En esquissant le bilan des trois premières années d'existence du Parti de la refondation communiste (PRC) au mois de mars dernier (Inprecor, n°379), nous avions rappelé que ce parti avait commencé à se construire dans un contexte de crise de l'ensemble de la société italienne. A plus forte raison, il convient de le souligner maintenant, lorsque le cadre politique de la péninsule a connu des nouveaux déchirements, qui ont eu des répercussions spectaculaires sur la vie interne du parti lui-même. Livio MAITAN
A vant d'en venir aux évé-
nements les plus récents, rappelons que l'échec essuyé par le Pôle des progressistes aux élections législatives de 1994 avait amené le PRC à réajuster, au moins partiellement, son orientation. Selon lui, la défaite s'expliquait incontestablement par des raisons structurelles, mais y avaient contribué l'hétérogénéité des progressistes, leur inconsistance programmatique et surtout leur incapacité d'apparaître comme une alternative à l'ancien régime en crise (1). II était donc nécessaire de rectifier résolument l'attitude prise lors de la campagne électorale en définissant un programme correspondant en premier lieu aux besoins des travailleurs et des autres couches de la population exploitée, durement frappés par la situation économique et par les mesures adoptées par les gouvernements Amato et Ciampi.
Le Parti démocratique de la gauche (PDS, ex-Parti communiste), qui sur le terrain électoral était apparu comme le parti, de loin, le plus important du Pôle des progressistes, estimait lui aussi qu'une rectification s'imposait. Toutefois, alors que «Refondation» prônait un tournant à gauche, selon le PDS les progressistes auraient dû se déplacer vers le centre, plus concrètement, rechercher une alliance
ITALIE et nouveaux
COB
LOBAS avec le Parti populaire italien (PPI), l'héritier de la Démocratie chrétienne. Une telle orientation a commencé à être appliquée à l'occasion des élections locales. Partout où cela s'est avéré possible, le PDS a formé des blocs avec le PPI et son allié le mouvement patronné par Mario Segni, en prenant ses distances vis-à-vis du PRC. Le cas le plus significatif a été celui de la ville de Brescia, où le maire sortant, membre du PDS, ne s'est pas représenté et un bloc PDS-PPI a fait élire Mino Martinazzoli, membre du PPI et dernier secrétaire de la Démocratie chrétienne (tout accord avec «Refondation» avait été refusé, y compris au deuxième tour). C'est dans un tel contexte que les chemins des deux partis issus de l'ancien Parti communiste italien (PCI) bifurquaient de plus en plus.
Début décembre 1994, le clivage s'est encore élargi à la suite d'une interview et d'un rapport du secrétaire du PDS, Massimo D'Alema, dont le souci majeur était désormais de réaliser une coalition avec le centre.
Il est vrai que dans les grandes mobilisations de masse de l'automne 1994 une convergence de fait s'était réalisée entre les deux partis et certains en avaient déduit qu'un rapprochement serait possible. Mais la Romeo
Drese
le PDS avait participé au mouvement presqu'à son corps défendant. Le président de sa fraction parlementaire l'a fait comprendre dans le débat qui a précédé la chute de Berlusconi : «Par votre attitude, vous nous avez infligé cette épreuve».
Ainsi, le sens de la prise de position de D'Alema était clair : la convergence dans les mobilisations d'octobre et novembre n'était qu'une péripétie. Le choix prioritaire du PDS était l'alliance avec le PPI (de même qu'une convergence avec la Ligue du Nord) et une démarcation stratégique avec «Refondation».
La crise du gouvernement
Berlusconi
La chute du gouvernement de droite au mois de décembre 1994, d'un côté, a permis au PDS de concrétiser sa dérive vers le centre et de l'autre a provoqué des divisions assez profondes au sein du PRC.
Après la démission de Berlusconi les solutions quant à la formation d'un nouveau gouvernement était limitées.
1) L'exemple le plus éclatant d'une telle approche a été fourni par les déclarations réitérées de dirigeants du PDS selon qui le meilleur candidat à la direction d'un nouveau gouvernement après les élections serait Ciampi, c'est-àdire le premier ministre sortant.
L'option du PDS, qui ne veut pas d'élections à court terme, était celle d'une coalition gouvernementale reflétant la recomposition qui s'était opérée au niveau parlementaire, c'est-à-dire d'un gouvernement PDS-PPI-Ligue du Nord. En fait, pendant plusieurs jours, c'est une telle hypothèse qui a été au centre des polémiques. Malheureusement pour le PDS, une telle coalition n'était pas du tout sûre d'obtenir la majorité à la Chambre des députés, puisque un certain nombre d'élus léguistes n'étaient pas prêts à suivre leur chef Bossi dans cette nouvelle aventure. Par conséquent, l'apport des voix des élus de «Refondation» aurait pu s'avérer nécessaire : ce qui aurait sans doute créé des difficultés majeures auprès de leurs électeurs pour le PPI et la Ligue du Nord.
Une solution contestable
Ajoutons qu'une telle solution était politiquement, sinon constitutionnellement, contestable, car, d'un côté, le Pôle berlusconien avait remporté aux législatives de l'année dernière la majorité relative des voix et la majorité absolue des sièges à la Chambre des députés et, de l'autre, le Pôle progressiste et le Pôle centriste ne s'étaient pas présentés aux électeurs comme des partenaires potentiels d'une coalition gouvernementale (2). Ainsi, une réédition du gouvernement Berlusconi étant exclue, il ne restait que la solution d'un gouvernement à l'initiative du président de la République, composé fondamentalement de techniciens ou spécialistes, sans la participation de représentants des partis ou regroupements politiques. C'est cette solution qui a été finalement adoptée avec la formation du gouvernement Dini.
Déjà avant l'ouverture formelle de la crise, des divergences s'étaient dessinées aussi bien à la Direction nationale que dans les fractions parlementaires du PRC. En gros, selon le secrétaire, Fausto Bertinotti, le président, Armando Cossutta, et la majorité du Secrétariat, le PRC n'aurait pu soutenir qu'un «gouvernement de garantie», dont la tâche serait de préparer des élections anticipées, respecter les accords signés par les syndicats en matière de retraites, adopter une nouvelle loi pour les élections régionales à l'ordre du jour et fixer des normes concernant le contrôle des médias notamment pendant les campagnes électorales. D'autres estimaient. par contre, que le parti aurait pu éventuellement donner son soutien à un gouvernement composé du PDS, du PPI et de la
Ligue du Nord, en l'occurrence sous la présidence de Romano Prodi, universitaire et ancien démocrate chrétien qui avait, à plusieurs reprises, joué un rôle majeur dans des branches économiques contrôlées par l'Etat. Par la suite, après qu'une telle hypothèse soit tombée, une partie de ceux qui ne partageaient pas l'orientation prônée par Bertinotti s'est prononcée y compris pour le soutien au gouvernement Dini, si les voix de «Refondation» s'avéraient nécessaires.
L'objet du débat — qui s'est déroulé dans une très large mesure publiquement - était apparemment tactique. Mais en fait ont émergés à nouveau des problèmes et des différends classiques dans l'histoire du mouvement ouvrier : Quelle attitude doit-on adopter vis-à-vis d'un gouvernement où des forces sociales et politiques bourgeoises sont hégémoniques ? Quelles alliances ou convergences doit-on rechercher face à la menace d'instauration d'un régime autoritaire, sinon carrément fasciste ? Quels sont les organismes chargés de prendre les décisions sur l'attitude des élus ? Est-il légitime de s'opposer publiquement à des orientations adoptées majoritairement dans les organismes statutaires du parti ? Est-ce que les élus ont le droit de ne pas respecter la discipline et de soulever éventuellement un problème de conscien-
Au delà des vicissitudes multiples qui ont marqué la vie du parti aux mois de décembre et janvier, toujours est-il que les divergences exprimées, souvent sur un ton assez dur, ont amené à l'éclatement de la majorité qui s'était formée lors du dernier congrès (3). Dans une réunion cruciale de la Direction le 13 janvier, où le Secrétariat lui-même s'est présenté divisé (deux de ses membres n'étant pas d'accord avec Bertinotti), 14 membres de la majorité du congrès ont voté contre la résolution proposée par le secrétaire qui, en revanche, a été, pour l'essentiel, appuyée par ceux qui avaient été élus comme représentants des deux minorités. Puisqu'il y a eu 30 voix favorables et 4 abstentions, ce soutien a été décisif (4). La veille, lors d'une réunion commune des fractions parlementaires de la Chambre et du Sénat, le rapport de forces était apparu encore plus incertain : il n'y avait eu qu'une majorité de quelques voix (5). Ce n'est qu' au sein de l'organisme plus large, le Comité politique national que la majorité a été très large, la minorité obtenant moins de 15 % des voix (6).
Les thèses en présence En laissant de côté des points et des arguments secondaires, voici comment on peut résumer l'essentiel du débat.
Bertinotti et la majorité qui l'a soutenu, sont convaincus, autant que les minoritaires, que la situation actuelle est très grave pour le mouvement ouvrier et pourrait se détériorer davantage. C'est pourquoi il faut barrer la route à la droite sur deux terrains. Il faut l'empêcher de se présenter comme défenseur du droit des électeurs de décider souverainement, en exploitant le refus du PDS et encore plus de ses nouveaux partenaires d'avoir recours aux élections à courte échéance. Il faut en même temps s'opposer à l'avènement d'un gouvernement de centre-gauche qui, étant donné les orientations en matière de politique économique de ses composantes, PDS compris, et les pressions internes et internationales de toute sorte, prendrait inévitablement des mesures allant à l'encontre des intérêts et des aspirations des masses, en permettant ainsi à une droite rangée à l'opposition de se renforcer davantage par une démagogie populiste réactionnaire. Voilà le véritable danger à l'heure actuelle, alors que les conditions ne sont pas réunies pour que soit déclenchée une vague de violence fasciste, anticipation d'un coup d' Etat. Il est vrai que non seulement le chef de l'Alliance nationale-Mouvement social italien (AN-MSI Fini, mais aussi Berlusconi semblent se déplacer — par exemple par certaines polémiques contre le président de la République — sur le terrain d'une droite subversive. Il est également vrai qu'il faut distinguer entre une telle droite et la droite conservatrice constitutionnelle. Des accords doivent être recherchés, dans ce contexte, avec tous ceux qui veulent défendre les droits démocratiques et même
2) A cause d'un système électoral différencié, le rapport de forces n'est pas le même dans les deux branches du Parlement : alors qu'elle était nettement majoritaire à la Chambre des députés, la coalition gagnante n'avait pas la
3) Au congrès de janvier 1994 ont été présentées trois résolutions : la résolution majoritaire a obtenu 70 % des mandats, une minorité de gauche en a eu 20 % et une autre minorité se situant, selon notre appréciation, entre les
4) Les deux minorités du congrès sont représentées au niveau de la direction, respectivement, par 8 et 4 membres. Deux étaient absents et un s'est abstenu, tous les autres votant pour. La presse, par des classifications sommaires a fait état d'un soutien à Bertinotti par les trotskistes et les «néo-brejnéviens» et Garavini a reproché au secrétaire de se faire appuyer par les gauchistes. Pour sa part, le Corriere della Sera (21 janvier 1995) a écrit : «Dans sa longue vie politique, Armando Cossutta a sans doute pris en compte beaucoup de choses. A-t-il pris en compte aussi la possibilité de devenir un allié de Livio Maitan, le dirigeant
5) Le vote dans les fractions parlementaires a eu lieu en réalité sur une motion de procédure visant à remettre la décision à la réunion de la direction prévue pour le lendemain. Mais il va de soi que les alignements ont été conditionnés non par la question de procédure mais par les orientations politiques. Rappelons que le PRC a 39 députés
6) Le Comité politique national est composé de plus de 200 membres. Au moment du vote on n'a pas compté les voix favorables (selon notre appréciation les présents étaient autour de 180) : on a enregistré 26 voix contre et 7 abstentions sur une partie du texte, et 11 contre et 29 abstentions sur le texte dans son ensemble
des cartels électoraux doivent éventuellement être formés pour neutraliser les effets négatifs d'une loi électorale antidémocratique. Mais il n'en découle guère qu'il faut donner un soutien à des gouvernements conservateurs comme celui de Lamberto Dini, dont le but avoué est de prendre des mesures socio-économiques encore plus dures et réactionnaires que celles des gouvernements précédents.
Selon les minoritaires, si on veut faire face au danger d'une régression autoritaire, il faudrait être partie prenante d'une coalition de centre-gauche et soutenir son gouvernement éventuel. Sergio Garavini, ancien secrétaire du parti et principal porte-parole de la minorité, a, pour sa part, invité la majorité à ne pas répéter les erreurs de sectarisme commises par le Komintern à la veille de l'avènement de Hitler, à fixer comme prioritaire l'unité avec le PDS et même à accepter de voter pour le gouvernement Dini, si ce vote s'avérait nécessaire. Il a rejeté la conception selon laquelle les décisions de la Direction doivent primer par rapport à celles des fractions parlementaires, en revendiquant le droit de choisir selon sa propre conscience au moment du vote au Parlement (7). Il a également souligné qu'à son avis les divergences dépassaient le domaine de la tactique en concernant des problèmes d'une plus grande portée, comme la recomposition de la gauche et la conception du parti (8).
Instrument de pression ?
La question se pose de savoir quelles sont les racines de toutes ces divergences. On a souvent expliqué, dans le parti et par des commentateurs extérieurs, que l'opposition à Bertinotti a été menée par des militants qui ont appartenu à l'époque au Parti d'unité prolétarienne (PDUP), l'une des composantes de l'extrême gauche des années 1970, proche du courant du quotidien Il Manifesto, qui ont adhéré par la suite au PCI et n'ont pas tous rejoint le mouvement pour la refondation au moment même de la scission de Rimini (février 1991). Tout cela est incontestable : des militants ou des militantes comme Lucio Magri, Luciana Castellina et Famiano Crucianelli ont appartenu effectivement à un tel courant. Toutefois, des convergences plus larges sur certains problèmes s'étaient déjà produites auparavant (par exemple, en juillet 1993 au moment de la démission de Garavini du secrétariat du parti). Qui plus est, les orientations de l'actuelle minorité sont partagées par des militants qui ont suivi des itinéraires très différents et, par exemple, ont été souvent classés — qu'on nous pardonne cette terminologie— parmi les «cossuttiens» (voire «cossuttiens» durs).
Toujours est-il, répétons-le, que cette formation nouvelle et sous plusieurs aspects très spécifique qu'est le PRC, semble revivre des expériences assez classiques dans l'histoire du mouvement ouvrier. Les effets pervers d'une intégration systématique dans les institutions d'une société bourgeoise, sans le contrepoids réel et constant d'un enracinement profond et d'une activité prioritaire au niveau social, sont ressentis avant tout par les protagonistes les plus directs de cette intégration, c'est-à-dire les élus à différentes instances, qui glissent presque physiologiquement vers des conceptions et des pratiques modérées. La sempiternelle querelle sur la question de savoir si les élus doivent, pour ainsi dire, s'autogérer ou accepter la discipline du parti, qui a animé des débats très vifs dans des congrès socialistes depuis la fin du siècle dernier, est l'un des sous-produits de ce phénomène. Dans la mesure ou «Refondation», d'un côté, peut compter sur une présence parlementaire non négligeable, et, de l'autre, n'a pas d'enracinement social généralisé et n'a pas non plus élaboré de stratégie alternative anticapitaliste, le glissement d'une partie importante de ses élus était presqu' inévitable. De même, face à la détérioration accentuée de la situation dans le pays, aux attaques de la droite, aux dangers d'une dérive autoritaire, et , répétons-le, en l'absence de liens solides et généralisés avec les couches sociales dont une formation communiste doit défendre les intérêts et sans une assise stratégique un tant soit peu élaborée, il est aussi inévitable que des secteurs du parti, par un réflexe défensif en dernière analyse illusoire, prônent l'unité à tout prix de la gauche et plus généralement des démocrates, en y incluant même ia droite dite constitutionnelle, et esquissent une orientation dont l'application estomperait, sinon effacerait complètement, l'autonomie du parti et réduirait celui-ci à un instrument de pression au sein d'une coalition ou regroupement de centre-gauche.
Les conditions d'une relance
La conclusion du débat parlementaire sur la formation du gouvernement Dini a permis de consolider l'acquis essentiel du PRC quatre ans après la scission de Rimini, c'est-à-dire la construction d'une opposition de gauche échappant à la dérive catastrophique du PDS. Cela peut représenter une base pour une relance du parti, l'élargissement de son influence, un effort non purement déclamatoire d'enracinement social. L'une des conditions pour atteindre ces buts et surmonter les difficultés y compris internes qui ne manqueront pas de surgir à des nouvelles échéances, est de progresser qualitativement sur le terrain de l'élaboration politique et programmatique. Plusieurs dirigeants l'ont constaté au cours des débats récents : nous avons essayé de donner des réponses tactiques sans avoir le background stratégique
En effet, après quelques tentatives éphémères dans la première phase après Rimini et quelques débats dans le cadre de la préparation du premier congrès, les réflexions sur la refondation se sont arrêtées. Rien d'un tant soit peu systématique n'a été esquissé sur le terrain de la définition d'une alternative anticapitaliste ; rien n'a été dit sur le bilan des sociétés de transition bureaucratisées ni sur l'évolution actuelle des pays de l'Europe orientale et de l'ex-URSS ; les problèmes dramatiques qui se posent à l'échelle internationale à l'heure actuelle n'ont jamais été discutés, même pas au Comité politique national (à l'exception d'une discussion très rapide sur la plate-forme pour les élections euro-
Sortir de cette impasse, voilà un impératif incontournable pour le PRC, s'il veut contribuer effectivement à la reconstruction du mouvement ouvrier italien.*
26 janvier 1995
7) A la Chambre des députés 38 élus sur 39 ont respecté la discipline du parti en votant non. Un seul - non membre du parti - s'est abstenu. Toutefois, Sergio Garavini, selon le Corriere della Sera (26 janvier 1995), a fait des déclarations reflétant ses propres positions et a ajouté : «Si la droite présentait une motion de défiance vis-à-vis vis du gouvernement Dini, il y aurait parmi les élus de Refondation des voix suffisantes pour la repousser.»
8) Garavini avait commencé sa bataille immédiatement après les élections en soutenant le projet d'une seule fraction parlementaire des progressistes, qui était prôné par le PDS et a été appliquée par la suite (bien entendu sans la participation du PRC). Il s'est trouvé tout à fait isolé à la Direction du parti. Par ailleurs, plusieurs des militants qui er partagent les orientations, ont pris leurs distances en ce qui concere les méthodes par lesquelles il mène sa bataille.