Moscou, 27 décembre : «Nous ne pouvons plus avoir comme président de la Russie une personne qui bombarde des populations pacifiques» a déclaré Alexandre Bouzgaline, un dirigeant du comité pour la démocratie et les droits de l'homme en Russie, aux journalistes à un piquet le 24 décembre 1994. «Arrêtez Eltsine, arrêtez la guerre !» exigeait une pancarte placée derrière lui. «Une voie pour la paix, le retrait des troupes !» expliquait une autre. Renfrey CLARKE
C e piquet, rassemblant une
cinquantaine de défenseurs des droits de l'homme et de membres de la communauté tchétchène locale, était typique des actions de protestation quasiquotidiennes organisées à Moscou depuis que les colonnes de chars russes sont entrés dans la république caucasienne tchétchène en rébellion le 11 décembre 1994. Par une des températures les plus froides dans la capitale russe depuis des années, les manifestants ont fait le tour, encore et encore, de la place Pouchkine, le lieu traditionnel de contestation pour les stations e à Moscou.
militants démocratiques au crépuscule de l'empire soviétique; pour se rassembler devant les hautes grilles du parc Gorky, ou pour être arrêtés devant l'immeuble de l'administration présidentielle.
Après le 20 décembre, quand les avions russes ont commencé des raids de bombardements sur les quartiers civils de la capitale tchétchène, la rhétorique des intervenants aux actions de protestation a pris un tour désespéré. «Ce qui est en train de se passer en Tchétchénie est une souillure honteuse sur l'histoire russe, un crime contre l'humanité», a déclaré le général en retraite, Oleg Kalugin, devant 500 personnes rassemblées aux abords du parc Gorki, le 25 décembre. Une pancarte était plus explicite: «Arrêtez les bouchers du Kremlin!»
Une note ironique à plusieurs manifestations fut la présence sur la même tribune de personnes qui avaient été dans des camps opposés quand l'armée russe avait ouvert le feu sur des civils, pendant la prise d'assaut du parlement en octobre 1993. «Il y avait des divergences à l'intérieur des groupes de défense des droits de l'Homme, sur le soutien à Eltsine», a commenté une ancienne du goulag, Susanna Pechuro. «Maintenant il n'y en a plus.» Russie démocratique, la coalition libérale qui a permis à Eltsine d'arriver au pouvoir au début des années 90, qui a soutenu avec ferveur son assaut contre la constitution et le parlement en 1993, est maintenant une force importante du mouvement anti-guerre.
Alors que les images du carnage en
Tchétchénie inondaient les écrans de télévision, l'intelligentsia libérale russe a fait l'expérience d'une terrible introspection. Terrifiés par la «revanche communiste», les «démocrates» russes ont offert avec enthousiasme des pouvoirs quasi-dictatoriaux à Boris Eltsine — ancien patron de la machine bureaucratique de la province de Sverdlovsk.
Octobre 1993 fut quelque chose que la plupart des démocrates ont pu avaler. Mais la Tchétchénie a finalement été de trop, en partie au moins parce que dans le cas de la Tchétchénie, Eltsine a cessé de prétendre céder aux opinions de l'intelligentsia russe libérale, ou à cultiver son soutien. Le 14 décembre, Sergei Yushenkov, président du Comité de la Défense du parlement russe et pendant des années serviteur aux ordres de Eltsine, s'est lamenté : « Eltsine ne nous écoute plus, il n'a plus besoin de notre avis, il est temps de rejoindre l'opposi-
Selon beaucoup de ses anciens partisans, le président russe a perdu ses illusions sur sa position de démocrate, et cherche maintenant une nouvelle base chez les nationalistes russes. D'après cette interprétation, l'invasion de la Tchétchénie est à la fois une tentative de se défaire d'une réputation de faiblesse de son régime et un pari sur le soutien des partisans de Jirinovsky, en menant une courte et victorieuse guerre de reconquête.
Cette stratégie peut-elle gagner ? Parmi les Russes déclassés, humiliés, il y a certainement des voix à prendre. Dans un sondage récent, 30 % des personnes interrogées soutenaient des «mesures décisives» pour «rétablir l'ordre» en Tchétchénie; 36 % étaient partisans d'une solution pacifique ; 23 % appelaient au retrait des troupes russes. Pour Eltsine, qui d'après les sondages récents bénéficie de la confiance de seulement 8 % de la population, l'idée de gagner les cœurs de 30 % en ordonnant un assaut sans merci, a dû être bien tentante.
Mais le président russe a choisi la mauvaise nation et la mauvaise guerre. L'aspiration à l'indépendance de la Tchétchénie est forte et a été immensément renforcée par les atrocités russes de ces derniers jours. Le Caucase est une région de guérilla idéale et, avec le soutien des autres peuples de la région, les Tchétchènes peuvent mener une lutte meurtrière pendant
Pendant ce temps, l'armée russe, selon Kalugin, «est démoralisée et tombe en morceaux». La férocité des attaques contre les civils était le reflet des difficultés à avancer face aux combattants tchétchènes. Chez les officiers russes qui se souviennent de l'Afghanistan, la perspective d'une guerre dans le Caucase est très impopulaire.
Aussi longtemps que Moscou maintiendra des troupes en Tchétchénie et niera l'indépendance tchétchène, il y aura une résistance armée. Quand la liste des morts et des blessés russes s'allongera, sans victoire en vue, la popularité limitée de la guerre dans la population russe s'évanoui-
Pour Eltsine, l'abandon de l'invasion serait un recul humiliant dont son autorité politique ne se remettrait pas. Il ne se retirera pas de son plein gré. Il devra y être forcé. Une révolte militaire de masse pourrait l'y obliger, ce qui est loin d'être inconcevable. Mais le plus probable, c'est la montée d'un mouvement anti-guerre large et puissant auquel un président affaibli ne pourrait pas résister longtemps.
Sous beaucoup d'aspects, les perspectives de construction d'un tel mouvement sont très favorables. Le grand capital, en Russie et à l'étranger, est effrayé à la pensée d'une guerre mettent en danger le budget russe. Les principaux journaux libéraux sont hostiles à l'entreprise de Eltsine. L'intelligentsia repentante est prête à polémiquer et, jusqu'à un certain point, à descendre dans la rue.
Mais Eltsine ne peut perdre que si le mouvement anti-guerre s'ancre profondément dans la classe ouvrière et dans les syndicats, si ses perspectives ne sont pas des mobilisations de principe et des résolutions parlementaires, mais une mobilisa-
Les éléments clés d'un mouvement de ce type ne seront donc pas les libéraux, mais la gauche radicale qui n'a pas peur de voir les travailleurs devenir actifs et politisés. La guerre en Tchétchénie impose donc une énorme tâche historique aux petites forces de la «nouvelle gauche»
Les partis russes condamnent l'agression militaire
La majorité des partis russes ont critiqué le conflit presque dès qu'il a commencé. Pour Gaïdar et ses associés du parti Choix de la Russie, jusqu'il y a peu, les partisans les plus connus du président, la dénonciation de la guerre n'était rien de plus qu'une façon de prendre leurs distances par rapport à une campagne visiblement désastreuse, menée par leur ancien héros. Ces pro-occidentaux libéraux de droite, exilés du pouvoir par un président qui se tourne de plus en plus vers le nationalisme russe et le chauvinisme de grande puissance, ont décidé d'essayer d'adopter une politique indépendante, bousculant doucement le président (mais pas trop fort, au cas où il tomberait). Pendant ce temps, les considérations morales (pourquoi ne pas y faire appel, quand cela ne remet pas en cause votre prestige et votre capital ?) ont joué un certain rôle. Gaïdar et ses collègues, qui avaient soutenu l'utilisation des chars pour pacifier les Moscovites à l'automne 1993, se sont donc élevés contre l'utilisation des chars à Grozny pendant l'hiver 1994-1995.
Les centristes, Yavlinsky et ses collègues, ont adopté une position beaucoup plus ferme, comme la majorité des organisations des droits de l'Homme, y compris le Mouvement pour la démocratie et les droits de l'Homme en Russie, et Mémorial. Ces forces se sont opposées de façon conséquente à la guerre ainsi qu'à la désinvolture du président et de son administration. Parmi les individus les plus actifs, on trouve Sergei Kovalyov, le commissaire aux droits de l'Homme du président. Kovalyov a passé plusieurs semaines à Grozny, et a beaucoup fait pour dire la vérité sur la Tchétchénie aux citoyens
Les partis socio-démocrates ont pris une position assez ambiguë sur le conflit. D'un côté, ils appelaient au maintien de l'intégrité de la Russie, et de l'autre ils plaidaient la nécessaire défense des droits de l'Homme. Par contre, le Parti communiste de la fédération russe a oublié sa rhétorique habituelle de grande puissance, condamnant ouvertement la guerre et les autorités responsables de destructions massives et d'un grand nombre de victimes. Les tendances démocratiques socialistes, relativement petites, comme l'Union des internationalistes, le Parti du travail et le Parti des communistes russes ont été extrêmement actifs. Ils ont organisé une douzaine de piquets, de rassemblements, des tables rondes, publié des communiqués de presse et collaboré avec les défenseurs des droits de l'Homme. Le premier piquet anti-guerre organisé dans le centre de Moscou s'est tenu le 10 décembre, juste avant les premières opérations militaires de grande envergure. Il était organisé par la gauche démocratique.
Quel programme?
L'important, bien sûr, n'est pas de savoir qui a été le premier à agir. Bien plus important, c'est le fait que pratiquement toutes les forces politiques du pays, à part les nationaux-patriotes de droite, se sont rangés dans le même camp. Dans l'autre, il y avait un bloc composé de Eltsine, Jirinovsky et Barkhachov.
Les opposants à la guerre, cependant, étaient loin de s'accorder sur une plate-
forme de revendications communes pour mettre fin au conflit. Toutes les forces antiguerre, heureusement, étaient pour un arrêt des bombardements et des opérations militaires et soutenaient l'ouverture de négociations. Mais au-delà, les désaccords ont commencé à apparaître. Les pro-Gaidar étaient opposés à un appel à la démission du président, tandis que beaucoup de socio-démocrates «oubliaient» cette revendication. La gauche démocrate demandait que les troupes se retirent de Tchétchénie et que le gouvernement russe respecte le droit des peuples de Tchétchénie à décider de façon indépendante et démocratique s'ils voulaient rester dans la fédération de Russie, et si c'était le cas, avec quel degré d'autonomie. Cependant, cette demande reçut peu de soutien. Beaucoup de droitiers argumentaient qu'une «action de police», rapide et professionnelle était souhaitable, condamnant davantage le manque de «professionnalisme» des actions de l'armée que la politique du bâton.
Ce genre de désaccord dans un contexte de positions positives n'est pas surprenant. En Russie, les partisans d'un «Etat fort» et ceux d'un «grand pouvoir» ont de plus en plus de popularité pour leurs idées. En politique intérieure, ces gens prônent des stratégies économiques de «marché libre» avec un autoritarisme modéré et des forces de police importantes. En général, ils sont en faveur d'un expansionnisme géopolitique au nom d'une idéologie «patriotique». On peut craindre que la guerre en Tchétchénie ait été organisée «professionnellement». Si la tuerie avait été rapide et silencieuse, seule la gauche démocratique et quelques défenseurs des droits de l'Homme auraient protesté.
Le combat continue
La solidarité des gens de bonne volonté en Russie et à l'étranger est de plus en plus importante. Il faut surmonter sa propre indifférence et dire «non !» à la guerre et aux autorités qui l'ont déclenchée. Cela doit être fait par les militaires, refusant d'exécuter des ordres illégaux. Par des civils participant à des actions de solidarité dans leurs quartiers, leurs villages, leurs lieux de travail. Cela doit être fait par les politiciens, rejetant leurs petites querelles et s'unissant, au moins temporairement, pour la cause de la paix.
Si nous pouvons arrêter ce massacre, si nous pouvons apprendre à lutter ensemble au moins contre des crimes aussi évidents des autorités, si cela peut se faire, alors au moins sur un certain plan les souffrances et les sacrifices de cet hiver en Tchétchénie n'auront pas été vains.*