Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECHENIE

La sale guerre de Eltsine

· Inprecor n° 388, février 1995 · p. 28-29 · 1 269 mots

URSS et Russie

L'intervention russe en Tchétchénie n'est pas seulement un acte d'agression contre un peuple qui a droit à l'indépendance après 1100 ans de domination russe, tsariste et stalinienne. c'est aussi un acte d'autorité destiné à centraliser le pouvoir à Moscou, dans les mains du président. Jusqu'ici, même les partis politiques pro-capitalistes se sont distancés de l'aventure Eltsinienne. Inprecor publie ci-dessous le point de vue d'A. Bouzgaline et A. Kolganov, militants du mouvement antiguerre et animateurs de la gauche radicale en Russie, suivi d'un réportage de R. Clarke, correspondant de Green Left Weekly australien à Moscou. Alexandre BOUZGALINE & Andrei KOLGANOV

La Russie a depuis longtemps

L pris la voie des effusions de

sang et de l'arbitraire officiel. Après avoir commencé par matraquer les manifestants dans les rues de Moscou en 1993, l'administration Eltsine a finalement abandonné toute retenue en octobre de la même année, en piétinant la constitution et en dispersant son propre parlement, mais aussi en ouvrant le feu avec des blindés et des armes automatiques. Des tanks dans la ville, nous avons déjà vécu cela, il y a un an. Les gens derrière cet épisode étaient les mêmes : Eltsine, Grachev, Yerin et compagnie, qui dirigent maintenant le carnage en Tchétchénie. A cette époque ils avaient encore le soutien d'un certain nombre de gens qui depuis semblent avoir retrouvé leurs esprits, comme Yégor Gaïdar et Gleb Yakounin. Même Sergei Kovalev, qui fait preuve maintenant d'héroïsme pour défendre les droits de l'Homme en Tchétchénie, avait assisté passivement en octobre 1993 au massacre de centaines de citoyens moscovites sans

TCHETCHENIE défense, à l'arrestation et au tabassage de députés, au matraquage des citoyens par la police.

Maintenant comme en 1993, la violence n'est pas un accident. Les autorités russes ont mis en oeuvre des stratégies socio économiques et géopolitiques qui ne peuvent absolument pas être mises en pratique au moyen de méthodes pacifiques, démocratiques. Ce sont les stratégies de «choc sans thérapie», qui ont eu pour conséquence une chute abrupte de la production, la désorganisation de l'économie, la corruption gouvernementale, l'arbitraire légal et une augmentation terrifiante de la criminalité. Un président et un gouvernement qui sont incapables d'imposer un niveau minimum d'ordre dans leur propre pays peuvent-ils «restaurer l'ordre» en Tchétchénie ou ailleurs ? Est-il surprenant que les peuples de Russie veuillent prendre une voie différente de celle de l'inflation, du déclin et de la désorganisation de la Russie d'Eltsine ? Et si on parlait de l'appauvrissement de la majorité des travailleurs, tandis que les inégalités sociales augmentent ? Oui, nous voyons une augmentation des revenus moyens réels, après leur effondrement en 1992. Mais cette «normalisation» rappelle la température moyenne «normale» de malades dans un hôpital. Une personne est déjà morte, une autre brûle de fièvre, et leur moyenne est normale ! C'est la même chose dans notre pays. Les «nouveaux riches» roulent sur l'or et sont devenus des légendes vivantes chez les grands flambeurs de la scène internationale. Pendant ce temps, les «nouveaux pauvres», c'est-àdire la moitié de la population, ont la nostalgie de l'ère Brejnev, qui, il y a peu de temps, était considérée comme une époque de bas niveau de vie. Comment la politique du régime actuel éviterait-elle de provoquer l'indignation des citoyens et la violence des autorités ?

Et la politique du gouvernement sur la question nationale ? Quand Eltsine avait encore besoin d'éliminer Gorbatchev, il avait dit aux républiques de la fédération de Russie : «Prenez autant de souveraineté que vous voulez !» Puis quand il est arrivé au pouvoir, les boulons ont été resserrés, et toute tentative de comportement indépendant rencontra des rafales d'armes automatiques. Comment les nationalités et les groupes ethniques russes sont-ils censés voir cela ? Comme un autre mensonge du «centre» ?

Ces questions ont un caractère rhétorique car le pouvoir en Russie aujourd'hui est entre les mains de forces socio-politiques qui bénéficient de l'instabilité, de la désorganisation, des méthodes de gouvernement injustes et de la violence. Ceux qui composent ces forces sont les «nouveaux

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Russes», qui à la différence des entrepreneurs occidentaux «normaux» ne visent pas des profits stables de 10 ou 20%, mais un enrichissement rapide. Leur but est des taux de profit de centaines de pour cent par an, la super-concentration et la centralisation du capital par des moyens extra-économiques, spéculation, corruption et violence. Ces gens-là bénéficient de l'atmosphère de violence et de coercition.

Rapacité bureaucratique

Un autre secteur de ces forces est composé de bureaucrates corrompus qui ne peuvent recevoir leurs privilèges et leurs pots-de-vin que dans un contexte de chaos institutionnel et d'illégalité. L'échelle de ces gains illicites défie l'imagination. Boris Fedorov, un moment ministre des Finances du gouvernement Gaïdar, a laissé échapper une fois que la valeur des datchas, relais de chasse et autres propriétés à la disposition du président avoisine le milliard de dollars, c'est-à-dire le total des aides qui nous ont été promises par la communauté internationale ! Le coût de la clôture qui a été posée récemment autour de la Maison du gouvernement est égal au prix pour lequel un grand complexe gazpétrole sibérien a été vendu, à peu près au même moment.

Malheureusement, des processus similaires se développent dans les républiques autonomes et dans les régions de Russie. Le pouvoir détenu par Doudaïev est un petit morceau de miroir dans lequel nos problèmes généraux se reflètent. En Tchétchénie nous voyons le même bas niveau de légitimité (il y a trois ans Doudaïev, avec le soutien de Moscou, avait dissous son propre parlement). Nous voyons la même désorganisation massive de la vie économique et sociale, la même domination des clans tout-puissants de la mafia, la même incapacité et réticence à résoudre les conflits entre les groupes au pouvoir et l'opposition par des méthodes démocratiques. Et bien sûr, il y a les armes : tanks, artillerie, mitraillettes, tout. Pour la plus grande partie, elles sont russes, transférées aux autorités tchétchènes, ou vendues légalement ou non par notre armée.

Oui nous avons maintenant une couche dirigeante qui pense que les conflits armés incessants sont inévitables. Plus le centre eltsinien se conduit sauvagement, plus grande sera la vague de séparatisme local. Plus le nationalisme des marches russes sera fort, plus les éclats de chauvinisme grand-russe seront puissants, et le danger d'un régime autoritaire semi-fasciste dans notre pays sera d'autant plus réel.

Avec les développements en Tchétchénie, cette tendance s'est manifestée à plein. Qui sont les gens qui soutiennent Eltsine aujourd'hui ? Jirinovsky, qui prône notoirement une «poussée vers le sud» expansionniste, pour créer une «plus grande Russie», et Barkhachov, le chef de l'organisation semi-fasciste de l'Unité nationale russe. En plus, il y a quelques patriotes chauvins, ainsi que d'anciens membres de l'administration et du gouvernement de Eltsine et c'est tout. Ce n'est pas un accident. Il y a quatre ans, nous criions de toutes nos forces : «Eltsine n'est pas une alternative, simplement un marche-pied sur lequel Jirinovsky et compagnie vont grimper !» Il y a un an, après les événements sanglants d'octobre, le président a commencé à essayer ouvertement les habits du chauvinisme russe, empruntant le vocabulaire et les slogans de Jirinovsky. Il restait à voir quand Eltsine tenterait sa propre «poussée vers le sud», ou commencerait sa lutte contre une non-existante «conspiration juivo-maçonnique». Le premier éclat s'est produit en Tchétchénie. Mais la Russie et son armée étaient en déclin et au lieu du coup de massue asséné par le poing d'une grande puissance, nous avons assisté aux tâtonnements d'une main molle et grasse.

Le résultat, ce sont les cadavres de nos jeunes hommes, en uniformes russes et tchétchènes. Les cadavres d'enfants et de vieillards russes et tchétchènes. *

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