Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Mosaïque syndicale et chemins d'avenir

· Inprecor n° 389, mars 1995 · p. 10-13 · 3 926 mots

France Syndicalisme

En France, les contrastes sociaux sont parfois brutaux. Ce pays a connu en 1968 sans doute la grève générale la plus massive dans l'histoire des pays capitalistes développés. Il connaît aujourd'hui une crise extrêmement profonde de son mouvement ouvrier, syndical et politique. Comparativement aux pays de même nature en Europe, la crise en France est probablement la plus aiguë. Mais...méfions-nous de l'eau qui dort. Dominique MEZZI

La sociologue Danièle Lin-

L

hart, spécialiste du travail au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), pose crûment la question : «Dans cette fin de siècle secouée par la crise économique, le syndicalisme français a du mal à convaincre. Il ne s'impose guère sur le plan des luttes pour l'emploi, il ne parvient pas à défendre les salaires, il est sans influence réelle sur le contenu de l'organisation du travail. Il a peu d'adhérents et surtout, il n'attire pas de jeunes... Il se trouve en telle voie de marginalisation que l'on peut s'interroger, sans commettre de sacrilège, sur sa pérennité» (dans un colloque de janvier 1994). Vision catastrophique ? Le problème de la crise syndicale est maintenant débattu depuis plus de dix ans et des quantités d'analyses ont été produites. Les syndicalistes eux-mêmes affrontent le débat, notamment, ce qui est nouveau, dans la Confédération générale du travail (CGT), cœur historique du syndicalisme français : «L'avenir de la CGT n'est pas assuré» disait Maité Demons, l'une de ses dirigeantes les plus lucides (malheureusement décédée).

Il convient donc de bien prendre la mesure du problème, et d'en analyser les causes structurelles. On ne peut éviter dans ce parcours une mise en perspective historique. Cette méthode devrait perchemins d'avenir

INA

NON A LA

PRIVATISATION

DE mettre aussi, dans la compréhension des mouvements sociaux récents et de leurs attentes, de dégager un chemin pour l'avenir. Ainsi de la mosaïque syndicale actuelle, dont la complexité organisationnelle est croissante, peut émerger une nouvelle voie, mélangeant sans doute plusieurs apports, anciens et nouveaux.

Chute des deux tiers

La crise des effectifs dans le syndicalisme confédéré est spectaculaire depuis vingt ans. On sait que le syndicalisme français est le dernier des pays de l'OCDE : il organise moins de 8 % du salariat. Cela signifie «une chute des deux tiers» depuis 1974 (René Mouriaux, directeur de recherche au Centre d'étude de la vie politique française, dans Le syndicalisme en France depuis 1945 éditions La Découverte). Ces chiffres correspondent à ceux que la CGT donne pour elle-même (moins 63 % en onze ans, soit sans doute moins de 450 000 syndiqués actifs aujourd'hui). Pour la Confédération française démocratique du travail (CFDT), deuxième centrale, on estime la perte à 55 % sur cette même période (soit environ 360 000 adhérents aujourd'hui). Seule Force ouvrière (scission de la CGT en 1947) nie l'existence d'une «crise», mais n'y échappe sans doute pas, malgré le secret mieux gardé de ses effectifs (autour

SUPPA SEITA de 300 000).

Ce tableau des trois confédérations historiques (il faudrait y ajouter la Confédération française des travailleurs chrétiens : CFTC ; ainsi que la Confédération générale des cadres : CGC), doit être détaillé par une description des bases sociales de plus en plus rétrécies. Lydia Brovelli, trésorière de la CGT, joue l'opération vérité : «Plus de la moitié de la CGT est concentrée sur cinq professions : énergie, métaux, cheminots, PTT et services publics» (rapport effectué en mai 1994). Or sauf pour les métaux, ces professions sont «à statut» (emploi mieux protégé que dans le privé). De plus, dans les secteurs à statut, le taux de syndicalisation reste globalement élevé : sans doute une moyenne de 20 %. En conséquence, cela signifie que le taux de syndicalisation effectif du secteur privé est très en-dessous des 8 % de moyenne nationale. En particulier la moitié du salariat du secteur privé (six millions de personnes) travaillant notamment dans des PME (petites et moyennes entreprises) est quasiment interdite au syndicalisme en raison du poids patronal et de l'intériorisation de la fragilité de l'emploi.

Si on ajoute à cela les cinq millions de salariés en chômage total ou en situation de précarité, une première conclusion saute aux yeux : si le mot confédérer signifie rassembler la diversité du salariat,

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alors les confédérations syndicales ont une base sociale de moins en moins «confédérale». Quand le chômage de masse dure depuis des décennies, que les secteurs représentatifs des luttes phares de la classe ouvrière sont soit détruits, soit ont subi de très fortes érosions, alors s'installent des poches grandissantes de secteurs salariés «hors syndicalisme».

Une classe ouvrière bouleversée

La description des effets ravageurs de la crise est cependant insuffisante pour comprendre pourquoi le syndicalisme historique ne parvient plus à renouveler son assise. La crise détruit les anciennes formes d'emploi, avec les militants qui s'y étaient forgé une expérience, des acquis collectifs. une mémoire transmissible. Mais si la crise détruit, elle produit aussi du «nouveau». Le salariat est ainsi périodiquement confronté à des phases de renouvellement structurel de sa composition, des métiers. De vieilles traditions s'usent, mais d'autres couches inaugurent leurs premières expériences.

Un des grands défis est de ce point de vue la salarisation massive des femmes, et l'entrée en lutte de secteurs féminins jusqu'ici «invisibles» dans le champ traditionnel du mouvement ouvrier. Dans le salariat d'exécution, les femmes sont quasiment «à parité» avec les hommes. Mais cette statistique globale recouvre de grandes disparités. Il y a ainsi création d'emplois féminins dans le secteur privé (par exemple le commerce) qui sont aussi de véritable bancs d'expérimentation de la précarisation : emplois à temps flexibles. D'autre part dans certains services publics (notamment la santé), où les femmes sont nettement majoritaires, sans traditions syndicales, elles animent des luttes massives où s'imbriquent sans dissociation des exigences de reconnaissance des qualifications professionnelles, de salaires, de qualité du travail (grève des infirmières en 1988). Face à ces luttes nouvelles, certains syndicalistes routiniers sont «désarçonnés».

D'autre part, l'élévation progressive des qualifications, du nombre des techniciens, oblige à admettre que le syndicalisme doit abandonner définitivement toute idée restrictive de la classe ouvrière D'autant que même si c'est d'abord les couches les moins qualifiées (OS) qui ont subi les premières les vagues de licenciements, aujourd'hui plus personne n'est épargné. Or l'entrée en luttes de secteurs qualifiés apporte des réflexions nouvelles, comme par exemple l'imbrication des revendications immédiates avec la finalité des choix industriels ou technologiques, questions sur lesquelles la réflexion syndicale était jusqu'ici soit inexistante, soit monopolisée par des «politiques» (époque de l'Union de la gauche en France à la fin des années 1970-début des années 1980), soit encore entachée par nature de suspicion «réformiste» : le syndicalisme «revendique», donc il n'a pas à se préoccuper des problèmes de gestion.

Enfin, il faut ajouter que la crise et le développement des besoins de formation retardent considérablement l'âge de l'entrée stabilisée dans la vie active. Les équipes syndicales (souvent plus de 40-45 ans) des secteurs industriels en particulier doivent apprendre à se lier aux jeunes diplômés en stages précaires, ou intérimaires, dont l'univers culturel n'est pas du tout le même : plus de transmission du métier ou de valeurs collectives par le canal familial, exigences d'autonomie personnelle, etc.

Si l'on ajoute à cela l'incapacité du syndicalisme à intégrer la classe ouvrière immigrée, notamment maghrébine, au-delà des équipes de terrain (délégués du personnel), alors le tableau général est celui d'un éclatement salarial décuplé Certes, la classe ouvrière n'a jamais été un bloc homogène. Mais le syndicalisme s'est bel et bien construit et adossé aux grandes périodes du cycle productif et des techniques, donc des types historiques de classe ouvrière. Nous sommes à l'évidence dans un tournant comparable dans lequel s'imbrique par dessus le marché un grand vide de perspectives de changement social, commun à tout le mouvement ouvrier international, mais qui prend en France une dimension particulière sur le terrain syndical.

Politisation

Get «modèle» français

C'est ici que surgit la nécessité de mettre la crise actuelle en perspective historique. Le syndicalisme français a connu des recrutements de masse à de rares moments de son histoire, ou dans des secteurs professionnels précis, concentrés et sables, où une «culture» syndicale a pu se construire progressivement.

Les phases de boum syndical interprofessionnel correspondent aux grandes phases de luttes internationales (années 20, 1936, 1945, fin des années 60), ou à la mobilisation de secteurs professionnels jouant un rôle déterminant dans l'économie (grandes industries, métaux, boum de l'après-guerre, etc.), mais liés aussi à des perspectives de changements politiques globaux. La CGT passe de 620 000 en 1914 à 2,4 millions en 1920, chute avec la scission de 1921, remonte à 4,9 millions en 1937, rechute en 1939, plafonne à 5,8 millions en 1946. Le gain de 1968 est relativement faible, de 1,9 à 2,3 millions (alors que la CFDT double ses effectifs), puis la chute est continue

De même, la première CGT, celle de 1895 à 1909, a été celle des métiers traditionnels, et pas encore celle des secteurs industriels concentrés et taylorisés. Cette CGT était alors dominée par les militants syndicalistes révolutionnaires, dont l'orientation était de préparer dans les luttes quotidiennes le changement par la grève générale. Donc de donner, dans et par le syndicalisme lui-même, une perspective politique aux combats partiels. A cette époque, d'autres secteurs déjà concentrés, comme les mineurs, tardent à entrer dans la CGT (1908) et ont un fonctionnement en fédération plus proche du syndicalisme de masse d'Europe du nord : articulation syndicats et mutuelles, coupure entre fonction syndicale et fonction politique, mais revendication de «lois sociales». C'est le conflit de ces deux types de CGT qui explique la première crise interne de 1909.

Il y a donc une originalité du syndicalisme français, qui en marque périodiquement les allures spasmodiques. Et un résultat d'ensemble où celui-ci n'a été qu'exceptionnellement un syndicalisme de masse. On peut grossièrement résumer cette marque historique par la combinaison de facteurs structurels d'évolution du salariat et de leurs effets sur la «demande syndicale» à chaque phase, et par une attente spécifique en direction d'un débouché politique aux combats partiels. Cette aspiration est le résultat de la place du «politique» depuis la Révolution de 178993, elle est latente dans les combats du mouvement ouvrier (même quand elle s'exprime par un rejet des partis tradition-

Les réponses en conflits

Nous en sommes donc là : un syndicalisme historique en décalage sur la «demande syndicale» d'une classe ouvrière en mutation, une crise internationale et nationale de perspective politique. Les équipes syndicales sont donc traversées de cette double interrogation : «en bas», la reconstruction des pratiques de masse et leur dimension unifiante ; «en haut», le mûrissement d'une réflexion politique collective, intégrant le bilan du siècle, sur les voies d'un changement de société.

Dans ces équipes syndicales, par ailleurs, les révolutionnaires ont souvent mieux «tenus» que les autres face à l'usure militante, et se retrouvent souvent en posi-

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tion d'animation et de propositions (même si comme force politique, ils subissent aussi les effets des défaites).

Nous ne sommes évidemment pas les seuls à enregistrer la crise historique du mouvement ouvrier et à réfléchir à des réponses. Depuis le milieu des années 1980, le thème d'une «recomposition» syndicale émerge parallèlement dans la direction de la CFDT et de la Fédération de l'éducation nationale (FEN).

La FEN et la FSU

• La FEN comptait 300 000 membres et n'était pas «confédérée» : en 1947, lors de la scission de la CGT au moment de la guerre froide, dont Force ouvrière est issue, la FEN avait refusé de choisir entre les deux morceaux de la CGT. Elle maintenait donc une orientation de «réunification», mais devenue de plus en plus vague et sans portée. Surtout depuis que l'hégémonie social-démocrate se doublait d'une théorisation sur la nécessité d'abandonner les «vieilleries» historiques du syndicalisme CGT de «lutte de classe», encore préconisé par les équipes communistes, présentes dans la FEN par le jeu historique des «tendances» et par l'animation du SNES (Syndicat national de l'enseignement secondaire). L'écroulement du stalinisme a accéléré la conviction chez les dirigeants de la FEN que l'avenir était complètement bouché pour les syndicalistes d'obédience communiste, et que le moment était venu d'opérer une grande frappe chirurgicale, afin de transformer le syndicalisme enseignant et le mettre au diapason d'un monde où l'histoire s'est arrêtée. Le SNES, ainsi que le syndicat des profs d'éducation physique, est exclu en 1992 par des procédés bureaucratiques dignes des pires pratiques staliniennes. Mais les «unitaires» de tous les syndicats de la FEN, ceux du SNES, ceux de l'enseignement primaire, supérieur, des personnels non enseignants, se regroupent, combattent activement la scission au sein d'un «Comité de liaison unitaire», puis proposent aux exclus la création d'un nouveau projet de fédération syndicale. La Fédération syndicale unitaire (FSU) voit le jour en 1993, et parvient à regrouper les forces vives de la FEN, comme le prouvent les résultats aux élections professionnelles de décembre 1993 (39,2 % pour la FSU, 23 % pour la FEN) et des capacités d'impulsion de l'action prouvées par l'énorme manifestation de masse en défense de l'enseignement laïc de janvier 1994 (plus de 600 000 personnes). La tentative de la direction de la FEN : passer en force pour transformer le syndicalisme, se termine par un fiasco total et se retourne en son contraire. Une fédération syndicale nouvelle est née, reprenant les traditions unitaires de l'ex-FEN, et se situant en position charnière pour tout le syndicalisme. Notamment en direction d'une CGT elle-même traversée de débats croissants, où des équipes syndicales réfléchissent à une nouvelle donne, et à partir d'un parcours politique semblable à celui de la nouvelle majorité de la FSU (courants communistes).

La CFDT

• Dans la CFDT, la théorisation sur «un recentrage» syndical acceptant les contraintes économiques date déjà de la fin des années 1970. Mais les choses s'accélèrent à partir des années 1986-1987. L'idée est de former un front des syndicats non communistes avec la FEN «rénovée» et Force ouvrière (FO), d'isoler la CGT et de bâtir un syndicalisme rompant avec les traditions militantes, ancré sur les compromis sociaux, sur les services aux adhérents, attractif par sa puissance matérielle et «unitaire» (un peu sur le modèle allemand, quoique l'exemple soit avancé avec prudence et on comprend pourquoi !).

Le débat dans FO fait capoter ce grand projet en 1989 : la nouvelle majorité de FO, derrière Marc Blondel, refuse cette «recomposition» et se lance dans une dénonciation vigoureuse du libéralisme, mais fort peu suivie d'effet dans la recherche d'une pratique de convergences unitaires, y compris avec ceux qui partagent les mêmes analyses. FO a donc permis de bloquer une vaste opération de refonte syndicale «réformiste», mais bloque aussi simultanément toute ouverture unitaire construite.

Dans la CFDT, par contre plusieurs événements importants se produisent. Fin 1988 d'une part, la confédération décide de liquider violemment les syndicats en prise sur les mobilisations massives qui traversent le secteur santé (infirmières surtout) et PTT. De là naissent deux syndicats non confédérés, animés par des équipes de lutte parfaitement en phase sur les attentes revendicatives de leur milieu et avec des pratiques unitaires efficaces. La fédération Solidaire-unitaire-démocratique (SUD) aux PTT se développe à grande vitesse et enregistre en décembre 1994 un succès électoral en rapport étroit avec les luttes du secteur : 55 976 voix, soit au moins dix fois les effectifs syndicaux. Cette progression fulgurante se fait d'abord au détriment de la fédération CFDT PTT, qui de ce fait entre en crise, mais aussi de la CGT, secouée elle aussi de débats nouveaux. Dans la santé. Coordonner-rassembler-convaincre (CRC), issu du syndicat CFDT de la région parisienne, se développe lui aussi en fédération nationale et réalise 11,58 % des voix en 1992 (4ème syndicat).

SUD et CRC se rencontrent également au sein du Groupe des Dix, rassemblement de syndicats non confédérés existant depuis plusieurs années en réaction à la division syndicale et à un syndicalisme centralisé éloigné du terrain et des préoccupations concrètes des salariés. Le Groupe des Dix, qui a connu aussi des différentiations, est principalement animé par le Syndicat national unifié des impôts (SNUI), premier en audience (43 %) dans la branche impôts du Ministère des finances, et qui syndique 20 000 agents.

En résumé, les deux tentatives d'«assainissement» brutal de la CFDT, aux PTT et dans la santé, ont donc évolué comme pour la FEN, par un échec retentissant pour ceux qui les ont initiées. Pourtant le noyau directionnel de la direction CFDT tente quand même un autre coup de force en octobre 1992 (donc au moment où les choses s'accéléraient aussi dans la FEN), en écartant le secrétaire général Jean Kaspar, critiqué comme manquant de volonté directionnelle. Nicole Notat lui succède et illustre le nouveau style en déclarant : «Il ne faut pas diaboliser la droite». Une telle déclaration, peu avant le succès électoral de la droite en mars 1993, témoignait de la volonté d'enregistrer la droite comme assise longtemps au pouvoir et de construire la CFDT dans son sillage. Ce qui signifiait un pacte de non agression avec le nouveau gouvernement. Mais un grain de sable a surgi : la défaite de la gauche ne s'est pas transformée en blocage de tout mouvement social. Même si la France est un des pays où la conflictualité est la plus basse dans l'OCDE, des luttes sociales particulièrement significatives et unitaires ont éclaté en 1993-1994 (laïcité, emploi, jeunesse) témoignant de l'aspiration à un syndicalisme rajeuni dans ses pratiques, non corseté par des disciplines d'appareil. La direction Notat réagit en tournant le dos à ces luttes, ou en les suivant tout en freinant leur dynamique possible. Résultat : plusieurs congrès régionaux ou fédéraux récents témoignent d'un affaiblissement important de l'autorité de la direction. Des secteurs nouveaux passent à la contestation. Des propositions d'action contre le chômage ont réuni 45 % des voix au Comité national confédéral de janvier 1994. L'opposition traditionnelle à la majorité confédérale (qui réunissait jusqu'à 30 et 43 % des voix au dernier congrès sur certains amendements) est en train de se renforcer (un bulletin interne circule parmi les équipes critiques). Et cela

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à la veille d'un congrès confédéral CFDT (mars 1995), qui pourrait être très ouvert dans ses résultats, et qui marquera sans doute un accroissement de la crise de direction.

• De plus, en lien avec des syndicalistes critiques (CGT) ou non confédérés (FSU-SUD-CRC-SNUI), une revue de débats syndicaux pluralistes (Collectif) existe maintenant depuis neuf ans, impulsée surtout par ces équipes CFDT. Et tous ces syndicalistes sont à l'origine de la création, depuis l'automne 1993, d'un mouvement social nouveau, rassemblant chômeurs et salariés : AC ! «Agir ensemble contre la chômage». Ce mouvement a été capable d'organiser le 29 mai 1994 la plus importante manifestation rassemblant des chômeurs, des salariés, des associations (20 000 personnes). Et il se maintient sur le terrain revendicatif (droits sociaux pour les chômeurs, exigence d'une loi sur les 35 heures, partage des richesses). Une nouvelle pratique de rassemblement unitaire interprofessionnel est ainsi en train de s' expérimenter, redonnant du sens au confédéralisme et revitalisant progressivement les débats dans tout le syndicalisme confédéré, y compris la CGT.

Centenaire syndical : la croisée des routes

L'année 1995 est marquée aussi par le 4Sème congrès confédéral de la CGT (en décembre) qui sera celui de son centenaire. De près ou de loin, beaucoup d'équipes syndicales seront concernées par les débats de la CGT, qui reste au centre du mouvement syndical de ce pays. Or depuis son 44ème congrès de janvier 1992 et à la faveur des grands événements internationaux, la CGT traditionnellement faire-valoir ou pare-chocs de la politique désastreuse du Parti communiste français (PCF), est elle aussi en pleine phase de discussions très ouvertes. Même si le PCF n'a finalement été que marginalement atteint, sur le plan de la stabilité directionnelle, par les grandes secousses internationales, il existe un écart important entre la chute électorale de ce parti (6,5 % à la présidentielle de 1988) et le maintien d'une CGT cahin-caha comme premier syndicat (33 % pour les élections prud'homales de 1992, devant la CFDT à 23 % ; ou encore : 23,1 % pour la CGT en cumulant les résultats des élections professionnelles privépublic-nationalisés et 20,7 % pour la CFDT). Dans toute la CGT, la conviction se diffuse, quoique pas toujours explicitement, que rester amarré au PCF équivaut à sombrer dans la marginalisation. Ce qui produit deux types de réactions : ceux qui veulent accélérer cette prise d'indépendance et refonder un projet syndical. Et ceux qui misent encore, en partie par panique identitaire, sur l'appareil et les traditions staliniennes, aujourd'hui suspendues dans le vide. La direction de Louis Viannet, secrétaire général depuis 1992, est contrainte de louvoyer et d'affirmer officiellement un cours nouveau, unitaire notamment. Mais ces différentiations, qui ont d'abord commencé au sommet, redescendent peu à peu dans les syndicats où elles sont réinterprétées suivant les expériences et les histoires particulières de chacun. Une chose est donc certaine : la croûte bureaucratique a craqué en haut. Or c'est elle qui était dépositaire de l'autorité politique légitime (sur les luttes, sur les revendications, sur le «juste» et le «faux»),

Son te rage ce retransmise ensuite en cascade, comme

dans toutes les organisations d'origine stalinienne. Chaque cégétiste a maintenant le sentiment d'une CGT en mouvement, même si le résultat n'est pas donné à l'avance.

Au total, l'ensemble du paysage syndical forme maintenant une mosaïque complexe de pratiques, de débats, d'organisations, avec des croisements de positions. Entre les syndicats de toutes origines, des zones de contacts et d'échanges se multiplient, des réseaux de capillarité se forment : revue Collectif, mouvement Agir ensemble contre le chômage. Des responsables de la CGT qui hésitaient jusqu'ici à se frotter ouvertement à d'autres traditions, ont accepté (dans une association intitulée RESSY : Recherches, société, syndicalisme) de participer à des échanges avec les équipes animatrices du réseau Collectif, mais ouvertes aussi à des chercheurs en lien avec le mouvement ouvrier.

Une chance existe donc que s'articule une nouvelle dynamique de reconstruction d'ensemble du syndicalisme. Elle pourrait prendre appui sur les exigences nouvelles des luttes d'aujourd'hui, comme l'exigence démocratique et de syndicalisme de proximité, dont la force d'interpellation traverse tout le syndicalisme, dont l'efficacité s'est exprimée à travers les succès des syndicats non confédérées issus de la répression ultra-centralisatrice et bureaucratique. Elle pourrait se consolider par des débats progressifs de redéfinition d'une stratégie syndicale offensive, prenant du recul face aux catastrophes récentes du mouvement ouvrier et obligeant à redéfinir les voies permettant de passer des luttes au quotidien à un projet politique qui ne soit ni autolimité, ni soumis à aucune stratégie extérieure, mais redonnant un sens aux combats partiels. Elle pourrait proposer à tous ceux et celles qui militent pour une rénovation, en respectant leurs rythmes différents, dus à leur insertion dans des organisations et des cultures différentes, la perspective d'unification globale du syndicalisme. Mais à condition de respecter une forte autonomie des structures associées, non seulement dans les débats, le droit à la circulation des opinions, mais aussi dans l'expérimenta-

C'était Emile Pouget, un syndicaliste révolutionnaire, qui donnait en 1908 le sens suivant au confédéralisme syndical : «La CGT est tout le contraire des organismes démocratiques qui, par leur centralisation et leur autoritarisme, étouffent la vitalité des unités composantes. Ici, il y a cohésion et non centralisation; impulsion et non désertion. Le fédéralisme est . partout et à chaque degré, les organismes divers, l'individu, le syndicat, la fédération, le bureau du travail, sont tous autonomes (..). C'est là ce qui fait la puissance rayonnante de la Confédération : l'impulsion ne vient pas d'en haut. Elle part d'un point quelconque et ses vibrations se transmettent, en s'amplifiant, à la masse confédérale».

Reprendre de la graine chez un libertaire ? Et pourquoi pas ! *

Paris, février 1995

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