Bonne mère de famille, femme au foyer, garante de l'identité nationale, voici ce que devrait être pour certains la «citoyenne» de cette fin du vingtième siècle. Plus qu'à un retour des sombres années quarante, une nostalgie de la période de la collaboration et de la «révolution nationale» chère à Pétain, avec le combat mené par l'extrême droite et, au delà, une partie de la droite, les intégristes de tous poils, nous avons devant nous un projet qui trouve sa cohérence, idéologique, économique, sociale et politique. Arnaldo CASTELLERAS
Bien sûr, la remise en cause
B
des droits des femmes ne se fait pas de manière frontale par l'adoption de lois qui n'auraient aucune chance, en l'état actuel, de passer. Pour le moment...
Mais, vingt ans après l'adoption de la loi libéralisant la pratique de l'avortement, les attaques n'ont jamais été aussi virulentes. Le contexte autour de propositions visant à l'instauration d'un salaire parental, d'une «revalorisation» de la famille, indique qu'une part importante des batailles à venir se fera sur le terrain des droits des femmes.
«Force est de constater que ces violentes remises en cause des droits des femmes ne rencontrent que le ventre mou de milieux qui continuent de s'autoproclamer progressistes. Le déremboursement progressif des pilules hormonales, les conditions de fonctionnement sans cesse dégradées des CIVG ne se sont pas opérées sous la férule des extrémistes de droite. Ils sont le fruit d'un lâchage général dont pourrait bien rendre compte un phénomène d'évaporation de la conscience collective.» Ce commentaire de Chantal Monteggia, rédactrice en chef de Tabou Santé, dans Ras l'front n°11, mars 1993, se trouve éclairé par les événements récents.
reconquête !
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HOPITAUX DE PIE
La lutte pour la défense du centre du Planning familial de Lille, des centres d'IVG empêchés de fonctionner, faute de médecins volontaires ou, de plus en plus couramment, par des attaques de commandos, sont à mettre en relation avec les résistances nécessaires contre la montée en première ligne d'associations intégristes de défense de la famille, à la rescousse de
«Les excès caricaturaux des discours de l'extrême droite sont la mise au jour d'une idéologie sous-jacente de notre fonctionnement social et qui guette les occasions de sa résurgence.» (Chantal
Il s'agit bien en effet d'une conception globale de la société, de la place des femmes — et des hommes — en son sein, de la famille, et plus généralement encore d'une organisation du monde, dont la conférence du Caire sur la natalité a illustré, dernièrement, les enjeux politiques, économiques et idéologiques.
La famille au centre
«Le débat sur la politique familiale témoigne, derrière ses enjeux politiques, de l'état d'ouverture ou de conservatisme d'une société. Dans un monde en fulgurante évolution, il trahit l'archaïsme social d'une France où les promoteurs d'un ordre moral liberticide et déresponsabilisant tentent de s'arroger le soin de gérer la part la plus privée de la vie de chacun. Ceux-ci possèdent désormais un large espace politique qui ne manquera pas de marquer la vie sociale française. » (Philippe Brunnquel, Les associations familiales, combien de divisions ?, Editions Dagorno,
Dans une société en crise, le retour aux valeurs traditionnelles, dites «naturelles», permet de redonner un sens, avec une cohérence politique qui n'apparaît pas toujours au premier chef. «La famille est donc le premier vecteur de la reconquête de la société française par les catholiques romains, les traditionalistes et opusiens, et l'extrême droite française historique et chrétienne, héritière de la Contre-Révolution. Utiliser l'inattaquable famille, idéal de bonheur de la grande majorité des Français, à des fins politiques, voilà qui interpelle la conscience de chacun.» (Philippe Brunnquel, op. cit.)
La cause familiale a toujours représenté un tremplin politique plus ou moins important. En 1919, soutenu par Georges Clémenceau, un Congrès de la natalité dégage un programme d'action reposant sur l'assainissement moral du pays (notamment la lutte contre l'alcoolisme, la débauche et l'avortement), l'institution du vote familial et des salaires familiaux. En
ces années d'après-guerre, la famille devient doctrine d'Etat. Les associations familiales s'épanouissent. Vingt ans après le congrès de Nancy, le 29 juillet 1939, est promulgué le premier Code de la famille. Il régit notamment la lutte contre l'avortement, la protection de la race, le renforcement des lois contre l'outrage aux bonnes mœurs. Philippe Pétain reprendra cette orientation, en l'amplifiant. Quatre organismes institutionnaliseront ce combat pour la famille et l'ordre moral, le Secrétariat général à la famille, le Commissariat général à la famille, le Centre de coordination des mouvements familiaux et le Comité consultatif des familles. Un autre centre de pouvoir était né, qui retrouve semble-t-il aujourd'hui toute sa vigueur.
Bien sûr, toutes les organisations familiales actuelles, en France, ne sont pas issues de cette tradition, de cette histoire. Mais il s'avère évident que le combat des traditionalistes, présents à tous les niveaux de l'Etat, donne le ton aux débats en cours.
Travail des femmes, avortement, contraception, etc. l'ensemble des droits acquis de haute lutte par les femmes, droits encore incomplets et souvent inappliqués, connaissent un début de remise en cause.
Et la droite extrême, que ce soit à travers une vieille organisation comme le Front national, que ce soit sous une version plus récente et plus «soft» comme le Combat pour les valeurs de de Villiers, présente l'«avantage» de synthétiser et de mettre en cohérence les discours et idéologies sous-jacentes.
La mode revient au Vichy
Dans un ouvrage qui entend faire le tour des questions sur «la femme», Jacques et Marie-Claude Bompard ramassent en quelque 190 pages (Voyage autour de la femme, d'Eve à Benazir), tout ce qui tient lieu de théorie sur la place des femmes, non seulement dans notre société actuelle, mais au travers de l'histoire, des origines à aujourd'hui, à travers tous les continents et toutes les religions. Se voulant un argumentaire complet, il présente clairement les conceptions de l'extrême droite. En introduction, Jacques Bompard (membre du bureau politique du Front national, auquel il a adhéré en 1972), dès sa création), vitupère contre les luttes des femmes pour l'égalité.
«La lutte pour l'égalité avec l'homme est, sur le plan de la loi, largement dépassée, puisque dans de nombreux domaines elle est en fait avantagée.
«La législation sur le temps de travail ainsi que sur le travail lui-même, si elle n'est pas rigoureusement appliquée, est à l'avantage de la femme.
«Par contre, les lois sur la liberté de procréer, sur le droit de "jouir" librement de son corps, touchent au ridicule et de plus, mettent le conjoint masculin dans un état d'infériorité considérable (...)
«Le droit à l'avortement, établi par un très large consensus des hommes politiques, demeure un sujet très passionnel, où les tenants de l'assassinat ont souvent une attitude d'agressivité quasi hystérique envers les défenseurs de la vie. Cette attitude agressive est difficilement compréhensible dans notre siècle de bonnes consciences.»
Appelant à la rescousse Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette, les Bompard concluent leur propos par un appel au combat de «toutes les femmes du monde». Presque toutes, pourrait-on dire puisqu'il cite abondamment Alexis Carrel, le chantre de l'eugénisme et des chambres à gaz, qui établit une nécessaire distinction entre les races.
«"La vie moderne nous a apporté un autre danger plus subtil, mais plus grave encore que celui de la guerre : l'extinction des meilleurs éléments de la race (...) L'Europe et les Etats-Unis subissent donc un affaiblissement qualitatif aussi bien que quantitatif. Au contraire, les races africaines et asiatiques, telles que les Arabes, les Indous, les Russes, s'accroissent avec une grande rapidité. La civilisation occidentale ne s'est jamais trouvée en aussi grave péril qu'aujourd'hui. Même si elle évite le suicide par la guerre, elle s'achemine vers la dégénérescence grâce à la stérilité des groupes humains les plus forts et les plus intelligents. " Les dernières lignes relatives à la hiérarchie des races n'est plus de mise aujourd'hui mais nous n'avons pas souhaité censurer la prose de ce grand scientifique, certains qu'il ne mettait dans ces phrases ni racisme ni haine.» Bompard, prudent, ne fait autre chose que réactualiser ce «texte admirable», L'homme cet inconnu, d'Alexis Carrel. Et le programme du Front national repose entièrement sur cette conception de l'organisation de la société, présentée dans
ce livre, consacré à la place et au rôle dévolu aux femmes.
Un programme remis au goût du jour
Dans ces propositions de gouvernement, le Front national construit la renaissance de la France autour de la reconstruction familiale et du renvoi de la femme dans les foyers. Bien sûr, dans les années 90, cela ne peut se faire comme dans l'Allemagne de Hitler ou la France de Pétain. Les femmes, même à l'extrême droite, ont conquis une relative citoyenneté qui interdit un discours par trop rétrograde.
Il n'empêche, derrière des formules qui se veulent respectueuses de la liberté des femmes, le programme est sans appel pour leurs droits.
Leur retour à la cuisine présente deux «avantages» majeurs. I permet de lutter contre la dénatalité, qui menace de mort le pays, et permettrait de «rendre» aux hommes quelque 500 000 emplois. Tout ça grâce au revenu parental, que le Front national (FN) intitule dans son programme «le revenu maternel». Reconnaissons-lui le mérite de la franchise de l'appellation. Une franchise que l'on ne retrouve pas dans le terme de «suffrage universel intégral». Il faut en effet lire ici la proposition de vote familial, que Bruno Mégret, délégué général du FN, présentait déjà en mars 1992, dans le programme social du FN, avec vote des pères pour les fils et des mères pour les filles ; cette dernière précision n'apparaissant plus dans le programme de gouvernement.
Dans la foulée, on trouve bien sûr la remise en cause du droit à l'avortement et donc l'abrogation de la loi de 1975, la suppression du remboursement des IVG. Mais cette question de l'avortement est plus complexe qu'il n'y parait au sein du FN. Elle est en effet au centre de violentes batailles dans la direction.
Ainsi, l'aile emmenée par Bruno Mégret et ses soutiens du Groupement de recherches et d'études sur la civilisation européenne (GRECE, le centre d'initiative de la nouvelle droite) souhaite un assouplissement des positions du Front sur cette question. Il entend donner ainsi un visage plus moderne au parti. «Ce ne serait plus un crime mais un acte (qu'il serait certes préférable d'éviter) de caractère privé L'équipe de Mégret estime en effet qu'une campagne brutale contre le droit à l'avortement effrayerait l'électorat populaire du FN, largement déchristianisé et qui se contrefiche des imprécations papales. Si cet infléchissement est accepté, menacent les cathos de la tendance de Bernard Antony qui contrôlent Présent, nous quitno, 1994. croisés, enquête : à l'extrême droite de Dieu, les réseaux cathos fachos. (03/93), dossier : Femmes, famille, fascisme.
Paris cedex 11.
le, natalité, chômage et le n° 54 (automne 1990), L'extrême droite et les femmes.
Paris cedex 11. l'avortement et à la contraception, 12 ter, rue Voltaire, 75011 Paris.* terons le FN avec armes et bagages. Ils font savoir à qui veut les entendre qu'ils préparent déjà les structures de repli...» (René Monzat, Ras l'front n°26, 01-02/95)
Cette bataille qui reflète bien sûr un affrontement plus global sur la stratégie à suivre pour l'organisation d'extrême droite, montre que la question de l'avortement et, au-delà, celle d'une conception du rôle des femmes dans la société, de la place de la famille pèsera sur la recomposition en cours à droite.
Un enjeu électoral
Ces débats, notamment celui de l'avortement, indique aussi une mutation de fait du Front national. Les femmes représentent un enjeu électoral qu'il s'agit de savoir séduire. «Sourire et charme, conviction et fougue sont les atouts inégalables des femmes militantes» dixit Martial Bild (du bureau politique du FN). Et Le Pen ne perd pas une occasion de se montrer avec ses filles et sa femme. L'électorat du Front national était traditionnellement plus masculin que féminin : 13 % pour les femmes contre 15 % pour les hommes. Cette tendance semble s'infirmer et l'écart entre le vote féminin et le vote masculin pour le FN se réduit fortement. Pour cette direction essentiellement masculine — deux femmes (Martine Lehideux, responsable du, Cercle national des femmes d'Europe-CNFE, créé en 1985 et Marie-France Stirbois) sur quelque quarante membres du bureau politique —, il s'agit de donner l'impression que les femmes sont au centre de la stratégie politique. Et les dernières élections cantonales ont permis d'illustrer ce propos. Seules, deux femmes du FN ont en effet été élues
Pour en savoir plus
• Les associations familiales, combien de divisions ?, Frédéric Brunnquell, éditions Dagor-
• Golias, B.P. 4034, 69615 Villeurbanne Cedex ; notamment le n° 27/28 Le retour des
• Ras l'front, c/o Philippe Crottet, B.P. 87, 75561 Paris cedex 12 ; notamment le n° 26 (01-
02/95), dossier : IVG, 20 ans après, un anniversaire sous haute surveillance, et le n° 11
• Maries-Jeannes, l'Extrême droite contre les femmes, édition Adélie, B.P. 362, 75526
• Les Cahiers du féminisme, 2, rue Richard Lenoir, 93100 Montreuil ; notamment le n° 70
(automne 1994), Le pape contre les femmes, le n° 67/68 (hiver 1993/printemps 1994, Famil-
• Les Cahiers d'article 31, Les théocrates, printemps 1990, Article 31, B.P. 423, 75527
• Vous pouvez aussi contacter la CADAC (Coordination des associations pour le droit à conseillères, Marie-France Stirbois à
Dreux-Est et Éliane Guillet de la Brosse qui a déboulonné Maurice Arreckx, président sortant du conseil général du Var.
Mais pour ces deux élues du Front national, n'oublions pas les dizaines de députés du RPR et de l'UDF, qui soutiennent la remise en cause du droit à l'avortement, notamment au travers du groupe d'études «Démographie et accueil de la vie» (présidée par Christine Boutin, — une proche de Raymond Barre et membre de l'association Combat pour les Valeurs de Philippe de Villiers —, dans lequel on trouve notamment Eric Raoult (député
RPR), Jean Royer (maire de Tours,UDF),
Nicole Catala (député RPR), Robert-
André Vivien (député RPR), Colette
Codaccioni (député RPR), Bruno Bourg
Broc (député RPR), Hubert Bassot (UDF), etc.
Les trois KKK chers à l'idéologie nazie («Kinder, Küche, Kirche», enfant, cuisine, église) reviennent subrepticement marquer cette fin de siècle. Si le Front national, de Villiers ou les commandos anti-avortement ne représentent que la pointe émergée de l'iceberg, le débat sur la famille au Parlement, les propositions sur le salaire parental, l'Année internationale de la famille indiquent que l'avenir concernant les droits des femmes est incertain. Toute concession sur ce terrain est une concession aux droites extrêmes, un consentement à leur avancée vers le pouvoir et au recul des libertés individuelles et collectives.*
Paris, février 1995