaire.

Définitif ?

L'objectif était de lier définitivement le Labour à la politique parlementaire (comme le dit l'article, «le parti garantira la sécurité POUR les travailleurs» - au diable l'idée qu'ils puissent garantir eux mêmes les fruits de leur travail par leur propre activité et leurs propres luttes). Ralph Miliband en concluait dans son ouvrage de la maturité, le Socialisme parlementaire, que «le nouveau programme était moins un manifeste pour un nouvel ordre social, différent du précédent aussi bien du point de vue économique que social, qu'une affirmation explicite du Labour quant à sa conviction qu'une bonne dose de collectivisme dans une société où le capitalisme prédomine, était la clef pour un bien-être croissant, une efficacité plus élevée et une plus grande justice sociale».

Malgré tout, ce fabianisme gradualiste était combiné avec un esprit anticapitaliste sans équivoque. Aujourd'hui, ces deux éléments doivent être expurgés si le

Labour veut poursuivre l'affirmation de sa loyauté et de sa capacité à servir le capitalisme du libre marché. Aujourd'hui, la philanthropie sociale du début de ce siècle qui n'a pas peu contribué à l'élaboration de la politique gouvernementale du Labour en 1945, est une réminiscence dangereuse de ce que le Labour a pu être, tout comme les grèves pour de meilleurs salaires ou des conditions de travail améliorés le sont de la classe que ce parti était censé représenter.

Malgré l'identification maintenue sondage après sondage avec les «valeurs social-démocrates» (symbolisées par la politique de 1945, aussi imparfaite et limitée qu'elle ait été), Blair et son équipe ont accepté la prétendue logique de l'orthodoxie économique actuelle - qui stipule que l'Etat-providence n'est plus dans nos moyens et n'est plus vraiment nécessaire — et décidé d'aller de l'avant. L'«article quatre» est un obstacle.

Quelles que soient ses faiblesses, son importance réside dans sa valeur symbolique : comme l'a dit Arthur Scargill, dirigeant du syndicat des mineurs, «elle distingue le Labour des partis libéral-démocrate et conservateur. Cette clause établit une identité claire». Sans l'«article quatre», et avec un affaiblissement constant des liens avec le mouvement syndical, la nature du Parti travailliste sera transformé qualitativement.*

Décembre 1994

2) Le fabianisme est une doctrine s'inspirant de la philanthropie sociale

Une erreur sur cette page ?