aucune raison de croire sur parole. L'affaire d'Amiens le prouve. Mais les collectifs d'avocats, les personnalités qui pourraient systématiquement aider les familles et les copains des jeunes à établir la vérité n'existent plus.
Les explosions de colère qui se produisent régulièrement dans les banlieues ne prennent pas nécessairement les formes les plus efficaces pour atteindre les buts qu'elles se proposent (quand elles s'en proposent explicitement car ce sont parfois des explosions brutes). Mais que faisons-nous pour qu'elles ne se dispersent pas dans la fumée des incendies de voitures d'après rodéo ? Si la présence de militants de la LCR a été sensible dans les manifestations qui, l'an dernier, ont suivi l'assassinat d'un jeune dans un commissariat du XVIllème, c'est parce qu'elles avaient lieu à Paris et pas à Mantes, à Amiens ou aux Minguettes, reflet d'un travail local plus ou moins avancé.
Evidemment, l'accomplissement de l'ensemble de ces tâches suppose des forces militantes dont l'extrême-gauche est loin de disposer. Mais, heureusement, la question ne se pose pas uniquement sous cet angle.
Il est, en effet, possible (et à espérer) que soumis à la triple pression de la situation sociale, des mesures Pasqua et de la montée de l'intégrisme en France et en Algérie, une fraction des jeunes, et plus encore des femmes, jeunes et moins jeunes de ces banlieues sentent la nécessité de prendre position et d'agir contre l'avenir sinistre qui leur est promis de tous les côtés. En réalité, si solution il y a, elle se trouve chez les jeunes filles et garçons. C'est d'abord à elles et à eux de combattre les tentatives de les placer sous la dictature de l'ordre moral, qu'il soit celui des intégristes ou celui de Le Pen. A tous les jeunes. Et plus encore à ceux et celles qui, à la première, à la deuxième, à la troisième génération, sont originaires de pays de tradition musulmane. Car ce sont elles et eux qui sont les premiers visés. Ce sont ces filles que les intégristes veulent couvrir d'un linceul, ce sont ces jeunes qu'ils veulent détourner du combat pour l'émancipation sociale pour les enfermer dans la prison de l'obscurantisme et de l'oppression. Ce sont eux aussi qu'oppriment le racisme et la politique gouvernementale. C'est eux qu'il est urgent d'aider à se mobiliser pour combattre l'intégrisme dans les lycées et dans les banlieues. Les révolutionnaires seront-ils capables de le faire en commençant par avoir les idées claires sur le problème ? *
Paris, 11 janvier 1995
ETAT-UINS
Une épidémie de sauterelles
intégristes
Julie Enszer, activiste lesbienne de Detroit et membre de «Solidarity» (organisation révolutionnaire aux Etats-Unis), fait le point sur la recrudescence des attaques de l'extrême droite religieuse aux Etats-Unis contre le droit à l'avortement ainsi que contre les lesbiennes et les gays. Julie R. ENSZER
Be 8 février 1995, un groupe d'activistes gay et lesbiennes, les «San Francisco Lesbian Avengers» a mené une action contre «Exodus International» visant à défendre leur droit d'existence en tant que minorité opprimée. «Exodus International» est une des nombreuses incarnation de la droite religieuse aux Etats-Unis. A travers Exodus, la droite intégriste chrétienne cherche à «guérir» les gens de leur homosexualité. Exodus affirme avoir converti en Amérique du Nord plus de 100 000 personnes depuis 1976 en utilisant des homosexuels «reconvertis». Exodus est donc une cible importante pour le mouvement gay et lesbien dans sa riposte face à la droite intégriste. Durant cette action particulière, plusieurs membres du groupe féministe lesbien ont occupé les bureaux d'Exodus pour y lâcher plusieurs milliers de sauterelles, ce qui donna l'occasion à Liz Harris, porte-parole des «Lesbian Avengers» de déclarer que «ceux qui méritent une épidémie de nature biblique aujourd'hui sont les intégristes catholiques».
L'écho dont a bénéficié cette action démontre la force de l'humour dans la résistance des mouvements féministes et gay/lesbien contre l'offensive de la droite réactionnaire et intégriste. Cette résistance est désormais, plus que nécessaire face à la recrudescence des attaques de la droite religieuse contre des femmes, des jeunes filles et des personnes marginalisées
La droite réactionnaire et religieuse a une longue histoire au Etats-Unis. Sa dernière manifestation de masse date de la campagne présidentielle de Barry Goldwater en 1964. Mais la défaite de Goldwater
ESBIANI
UNIT
face aux courants libéraux a conduit à un reflux de cette droite religieuse pendant environ deux décennies. Ce qui ne l'a pas empêchée de construire des réseaux, posant les jalons de sa remontée actuelle. En effet, la droite religieuse n'a jamais manqué de soutien financier ni institutionnel, notamment grâce à le «Heritage Foundation», la «Rutherford Institute» et le «Christian Broadcasting Network», etc.
Un régime théocratique
Les objectifs défendus par la droite radicale et religieuse correspondent à l'établissement aux Etats-Unis d'un régime théocratique basé sur l'Ancien testament. Ce qui est central dans ce projet c'est la réduction, voire l'élimination du gouvernement fédéral et son remplacement par un gouvernement associant les églises et les institutions privées. Néanmoins, le «travail de masse» de cette droite religieuse ne concerne pas en premier lieu les questions théologiques ou le capitalisme. Ils préfèrent plutôt privilégier des questions morales ou de vie sociale, avec une prédilection pour les questions d'ordre sexuel. Depuis la décision de 1973 don-
nant le droit de choisir aux femmes. l'avortement a été l'objet d'une opposition vigoureuse. Dans les années 80 et 90, les batailles sur l'avortement se sont partout intensifiées surtout suite à l'assassinat récent de cinq travailleurs hospitaliers. En bloquant l'accès aux cliniques, en organisant un harcèlement systématique des femmes, la droite religieuse a exercé une pression grandissante sur la liberté de choisir. La politique d'intimidation, d'agression, d'hostilité menée notamment par l'organisation «Operation Rescue» (opération sauvetage) n'est pas restée sans effets sur l'exercice libre du droit de choisir. Mais malgré ces succès, les tenants du libre choix en ont remporté également, avec notamment une nouvelle loi garantissant l'accès libre aux cliniques et des possibilités accrues de poursuites judiciaires des fanatiques intégristes. Force est de constater que toutes ces batailles ont été très dures à mener du fait que l'offensive des organisations intégristes continuait. La capacité de la droite radicale religieuse à récupérer la rhétorique des droits de l'homme pour la défense de ses propres idées racistes et sexistes n'en est pas la moins perfide.
Les formes prises par les attaques de la droite religieuse extrémiste se différencient de manière importante : sur le plan des dispositions légales et législatives, il y a les attaques commandos, l'activité illégale, les interventions idéologiques «soft», etc. La question de l'avortement n'est pas une exception. Des attaques commandos contre les cliniques ont été combinées avec des batailles pour des restrictions légales, surtout vis-à-vis des femmes pauvres et de couleur.
Au Michigan, les subventions médicales pour l'avortement ont été supprimées après une initiative électorale en 1988. De plus, le climat créé par les attaques contre les cliniques et les médecins en particulier ont sérieusement réduit les possibilités d'avortement en dehors des centres urbains. Sur le front psychologique, une organisation «Women Exploited By Abortion» (Femmes exploitées par l'avortement) mène une bataille similaire à celles d'Exodus, centrée sur les femmes ayant pratiqué l'avortement. Cette organisation a adopté un profil «féministe» et se montre préoccupée par l'impact psychologique de l'avortement sur les femmes.
Attaquer les homosexuelles Avec le recul du courant en défense des droits à l'avortement, la droite extrémiste et religieuse a osé stigmatiser, encore plus ouvertement, des personnes lesbiennes, gays et bisexuel(le)s en se servant de cela comme instrument politique leur permettant d'accumuler des dons financiers, une audience électorale et une capacité militante. Cette droite a été particulièrement efficace en gagnant d'une part un soutien à ses idées sexistes à travers des campagnes électorales, puis, d'autre part, en divisant les votes traditionnels aux Etats-Unis.
Cette stratégie centrale d'attaque contre les communautés homosexuelles et lesbiennes est parfaitement présente dans l'Oregon et le Colorado. Les organisations civiques «Oregon Citizens Alliance» et la «Traditional Values Coalition» du Colorado ont réussi à imposer l'organisation de référendums sur la question de la restriction des droits civiques des homosexuels. Dans l'Oregon, cette initiative a essuyé une défaite tandis que dans le Colorado, elle a obtenu une majorité même si la Court Suprême l'a annulée pour son caractère anticonstitutionnel. Après ce test, la droite religieuse a tenté des initiatives similaires dans d'autres Etats, dont l'Idaho (sans succès) ou le comté d'Alachua en Floride où une mesure antihomosexuelle fut adoptée. Avec cette stratégie d'initiatives référendaires ou électorales, la droite religieuse a chaque fois fait appel de manière populiste aux sentiments réactionnaires de l'électorat américain tout en jouant la carte «démocratique».
Mais cette droite occulte en même temps l'existence des libertés démocratiques basées sur les différences culturelles et les droits inaliénables des citoyens.
Vers une vitesse supérieure En jouant la carte de l'avortement, la droite religieuse savait qu'elle pouvait gagner avec son opposition au libre choix un soutien électoral considérable au sein des catholiques américains. Sa conquête d'une audience politique et électorale importante, lui a permis non seulement d'orienter son action sur des questions traditionnelles mais aussi sur des questions qui divisent ses opposants. Ainsi, elle n'a pas seulement développé un discours antigay/lesbienne classique, les stigmatisant comme pervers, anormaux, malades, mais également en expliquant que les gays et lesbiens cherchent à obtenir des droits spécifiques «d'exception» par leur statut de minorité opprimée. Grâce à cette rhétorique triviale et fausse, la droite religieuse a simultanément réussi à réduire le soutien aux luttes démocratiques en faveur de droits civiques pour toutes et tous d'une part, et gagner une audience au sein des courants conservateurs des communautés de couleur en opposition aux droits des gays/lesbiennes.
Le programme social de la droite religieuse, outre les attaques contre les personnes gays et lesbiennes ou la question de l'avortement, se prononce également sur les questions de l'éducation, le multiculturalisme, la famille monoparentale, l'immigration, les librairies critiques, l'art, l'environnement, le crime, etc. Les nouvelles attaques de la droite sont de plus en plus basées sur la discrimination raciale et sexuelle articulée avec le nationalisme et la xénophobie.
Mais par dessus tout, cette droite religieuse a, maintenant, trouvé une représentation politique importante au Congrès (après la victoire des Républicains lors des dernières élections) ce qui lui permettra de passer à une vitesse supérieure, de mettre davantage en avant ses positions en matière économique et sociale. La gauche devra donc également mettre en rapport de manière cohérente et consciente ses analyses économiques avec les réalités sociales et économiques que nous vivons. En tant qu'activistes radicaux aux EtatsUnis, nous devrons poursuivre avec résolution et humour nos contre-attaques envers cette épidémie de «sauterelles religieuses».*
New-York, 20 février 1995