Le 15 janvier dernier — et depuis plus de huit mois durant lesquels aucun contact direct n'a eu lieu -des représentants du gouvernement mexicain et de l'armée zapatiste de libération nationale (EZLN) tinrent une brève réunion de trois heures — à l'intérieur du territoire sous contrôle des zapatistes — qui éloigna le spectre de la guerre. Avant ceci, tout semblait indiquer que de nouveaux affrontements entre l'armée du gouvernement fédéral et les troupes zapatistes allaient avoir lieu. Ulises MARTINEZ FLORES
Ainsi durant la plus grande partie de ces huit mois sans contacts, les deux un cessez-le-feu. Cette situation changea le 8 décembre dernier lorsque le président récemment élu Ernesto Zedillo ignorant les avis des divers courants politiques (excepté le parti gouvernemental — PRI → imposa l'investiture du priiste Eduardo Robledo dans l'Etat sous conflit du Chiapas. La réponse de l'EZLN ne se fit pas attendre : comme ils l'avaient annoncé, le cessez-le-feu était rompu et ils préparèrent l'avance des troupes. Ainsi, en une action qui surprit le gouvernement mais, surtout, qui montra le soutien social envers les zapatistes, entre le 10 et le 19 décembre, mille combattants se déplacèrent en silence pour occuper 38 municipalités se plaçant pratiquement nez à nez avec les troupes de l'armée fédéral.
Cette situation de guerre imminente est maintenant dissipée. Mais, sommes-nous près d'un accord entre le gouvernement et l'EZLN ? Personne ne le croit . Comme jamais dans l'histoire récente du pays, il s'agit de la confrontation de projets inconciliables. Le cessez-le-feu aujourd'hui en vigueur doit être estimé comme une période où les deux forces
MExIQUE cherchent à gagner du temps pour mieux sentir le terrain ; et pas seulement du point de vue militaire mais aussi du point de vue politique. L'EZLN cherche à donner du temps pour que le mouvement démocratique et populaire civil rebelle se mette au niveau d'ébullition du mouvement démocratique — civil et militaire — du Chiapas. Le gouvernement de Zedillo cherche à calmer le jeu sur le terrain politique pour pouvoir affronter les problèmes économiques non moins importants du moment et, dans le même temps il fait tout pour que le mouvement d'opposition civil ne puisse se coordonner et se structurer avec l'opposition militaire chiapanèque.
Le mouvement de libération nationale
Depuis son apparition publique le ler janvier 1994, l'EZLN a insisté de diverses manières sur l'idée que la lutte des indigènes chiapanèques n'aboutira pas si ne se construit pas un mouvement aux dimensions nationales qui fédère — selon des formes distinctes de luttes - tout le mécontentement qui durant des décennies s'est accumulé contre le régime politique mexicain. Selon cette vision le régime politique mexicain ne tombera que par la force d'un vaste mouvement populaire démocratique et pas seulement par la force d'une armée populaire. Cependant, là la suite des coups adroits portés par le gouvernement et des erreurs des organisations de la gauche démocratique, ce mouvement démocratique national n'a pas pris corps.
Avant les élections présidentielles d'août dernier, l'EZLN appela à la constitution de la convention nationale démocratique (CND). Malgré les limitations évidentes de cet organisme pour construire ce bloc fédéré, le 1 janvier dernier, un nouvel appel fut lancé, connu sous le nom de «Troisième déclaration de la forêt Lacondone», pour former le mouvement pour la libération nationale.
Cet appel a coïncidé avec l'apparition d'une série d'initiatives politiques et sociales diverses qui, si elles favorisent en général l'accroissement de la lutte, restent lentes et incomplètes pour l'unification et la coordination des forces distinctes.
De cette manière, depuis l'éclatement de la crise économique avec son cortège d'appauvrissement pour la majorité des mexicains, le mécontentement s'est accru dans la majorité des secteurs sociaux : les femmes des quartiers résidentiels ont manifesté jusqu'au Palais présidentiel pour demander des réponses claires de la part du gouvernement sur la situation économiques du pays ; le mouvement des petits propriétaires agricoles surnommé El Barzõn a repris ses mobilisations pour reprendre les négociations sur les dettes considérables, qui les étouffent plus aujourd'hui qu'avant la dévaluation de la monnaie mexicaine ; après l'annonce du gouvernement d'accepter l'offre d'endettement exorbitant de Clinton de quarante milliards de dollars pour pallier à la crise, le sentiment que l'on brade la nation est encore renforcé, ce qui provoque différentes initiatives de protestation tel le référendum appelé par Cuauhtémoc Cardenas pour le 12 février, pour que ce soit le peuple qui décide si l'on endette et si l'on hypothèque encore plus la nation ou si l'on rejette une telle «aide» et si l'on ouvre le chemin d'un changement radical de la politique économique.
Ce que l'on cherche à regrouper et à redimensionner, ce sont ces efforts et ces luttes qui jusqu'à présent étaient dispersés pour former un mouvement de libération nationale qui sauve la souveraineté nationale aujourd'hui en péril et qui construit un nouveau système politique basé sur la démocratie, la justice et la liberté.
Ce n'est donc pas une lutte qui prétend regrouper seulement les forces prolétariennes et leurs alliés naturels mais tous les Mexicains qui sont disposés à lutter pour en finir avec le régime actuel. La camarade Rosario Ibarra, membre du conseil national des représentants de la CND, a exposé de la manière suivante la tâche à laquelle nous sommes confrontés lors de la discussion au sein de la CND, où certaines forces de gauche refusent des alliances avec des courants qui ne sont pas clairement de gauche : «Nous parlons d'un mouvement pluri-classiste en fonction de ce que nous avons dit précédemment, relativement limité dans ces aspects revendicatifs sectoriaux et en revanche chargé d'un contenu politique transformateur. Ce que certains ont appelé "la structuration d'un nouveau bloc social" doté
d'objectifs clairs et d'un mécanisme pour atteindre l'écrasement du système de parti d'Etat ou pour être plus précis du système de parti unique mexicain. (...) Ce que l'on cherche c'est créer un instrument politique centralisateur et fedérateur des positions les plus diverses et variées. Un mouvement pluriel non seulement de par sa composition mais aussi par ses initiatives et ses dynamiques. Un mouvement qui ne soit pas le résultat d'un pacte au sommet, mais qui soit l'expression de quelque chose qui vient d'en bas et de tous les côtés. Qui reflètent l'unité nécessaire entre le zapatisme, le cardénisme, la gauche sociale qui a surgit après 68, le libéralisme démocratique, le social-christianisme et le christianisme engagé.»
Mais les travaux pour unifier les forces démocratiques anti-gouvernementales rencontrent parfois des obstacles dans leurs propres rangs, étant donné qu'un secteur de la direction du Parti de la révolution démocratique (PRD) vise en permanence à un accord avec le gouvernement, prétendument dans la perspective d'une transition traitée pour la démocratisation du sys-
Contre un plat de lentilles
Ainsi, le 17 janvier, les directions nationales des partis représentés à l'Assemblée - PRI, PAN, PR, PT (1) et Ernesto Zedillo en qualité de témoin ont signé un «engagement pour un accord politique national». Cet événement a été qualifié d'historique : «une ère historique s'achève, une nouvelle commence » a déclaré Zedillo. «Cela s'inscrit dans l'histoire quelque soit son dénouement comme un pas en avant irréversible vers la démocratie » a déclaré Porfirio Muñoz Ledo, président du PRD. «C'est un pas définitif vers ce qu'on appelle la refondation de la République » a ajouté Octavio Paz.
Mais, 24 heures plus tard, cet «accord historique » a semblé s'effondrer face au caractère violent qu'ont pris les désaccords entre le PRI et le PRD dans l'Etat du Tabasco (2) , ce qui a amené Muñoz Ledo a déclarer ensuite que de tels événements violents pouvaient faire que le document signé disparaisse faute d'être appliqué.
Que s'est-il passé pour éteindre l'enthousiasme qui animait les signataires de ce document prétendument transcendantal. ?
Si on l'analyse sans passion, l'accord signé n'a rien d'historique. Le document se réduit à une lettre de bonnes intentions qui n'engage personne et n'assure rien. Ainsi des phrases comme «promouvoir rapidement le début du dialogue» ; «approfondir les relations démocratiques entre les pouvoir de l'union» ; «avancer dans la conclusion de réformes électorales définitives» ; «assurer la légalité, la transparence, l'équité des prochains processus électoraux» et d'autres similaires, nous les avons déjà entendu d'autres fois. Elles prétendent être l'essence de cet accord, sans garantir ni le mécanisme, ni le rythme, ni les étapes qui permettent que l'on passe de simples généralités à des faits concrets. Parce qu'il n'y a rien dans ce document qui garantisse une utilisation équilibré des moyens de communication lors des campagnes électorales, ou que le PRI n'utilise plus les couleurs du drapeau national dans son emblème. Ni que l'on dispose d'un registre électoral fiable. Il n'y a dans ce document rien non plus, qui garantissent l'autonomie pour les groupes ethniques qui la désirerait ainsi que leur intégration juste à l'intérieur de la nation. Non, cet accord n'offre aucune garantie de réforme.
En réalité, l'essence de cet événement n'a pas été ce qui a été signé mais le moment choisi pour la signature et les objectifs que le gouvernement cherchait de la sorte. A un moment de faiblesse extrême, où il a besoin d'appui pour sa politique anti-populaire d'hypothèque de la nation, le gouvernement de Zedillo a cherché et a réussi à trouver une atmosphère de concorde qu'il espère voir refléter dans les rangs des députés quand viendra le moment de voter des modifications de certaines lois et de la constitution pour pouvoir mettre en vente des secteurs stratégiques de l'économie. Et aussi un moment, où il doit montrer à l'extérieur un pays calme, le gouvernement de Zedillo a réussi à envoyer des signaux de contrôle interne envers ses créditeurs étrangers pour aplanir le chemin vers de nouveaux prêts.
Comme en plus ces accords se cuisinent derrière le dos de tout le monde, nous ne pouvons pas savoir avec certitude ce qui a été offert en échange des signatures. Dans le cas du PRD, certains journalistes ont annoncé qu'on lui aurait offert le gouvernement dans le Chiapas et la conclusion du conflit dans le Tabasco, c'est-àdire un plat de lentille, si nous considérons que ce ne sera pas par des accords au sommet qu'on arrivera à des véritables structures démocratiques lors des prochaines
Que le PAN se soit prêté à ceci n'est pas étrange, c'est sa ligne d'alliance stratégique avec le PRI-gouvernement inauguré lors du sextennat précédent. Ce qui est vraiment grave c'est la signature apposée par un secteur de la direction du PRD à ce document approfondissant ainsi son processus de rapprochement avec le gouvernement.
Les Mexicains sont confrontés à un gouvernement qui a ouvertement mis aux enchères la souveraineté nationale, qui a conduit à une profonde crise économique et à l'appauvrissement de l'immense majorité des Mexicains, qui avec sa vocation anti-démocratique a maintenu des gouverneurs usurpateurs dans le Chiapas et le Tabasco menant le pays au bord de la guerre civile et approfondissant la crise
C'est à ce gouvernement-là qu'avec sa signature un secteur du PRD a retiré l'épingle du pied. Paradoxalement alors que les bases du PRD, avec bien d'autres, manifestent pour la démission de Zedillo (comme ce fut le cas lors de la manifestation du 12 janvier), un secteur de la direction se convertit en pompiers du Zedillis-
Heureusement il existe un autre secteur dans cette direction du PRD et surtout les bases de ce parti qui suivent une ligne de véritable opposition. Fondant le projet démocratique non sur des accords avec le gouvernement, mais sur des actions unitaires avec d'autres qui sont en train de construire dans les syndicats, les organisations sociales en générale, les organisations civiles, dans la CND, avec Cuauhtémoc Cardenas, avec l'EZLN et dans beaucoup d'autres cadres, un grand accord d'unité anti-gouvernemental.
C'est dans ce contexte que se situent les actions en cours : la troisième assemblée nationale de la CND (les 3,4 et 5 février), l'appel pour lancer la construction du mouvement pour la libération nationale (le 5 février) et le référendum «40 milliards de dollars, oui ou non» (le 12
1) PAN, parti d'action national, de droite conservateur, en alliance tacite avec le PRI depuis le gouvernement de Salinas de Gortari ; le parti de la révolution démocratique (PRD) surgi après les élections présidentielles de 1988, regroupant les forces qui appuièrent la candidature de Cuauhtémoc Cardenas ; le PT, parti du travail, surgit des secteurs de la gauche, mais accusé avec insistance d'avoir des liens et d'étre appuyé par le gouvernement de Carlos Salinas. Ce dernier a une représentation très faible au parlement.
2) L'Etat du Tabasco se situe comme celui du Chiapas au Sud-Est du Mexique. Le 20 novembre dernier s'y est déroulé un vote pour élire un gouverneur, suivant ses pratiques anti-démocratiques qui le caractèrisent, le PRI s'est adjugé frauduleusement le triomphe, ce qui a donné lieu à un vaste mouvement anti-fraude dirigé par le PRD qui réclame l'annulation de celles-ci et la convocation de nouvelles selon les nouvelles règles électorales.