En février 1994, le pouvoir d'Abdou Diouf a encore une fois fait arrêter les principaux dirigeants des partis d'opposition qui gênaient la mise en œuvre des réformes libérales et critiquaient la gestion de l'après dévaluation du franc de la Communauté financière africaine (CFA). Quand Landing Savané, dirigeant de And Jëf-Parti Africain pour la démocratie et le socialisme (PADS) et Abdoulaye Wade, dirigeant du Parti démocratique sénégalais (PDS) ont été arrêtés en février 1994 l'opinion a, dans sa majorité, exigé leur élargissement sans toutefois se mobiliser comme c'était le cas en 1988 (1). Cette fois-ci, les pressions internationales ont été déterminantes dans leur libération. Abdou Diouf, qui avait signé des engagements avec la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire internationale (FMI), voulait régler ce problème qui nuisait à l'image de son pouvoir. Inprecor a profité du voyage en Europe de Badara Ndiaye, dirigeant du PADS, pour l'interroger sur la situation politique au Sénégal. Entretien avec Badara NDIAYE
INPRECOR : Le gouvernement du Parti socialiste (PS) est-il parvenu à mettre au pas l'opposition et à avoir les coudées franches dans l'application de sa politique libérale ?
Badara NDIAYE : Au contraire aucune des mesures prévues par le pouvoir n'a pu être mise en œuvre et ce, malgré l'élargissement de la prétendue majorité présidentielle par le biais de la cooptation au
SENEGAL le Sénégal» sein du gouvernement de la Ligue démocratique (une scission du PDS) et du Parti pour l'indépendance et le travail (PIT, l'ancien Parti communiste). Le blocage de la situation politique est si flagrant que la majorité de l'opinion nationale est désormais favorable à une politique de concertation nationale et à la convocation d'une Conférence nationale. Il faut dire que l'idée d'une Conférence nationale - en tant que structure souveraine, du type «assemblée constituante», qui ouvre une situation de dualité institutionnelle et en même temps soit porteuse d'une nouvelle légitimité politique — a été lancée par le PADS.
Ce changement dans l'opinion publique a contraint le Parti socialiste (PS) au pouvoir et ses alliés à faire front pour rejeter le concept de Conférence nationale au profit d'une concertation nationale aux contours flous et sans pouvoirs réels. Il est évident que la formule de «gouvernement à majorité élargie» n'a pas réussi ni à bloquer le mécontentement social ni à séparer la gauche radicale des masses populaires ni même à capter la droite libérale. Quoi que l'on dise la droite libérale bénéficie d'une certaine force du fait qu'elle a eu une existence institutionnelle pendant dix ans alors que le PADS vient à peine de se créer. Cette droite libérale a participé à différentes élections et ses liens avec la Deuxième internationale ont renforcé son poids.
C'est pour débloquer cette situation que le gouvernement français se montre aujourd'hui favorable à un rapprochement entre la droite libérale et le PS. La proposition a été faite au pouvoir sénégalais d'intégrer l'opposition dans le jeu parlementaire en créant des commissions parlementaires dans l'objectif de former un gouvernement d'union nationale afin d'éviter une éventuelle conférence nationale. Il faut reconnaître qu'il y a, à ce sujet, des divergences entre les différentes composantes de l'opposition : le PDS, le PADS et le Mouvement pour le socialisme et l'unité (MSU) (2). Certains pensent qu'il faut aller le plus loin possible à partir de la Conférence nationale et notamment opérer une rupture radicale avec le système actuel et remettre en cause le plan d'ajustement structurel de la BM. D'autres estiment qu'il faut aller vers une sorte de gestion plus honnête de l'Etat.
Le PADS bénéficie d'une certaine crédibilité, et même s'il n'a pas les moyens du parti de Wade, il n'en demeure pas moins qu'il est aujourd'hui à l'origine de toutes les initiatives politiques significatives. Sa crédibilité vient de ce que ses dirigeants n'ont jamais collaboré avec le régime d'Abdou Diouf. C'est d'ailleurs la position radicale du PADS vis-à-vis du régime de Diouf qui rend difficile le rapprochement de Wade avec le pouvoir — comme cela c'est produit en 1990 — une perspective que ce dernier ainsi que certains cadres de son parti n'excluent pour-
Notre objectif est de sauvegarder l'alliance avec le PDS jusqu'aux élections municipales qui auront lieu en novembre 1995 afin de s'y présenter de façon unitaire et d'y battre le Parti socialiste.
• Quel est le profil du PADS dans la situation politique et sociale actuelle ?
Le PADS est né dans un moment difficile, alors que la gauche internationale commençait à perdre ses repères (à la fin des années 80, ndlr) et moins d'un an avant les présidentielles de février 1993. Le manifeste constitutif du PADS avance clairement la perspective du socialisme comme alternative à l'ordre existant. Cette perspective stratégique n'empêche toutefois pas l'engagement dans la bataille pour des réformes ou pour l'annulation de la dette du Sénégal par exemple. Lors des élections de 1993 nous avons réalisé un score décevant (2,95 %) qui est loin de refléter notre implantation militante dans des secteurs comme la santé la poste et les télécommunications, etc. Le PADS compte par ailleurs de 15 000 à 20 000 adhérents et sa capacité de mobilisation importante laissait espérer des résultats meilleurs. Il y a eu beaucoup d'adhésion depuis les élections générales de 1993 et les prochaines municipales vont être une
1) Le PADS a été fondé en 1991, il est le fruit de la fusion de quatre organisations dont And Jëf, d'origine maoiste, est la plus importante et Organisation socialiste des travailleurs qui était la section sénégalaise de la Quatrième internationale. Le PDS est le parti de la droite libérale.
2) Le MSU est un courant qui représente la gauche socialiste et autogestionnaire et qui se réclame de l'unité des peuples africains. Une de ses revendications importantes est l'organisation d'une Conférence africaine pour le changement.
échéance importante pour nous.
C'est un problème nouveau pour la gauche que de savoir comment participer à des élections tout en étant dans les organisations syndicales et en poussant au rejet de la politique de la BM et le FMI — surtout dans un pays où il y a 12 % d'analphabètes. C'est vrai qu'il y a eu des insurrections urbaines en 1988, après que Wade et les autres responsables politiques de l'opposition aient été arrêtés. Mais ces insurrections ont été canalisées et institutionnalisées, notamment dans la formule du gouvernement élargi à laquelle avait participé le PDS, donc la population est de ce fait assez réticente au changement.
revendication aujourd'hui est d'exiger le départ d'Abdou Diouf, qu'il soit chassé par la rue ou par les élections. Lors des dernières présidentielles de 1993, les Sénégalais ont surtout voté pour Wade parce que c'est lui qui représente le vote utile, celui qui permettra de faire partir Diouf et de faire une expérience de changement quelques soient les limites de ce changement. Officiellement, le PS a été battu à Dakar, en réalité il a été battu au niveau national. C'est pourquoi nous misons beaucoup sur les prochaines élections. Pourtant, il ne faut pas que se soit uniquement les élections qui rythment la vie du parti. Nous en sommes conscients mais le parti connaît des problèmes énorme du fait de l'afflux d'adhésions de gens qui proviennent parfois des classes moyennes et qui se reconnaissent dans notre parti parce que ses dirigeants sont les seuls à avoir refusé des postes ministériels quand il était facile d'en avoir. Les seuls à s'être opposés sans ambiguité au partage du pouvoir, à avoir dit qu'il fallait changer l'équipe au pouvoir et mettre fin au pouvoir de Diouf. Dans les mois qui viennent, le parti va avoir à faire des choix difficiles, les pressions internationales pour une concertation nationale façon-PS s'exercent y compris sur le PADS. Une telle concertation nationale permettrait au capital international et surtout à la France de soulager leur scrupules tout en continuant de faire fructifier leurs intérêts. Il y a une base militaire française à Dakar et une rupture anti-impérialiste au Sénégal constituerait une défaite pour la France.
• Le PADS est-il homogène aujourd'hui sur l'ensemble de ces questions?
Je ne pense pas que ce soit le cas, aujourd'hui le PADS est homogène sur une série de questions, sur le fait qu'il faut chasser Diouf par exemple, ou sur le fait qu'il faut un programme alternatif. Mais l'homogénéité n'exclue pas les divergences, et il y a, au sein du PADS, des gens qui pensent qu'on ne peut pas se passer de la BM et du FMI et d'autres pensent au contraire qu'il faut s'en passer. Sur la question de la dette aussi il y a des divergences entre ceux qui pensent qu'il faut la payer et d'autres qui pensent que non. Mais personne ne peut, pour l'instant, dire qui a raison car c'est le rapport de forces sur le terrain qui sera déterminant au moment de prendre ce type de responsabilité. Par contre, la majorité du PADS et l'ensemble des directions des organisations syndicales sont d'accord sur le fait qu'il ne faut pas payer la dette, et qu'il faut se séparer du franc CFA et de la France
Le PADS est très hétérogène dans ses origines : des militants viennent majoritairement du courant maoïste et cela a des répercutions sur les conceptions du parti. Mais pour l'essentiel il y a accord autour des questions suivantes : la nécessité de la bataille dans les organisations syndicales contre la politique d'ajustement structurel du pouvoir et ses conséquences, l'importance de la bataille au niveau universitaire et scolaire pour développer une autonomie vis-à-vis du pouvoir et pour créer des organisations syndicales qui soient autonomes et combatives. Le PADS tolère dans ses statuts l'existence de courants d'idées, dans la pratique tout le monde s'exprime y compris le courant lié à la Quatrième internationale et à la gauche révolutionnaire en général au sein du parti défend ses positions à l'intérieur — y compris au comité central — comme à l'extérieur du parti, mais de ce point de vue rien n'est encore joué. Pour l'essentiel, le parti est lié à des secteurs sociaux impliqués dans la lutte contre les plans de la BM et du FMI, dans le mouvement syndical, dans les quartiers et dans le mouvement de la jeunesse. C'est cela qui, en dernière analyse, fait que dans le PADS l'orientation principale est le rejet des plans de la BM et du FMI.
• Quelle est la logique qui guide votre politique actuelle d'alliance avec le PDS ?
C'est une alliance contre nature car la gauche radicale et la droite libérale n'ont aucun point commun sur le plan stratégique. Dans la bataille pour la démocratie, par contre nous pouvons unir nos forces (c'est ce que nous appelons «être ensemble pour changer le Sénégal»). Toutefois, dans cette alliance, nous gardons notre autonomie, nos références politiques et les frontières de notre parti, c'est cela qui importe. Nous pensons que cette alliance va nous permettre de s'adresser à des milliers de gens qui veulent le départ de Diouf.
Il est évident qu'un jour les divergences vont apparaître au sein de cette alliance. Nous avons des relations privilégiées avec le MSU. Nous sommes actuellement en discussion pour une unification avec le MSU. En fait, dans le cadre de l'alliance démocratique ce qui nous intéresse c'est de renforcer la gauche. Dans le PADS il y a des militants qui poussent vers un congrès d'unification dans les plus bref délais, car un tel congrès signifierait un renforcement de la gauche et pourrait avoir des conséquences politiques énormes.
• Qu'avez-vous prévu pour les élections municipales ?
Il y a des commissions de travail dans le cadre de l'alliance, nous y travaillons sur le code électoral, sur les listes électorales et réfléchissons à la façon de contrôler les inscriptions sur les listes électorales afin d'éviter la fraude. C'est dans cette perspective que nous avons besoin de toutes les forces démocratiques du pays.
• Les Mouvements des moustarchidines et des moustarchidets peuvent ils être caractérisés comme des courants intégristes?
Nous avons des relations très étroites avec ces courants. Au niveau international, la droite pousse à faire l'amalgame entre l'Islam et l'intégrisme, et ce dangereux amalgame est parfois repris par la gauche. Les Moustarchidines et les Moustarchidets se sont battus dans la rue et se sont engagés dans le combat démocratique. Ils n'ont jamais déclaré vouloir un Etat islamique, ni qu'ils voulaient abolir les droits démocratiques et les libertés. On ne peut pas comparer ce courant avec les groupes intégristes. Dans notre pays, il y a à la fois des courants laiques et des courants religieux qui veulent en finir avec le pouvoir du PS et ce phénomène va s'accentuer. Notre devoir est de nous battre aux côtés de tous ces courants, surtout lorsqu'ils ont fait montre d'un engagement, d'une détermination et d'une loyauté sans faillé comme les Moustarchidines. Au PADS même il y a des croyants, qui vont à la mosquée où à l'église, il y a aucun obstacle à cela dans notre parti.*
Propos recueillis par Sonia Leith