Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOSNIE-HERZEGOVINE

1995 : quels dénouements ?

· Inprecor n° 389, mars 1995 · p. 8-9 · 2 202 mots

Ex-Yougoslavie Europe de l'Est Allemagne France

L'année 1994 s'est achevée sur l'offensive conjointe des Serbes de la Krajina croate, de l'armée serbe bosniaque et des troupes de Fikret Abdic (1) dans la poche de Bihac - décrétée «zone de sécurité» par l'ONU. C'est ce qui a fait conclure la Maison blanche, au grand désespoir des Bosniaques, à une «victoire serbe». Pourtant, l'écrasement du Sème corps de l'armée bosniaque, et le contrôle de la poche de Bihac, ne sont toujours pas réalisés. Chacun s'attend à de nouvelles offensives au printemps. Cathrine SAMARY

Yes offensives diplomatiques

L

internationales ont un commun dénominateur : aucun des gouvernements d'Europe ou des Etats-Unis n'est prêt à s'engager réellement dans cette guerre. Même les propositions d'éventuelle levée de l'embargo sur les armes de la part des Etats-Unis vont dans ce sens. Car il s'agit pour eux de combiner deux objectifs ; d'un côté, ne pas perdre le moindre «boy» dans un conflit décrit comme «sans enjeu stratégique» direct pour les Etats-Unis ; de l'autre, apparaître comme le bon ami des Musulmans, ce qui doit favoriser les intérêts diplomatiques et économiques de la Maison blanche vers la Turquie et les pays producteurs de pétrole. L'envoi des conseillers technico-militaires su le terrain est une façon de s'engager, sans s'engager vraiment.

D'où les désillusions bosniaques. Et les revirements réguliers des discours américains (et allemands), y compris sur la question de l'embargo : la volonté de trouver sur le terrain une solution négociée est privilégiée par tous.

Certes, il demeure des choix d'alliances privilégiés des «grandes puissances» qui sont différents : France et Grande-Bretagne ont misé depuis le début de la guerre sur un accord Milosevic/Tudjman impliquant une dissociation de Milosevic et de son extrême droite avec des bémols sur les projet de Grande Serbie

I BOSNIE-HERZEGOVINE els dénou

(2). Un pouvoir fort en Serbie est sans doute à leurs yeux un contrepoids nécessaire à l'influence allemande dans la région, selon la logique des vieux démons et des partages d'influence. Les Etats-Unis et l'Allemagne misent plutôt, pour des raisons diverses, sur l'alliance croato-musulmane contre les Serbes. Les partisans de cette orientation en Croatie (notamment le dernier président de la fédération yougoslave, Stipe Mesic) ont fait scission du parti de Tudjman (HDZ) début 1994 en critiquant «l'agression croate» en Bosnie, et la construction sur le terrain de la «République croate d'Herceg-Bosna». Mais ils sont restés marginaux. En Bosnie, le HZD partisan de Tudjman, signataire des accords de Washington (3) avec le SDA d'Alija Izetbegovic, continue à œuvrer à un découpage territorial de la Bosnie : à Mostar, et dans l'Herceg-Bosna, les rapports restent très tendus entre Croates et Musulmans et les armées sont toujours séparées.

Autre élément du puzzle diplomatique : quels que soient les choix d'alliance privilégiés, Etats-Unis, Allemagne, France et Grande-Bretagne veulent tous impliquer la Russie dans la négociation. Celle-ci vise un rôle de «grande puissance» et partenaire des gouvernements occidentaux dans la région. Elle n'appuie pas les Serbes radicaux de Bosnie et de Croatie, mais plutôt Milosevic : celui-ci joue donc un rôle pivot dans la recherche d'une solution négociée qui maintiendrait les frontières actuelles des Républiques. Une telle solution n'est évidemment possible que si, d'un côté, le Kosovo retrouve au moins son autonomie ; et si, de l'autre, l'Etat croate renonce à toute récupération par la force des Krajinas dominés par les Serbes séparatistes. L'échec de la politique de «serbisation» du Kosovo (4) et, côté croate, la dénonciation par le Pape de toute intervention contre les Serbes des Krajinas poussent Milosevic et Tudjman vers ce type de solutions.

Quels que soient les choix de départ, il y a une imbrication de toutes ces questions. Si on peut parler d'une «orientation» du «groupe de contact» (5), elle consiste à rechercher une solution négociée avec les partis au pouvoir (en évitant d'être impliqués dans une guerre balkanique). Les Etats-Unis sont donc poussés à trouver des terrains de négociations avec les forces serbes - la France et la Granements ?

de-Bretagne, avec les Musulmans bosniaques.

La mission de Carter fin décembre, a sans doute eu cette fonction. Il n'en est guère sorti de conclusion, si ce n'est d'affirmer que le plan du «groupe de contact» (proposant un découpage de la Bosnie de 51 % pour la fédération croato-musulmane bosniaque et 49 % pour la partie serbe de Karadzic) était renégociable. C'est ce que demandaient les représentants des Serbes de Karadzic qui veulent obtenir un Etat fait de territoires qui se tiennent, qui puisse être reconnu comme République et doté du droit de se relier à la Serbie — c'est-à-dire une Grande Serbie et l'éclatement de la Bosnie.

La logique des négociations actuelles est d'essayer de rendre compatible ce qui ne l'est guère : d'un côté maintenir au moins formellement un Etat bosniaque — donc refuser la formation d'une Grande Serbie (ce qui impliquerait une défaite de Karadzic), de l'autre permettre le découpage territorial de la Bosnie sur des bases ethniques. Or cette deuxième logique pousse à une guerre sans fin pour élargir, consolider et «épurer» ces territoires. Elle est porteuse d'un éclatement en Etats séparés. En deux ou trois Etats ?

Fédération croato-musulmane?

La position officielle des autorités bosniaques face au projet du groupe de contact avait été jusqu'à la mission Carter de décembre : on signe ce projet (51/49), mais on ne le rediscute pas. C'était, bien sûr, d'une part une façon de renvoyer sur le dos de la partie Serbe la responsabilité sur le terrain des reconquêtes territoriales. C'était aussi s'emparer du seul avantage de ce plan, du point de vue bosniaque :

1) Homme d'affaire, ex-communiste de la Présidence bosniaque et du SDA musulman en conflit ouvert avec les autorités bosniaques depuis qu'il négocie directement avec ses voisins serbes et croates et qu'il a décrété sa «province autonome» dans la poche musulmane de Bihac.

2) Cette ligne «pacifiste» de Milosevic correspond à son intérêt actuel, visant la reconnaissance de la Fédération serbo-monténégrine - et le contrôle de ses oppositions. La rupture avec Vojislav Seselj (dirigeant du Parti radical serbe et promoteur de la Grande Serbie) date de plus d'un - an.

3) En mars 1994, ces accords mettaient en place la fédération croato-musulmane bosniaque, ainsi qu'un projet de confédération entre cette fédération et la Croatie voisine.

4) L'autonomie du Kosovo a été supprimée à la fin des années 80 après une décennie d'Etat de guerre.

5) Formé de représentants des Etats-Unis, de la Russie. de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Allemagne.

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maintenir théoriquement les frontières de la Bosnie, contenir le projet de Grande Serbie. Lorsqu'une renégociation a été proposée, des dissociations se sont opérées d'une part entre Croates et Musulmans bosniaques (les membres du HDZ croates n'étant pas contre une renégociation qui accélérerait leur projet, symétrique de celui de Karadzic, d'une Croatie agrandie). D'autre part, les divergences qui traversent le SDA musulman apparaissent de plus en plus au grand jour entre une aile islamiste et une aile laïque.

La première (à laquelle se rattache, de façon évolutive, Alija Izetbegovic) vise l'islamisation de la société bosniaque. Mais ce projet peut se défendre soit comme courant minoritaire dans un Etat multinational ; soit en allant vers le découpage d'un Etat «musulman» plus facilement contrôlé par les courants religieux. Les oscillations d'Izetbegovic depuis le début de la guerre sont des hésitations entre ces deux variantes, la première ayant l'avantage d'offrir un Etat plus large à la propagande islamiste et la seconde, plus homogène. Les difficultés de coexistence, voire la lutte ouverte avec les autres partis nationalistes font nécessairement pencher vers le découpage en trois Etats. Certains Musulmans s'y retrouveront par conviction fondamentaliste, d'autres, par déses-

Mais la grande majorité des Musulmans bosniaques (au sens d'une communauté ethnico-nationale) est sécularisée. Son attachement à la Bosnie est plus «nationale» — c'est le pays où ils ont vécu et dominé durant les siècles où la Bosnie était dans l'Empire ottoman (6). Contrairement aux Croates et Serbes de Bosnie dont une partie est polarisée vers les Républiques voisines serbe et croate, les Musulmans n'ont pas d'autres Etat que la Bosnie. Le SDA est donc porteur d'un autre courant, «nationaliste musulman bosniaque», laïc (7). Son principal représentant actuel est le premier ministre, Haris Silajdzic, principalement orienté vers les Etats-Unis. La défense de l'Etat bosniaque dans ses frontières est la priorité d'un tel courant — quelles qu'en soient les modalités : intervention militaire internationale, guerre de «libération nationale». L'absence de majorité dans le pays, le pousse à des alliances et à un discours multi-ethnique ; mais son programme reste flou ou évolutif, coincé comme il 1 'est entre son alliance avec le courant musulman islamiste, d'une part, avec le parti nationaliste croate, d'autre part, et — par moment - avec l'opposition antinationaliste. Mais celle-ci est très marginalisée : le «cercle 99» de Sarajevo qui a lancé une pétition recueillant plus de 200 000 signatures de

Sarajeviens contre la division de la ville est vite attaqué comme «tchetnik». Si le discours est multi-ethnique, la politique dominant la fédération ne donne pas aux Serbes un statut égal. Et les partis nationalistes expriment la juxtaposition pacifique ou conflictuelle des intérêts communautaires (propre aux villages) plus que la logique (plus urbaine ou industrielle) des mélanges et de la citoyenneté «bosniaque». Seules la guerre et la logique de renforcer la représentation des Musulmans par un seul parti maintiennent le SDA ensemble. Mais les désaccords sont notoires et les possibilités de scissions réelles.

En effet, l'offensive islamiste notamment dans la 7ème brigade de l'Armée bosniaque (qui regroupe beaucoup de réfugiés musulmans des campagnes) a été publiquement dénoncée récemment par cinq membres, serbes, croates et musulman de la Présidence bosniaque (où le SDA est minoritaire). Le premier ministre Haris Silajdzic était alors aux Etats-Unis. Les suites qui seront données à cette question sont importantes pour l'avenir : l'Armée bosniaque est aussi hétérogène que le sont le SDA et le parlement bosniaque — qui inclut les partis d'opposition, non nationalistes. Les critiques formulées par les cinq non membres du SDA dans la Présidence visent explicitement à préserver son caractère laïc à l'armée. Son islamisation signifierait l'éclatement consommé de la Fédération. Mais les enjeux de pouvoirs et de territoires entre partis nationalistes sont une autre cause de fragilité. Les Etats-Unis en sont à ce point conscients qu'ils envisagent actuellement une forme de «protectorat» ou d'arbitrage d'experts sur les conflits opposant les partis au pouvoir dans la Fédération.

Et la gauche ?

Elle est dramatiquement absente de la scène. Les démocrates non nationalistes, en Bosnie comme en Croatie ou en Serbie sont souvent coupés de leur peuple, profondément tournés vers cette «communauté internationale» et cette Union européenne dont ils attendaient tout : c'est-à-dire qu'elle les reconnaisse comme faisant partie «des siens», les partisans de la démocratie et de l'économie de marché, les «Vrais Européens», somme toute. Or les forces qui comptent, les interlocuteurs des négociations, les pouvoirs soutenus par ces gouvernements «défenseurs de droits de l'homme», ce sont les partis nationalistes. L'amertume est profonde.

Mais pendant le deuxième guerre mondiale, les alliés avaient commencé par soutenir la résistance des Serbes Tchetniks, partisans de la royauté. Les Partisans organisés par le Parti communiste ont combattu de l'été 1941 jusqu'à la fin de 1943 sans soutien extérieur ni de Staline ni des occidentaux. Ils furent reconnus comme les seuls interlocuteurs antifascistes par la force de conviction de leurs victoires. Et celles-ci dépendaient de leur orientation politico-sociale : l'unité des différents peuples dans leur diversité, les mesures sociales prises sur les territoires libérés en faveur d'une paysannerie massive à laquelle la fédération yougoslave en construction distribuait les terres.

Certes aujourd'hui il manque un ciment particulier : la lutte commune contre un occupant extérieur, derrière les pouvoirs fantoches de l'époque. Mais le drame est que pour la population paysanne aujourd'hui (qui est la base du nationalisme radical dans chaque camp) la «sécurité» c'est d'être à l'intérieur des «bonnes frontières» - celles de l'Etat ethnico-national qui protégera votre propriété. Les travailleurs sont souvent en Yougoslavie paysans/travailleurs. Et ils ont été de surcroît atomisés, divisés par un système autogestionnaire très compartimenté, décentralisé. Ce qui a détruit la Yougoslavie (et qui ravage le reste du monde depuis la décennie 80) empêche aussi l'émergence d'une alternative crédible : le libéralisme marchand, c'est-à-dire la lutte du chacun pour soi, de chaque pouvoir républicain pour la privatisation et l'insertion dans le marché mondial.

Les partis de l'opposition ont pris l'étiquette très recherchée de «socio-démocrates», ou encore «sociaux-démocrates», plus rarement «socialistes». Mais il y a ici comme dans les pas de l'Europe de l'Est et en ex-URSS deux variantes principales : soit libérale marchande, soit tendant vers un populisme nationaliste de type Milosevic.

Les luttes sociales vont reprendre le devant de la scène au fur et à mesure de l'enfoncement dans une guerre ou paix larvée. L'union de ces peuples demeure nécessaire et possible ; d'une part dans chaque Etat, contre les logiques de nettoyage ou d'éclatement ethnique, d'autre part entre Etats souverains. *

6) C'est-à-dire du 16ème siècle jusqu'en 1878 date à laquelle la Bosnie-Herzégovine est passée sous domination austro-hongroise

7) La nouvelle terminologie en vigueur en Bosnie désigne un peuple de «Bosniaques» (terme qui remplace celui de Musulmans avec majuscule qui désignait sous Tito la communauté nationale des Musulmans Bosniaques), qui côtoie les peuples croate et serbe de Bosnie.

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