Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHETCHENIE

L'empire de retour ?

· Inprecor n° 389, mars 1995 · p. 30-31 · 1 944 mots

URSS et Russie

Le carnage de la Tchétchénie entre désormais dans son troisième mois après que les troupes russes ont envahi la République, indépendante de facto. Cette guerre sanglante représente un tournant majeur dans la politique russe avec des répercussions qui vont bien au-delà des frontières de la Fédération russe. Elle est devenue vis-à-vis des questions nationales au sein de la Fédération russe ce qu'a été le bombardement du parlement russe en octobre 1993 vis-à-vis de la question de la démocratie politique. Poul FUNDER LARSEN

L es objectifs de cette guerre ne

sont ni un rétablissement immédiat du contrôle de Moscou sur l'ensemble de l'espace de l'ex-URSS (vu la faiblesse de la Russie et les rapports de forces internationaux actuels) ni à court terme la stabilisation d'un système autoritaire ( perspective non réaliste pour l'élite dirigeante traversée par des divisions internes, vu la faiblesse générale de la bourgeoisie naissante). Mais nous assistons à la fin d'une période historique caractérisée par le déclin puis la chute de l'URSS et débouchant sur l'émergence d'une série de nouveaux Etats (dont certains sont extrêmement fragiles). Cette période avec ses mots d'ordre d'indépendance, de réformes démocratiques (plus ou moins réelles) et de charte libérale s'achève. Ce qui va suivre dans cette région dépendra dans une large mesure de l'issue des luttes de pouvoir en Russie. Les forces favorables à une solution autoritaire et procapitaliste sont actuellement à l'offensive mais l'issue est incertaine.

En effet, vu la nature et la trajectoire politique de la direction Eltsine, l'invasion de la Tchétchénie ne pouvait être une surprise totale que pour ses acolytes libéraux qui se sont efforcés de présenter Eltsine

TCHETCHENIE comme «le père de la démocratie russe». Déjà, dans la foulée du coup d'Etat d'août 1991, l'administration Eltsine avait clairement signifié qu'elle n'accepterait pas une remise en cause de son influence sur les territoires de l'ex-URSS (à l'exception des Etats baltes), et qu'elle ne respecterait pas a priori vis-à-vis de l'Ukraine et du Kazakhstan les frontières tracées durant la période soviétique (1).

Militariser la région

En réalité tous les acteurs principaux de la politique russe sont devenus des partisans de la doctrine Monroe pour les intérêts russes au sein de la CEI et toute la discussion sur sa mise en œuvre porte sur les moyens plutôt que sur les fins.

La tactique poursuivie par Eltsine a accentué la pression économique, utilisant l'avantage considérable de la Russie dans le domaine des ressources et du marché. Mais durant les trois dernières années la politique d'ingérence a été permanente envers les autres Etats de la CEI à travers des manœuvres secrètes, des interventions qualifiées de maintien de l'ordre ou encore des agressions ouvertes. Durant cette période, les services secrets ont été impliqués dans la falsification des élections présidentielles en Géorgie et en Azerbaïdjan ; en Moldavie, la 14ème armée russe a soutenu durant l'année 1992 les séparatistes dans la province du Dniepr oriental de cette République ; et les 24 000 gardes-frontières au Tadjikistan sont impliqués dans une guerre de partisans aux côtés de Topposition musulmane (2). Avec la détérioration de la situation économique ainsi que du climat politique en Russie, la politique de «la Russie d'abord» est entrée dans le domaine de la rhétorique officielle. Dans son discours devant la nouvelle Douma en février 1992, Eltsine s'est consacré essentiellement à la défense de «la souveraineté russe» et il devint vite évident que le temps était venu de la recherche de boucs émissaires «étrangers» pour expliquer la crise russe. Durant l'été, Eltsine prononça des déclarations belliqueuses contre l'Estonie lors d'une visite dans la région frontalière de Pskov Oblast, et l'ingérence russe en Tchétchénie connut une escalade lorsque l'opposition soutenue par Moscou au sein du «Conseil provisoire» autoproclamé essaya de renverser Doudaïev. Après l'échec de cette tentative, Moscou intensifia ses actions secrètes en Tchéchénie, néanmoins la tactique de la guerre secrète essuya une défaite humiliante lorsque, à la fin novembre, une attaque du Palais présidentiel à Grozny fut repoussée et un grand nombre d'agents

1) Voir Poul Funder Larsen «Yeltsin extends his power», International View Point n° 212, sept 91,

2) Selon les graphiques du comité des statistiques de la CEI, 120 000 soldats russes sont stationnés dans les anciennes Républiques soviétiques. Pour un résumé du débat russe sur la CEl, voir Poul Funder Larsen «More equal than the others», IVP n°237, oct 92.

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secrets russes capturés. Confronté à ce désastre, le gouvernement décida qu'aucune retraite n'était possible et lança l'invasion (3). L'intégration, à quel prix ?

La panique croissante dans les cercles du pouvoir qui déclencha l'offensive en Tchétchénie - offensive souvent sabotée d'une façon grotesque — est liée à une analyse qui perçoit le développement de ces territoires comme une menace pour les intérêts nationaux russes. Cette analyse témoigne de la paranoïa et de la mégalomanie impériale qui caractérisent l'élite au pouvoir, mais souligne également une tendance dans le développement de la CEI aujourd'hui.

Vues du Kremlin, les cinq dernières années ont été une période de recul constant avec la perte des Etats satellites d'Europe de l'Est, la dissolution du Pacte de Varsovie, l'indépendance des républiques non-russes et l'affaiblissement dramatique de la position de l'Etat russe et de son armée à l'échelle internationale. Ce point de vue est partagé par la majeure partie de la société russe, bien que seuls quelques uns soient prêts à se rallier aux conclusions impérialistes et agressives d'un. Zirinovski ou d'un Eltsine.

De ce même point de vue, le retrait des dernières troupes stationnées en Allemagne et dans les Etats baltes (à l'exception de quelques centaines militaires en Estonie et en Latvia) marque une limite dans la politique étrangère russe : l'époque des reculades s'achève.

La situation au sein de la CEI aujourd'hui est caractérisée par une démarche contradictoire de rapprochement et de rivalités parmi les Etats nouvellement indépendants. Les récents traités entre la Russie, le Kazakhstan et la Belarus sur l'union douanière, ainsi que les accords bilatéraux entre la Russie et l'Ukraine d'une part, la Russie et le Kazakhstan d'autre part traduisent une volonté d'intégration économique et une tentative de coopération politique (4).

Mais ceux-ci ne traduisent ni des développements économiques, ni des nouvelles sphères de coopération, pour ne pas parler de croissance économique. C'est plutôt une collaboration à contre-cœur entre des économies souffrant toujours des déformations de la planification bureaucratique ; des économies qui se sont engagées dans la voie de la restauration capitaliste et se trouvent par conséquence dans une grave récession. Le cas typique est l'Ukraine, où le PNB par tête est désormais plus bas que celui du Nigeria, avec un taux d'inflation qui atteint 2 000 % par an et une chute du PNB de 28 % en 1994. 80 % de ses exportations étant destinés aux Etats de la CEI (prioritairement la Russie), l'Ukraine n'a d'autre choix que d'opter pour le renforcement des liens économiques avec celle-là (5).

Mais même si la Russie maintient sa domination économique et force certains autres Etats à lui faire des concessions, elle est bien plus impuissante sur le terrain politique. La CEI ne s'est jamais développée comme une réelle entité politique. Le président ukrainien Kouchma a déclaré à ce propos :«Je suis clairement et complètement convaincu qu'une organisation informelle comme la CEI n'a aucun avenir l'expérience de la CEI jusqu'à ce jour confirme qu'aucune décision prise n'a été réellement appliquée.»

Rien n'indique une réelle intégration au sein de la CEL, puisqu'en fait toutes les décisions importantes ont été bilatérales, avec la Russie comme maître d'œuvre. Pour la Russie, l'Ukraine est devenue un acteur politique avec lequel il faut compter, même si l'Etat ukrainien est encore traversé par des tensions régionales entre l'Est sous influence russe et l'Ukraine occidental pro-indépendantiste. Son existence comme Etat indépendant est lourdement menacée.

Mais si elle arrive à dépasser la crise sociale dévastatrice, l'Ukraine deviendra à un certain niveau une force rivale face à la domination russe sur la région. Après la victoire de Léonid Kouchma à l'élection présidentielle de l'été 1994, une certaine stabilité semble s'être établie au sein de l'Ukraine. Aussi la Russie pouvait-elle difficilement jouer la carte de la Crimée et de la flotte de la Mer noire. Pour l'armée russe et les cercles dirigeants à la recherche d'une hégémonie absolue dans la région, ces développements présentent un défi stratégique tout comme l'instabilité croissante dans la région du Caucase, arrière-cour traditionnelle de la Russie. Le souci immédiat de Moscou est de contenir la marche tchétchéne vers l'indépendance et de contrôler l'autorité croissante de l'Association du Peuple des montagnes, au nord du Caucase. Enfoncée dans la guerre, secouée par des révoltes séparatistes et la débacle économique, cette région qui a été un acteur politique y compris dans les affaires des Etats de la CEI dans la région, demeure d'un intérêt stratégique pour la Russie. Aussi bien en Géorgie qu'en Azerbaïdjan, la Russie use de la tactique «diviser pour régner» en soutenant sélectivement les rebellions armées, tout en mettant en avant les dirigeants pro-Moscou de l'ancienne nomenklatura (en Géorgie Chévarnadzé, en Azerbaïdjan Aliev). Récemment, cette tactique a souffert de revers majeurs. Par exemple, en Azerbaïdjan où le gouvernement Aliev n'a donné que des parts minoritaires aux compagnies pétrolières russes dans le grand marché du pétrole de la Mer caspienne mis sur pied durant l'automne 1994. Si l'influence russe recule dans le nord du Caucase, cela limitera ses possibilités dans le reste de la région. Ceci est évidemment une des causes sous-jacentes de l'invasion de la Tchétchénie (6).

La rupture

La guerre en Tchétchénie a concrétisé un divorce politique entre les éléments «communistes» et «nationalistes» de l'ancienne opposition à Eltsine (l'alliance rouge-brune). En fait, toutes les forces chauvines et non-communistes, y compris le parti fasciste de Jirinovski, l'Unité nationale russe, et l'influente aile droite représentée par les députés Alexandre Nevzorov et Serguei Baburin, ont soutenu la guerre. Alors que tous les groupes communistes, y compris les staliniens russes du Parti des travailleurs communistes se sont élevés contre la guerre. Bien que le soutien à la guerre ait sans nul doute rapporté à Jirinovski — seul défenseur inconditionnel d'Eltsine au Parlement — quelque crédit au sein de l'exécutif, cela n'a pas pour autant renforcé sa popularité (du moins en dehors des forces armées). En effet, si l'appareil d'Etat et la droite chauvine soutiennent l'invasion de la Tchétchénie, il est clair que le peuple russe, lui, ne la soutient pas (7). *

Moscou, 14 février 1995

3) Sans nul doute l'espoir d'une guerre rapide et victorieuse pour renforcer Eltsine et l'hégémonie russe sur toute la région a joué un rôle clef dans la décision de l'attaque par le Kremlin. Néanmoins d'autres facteurs y ont contribué

• l'influent lobby moscovite de Russie méridionale qui voulait stopper l'émergence d'un autre centre de pouvoir

• le ministre de la Défense et l'Etat-major impliqués dans des affaires de corruption qui avaient désespérément

• les cercles influents de l'Etat qui voulaient se débarrasser de Doudayev par lequel des transactions pétrolières

4) En particulier le Kazakhstan, où l'ethnie kazakhe minoritaire, subit une oppression et a passé avec la Russie un accord de double citoyenneté et de coopération militai-

5) La récession économique en Ukraine (aussi bien qu'au Kazakhstan et qu'au Belarus) a particulièrement dévasté des régions essentiellement habités par des Russes ce qui a soulevé le mécontentement de la classe ouvrière industrielle. Cela constitue un autre facteur de déstabilisation régionale et l'apparition de millions de réfugiés économiques

6) La guerre a deja eu un impact sur la région, par exemple en forçant les séparatistes abkhazs à négocier avec les gouvernement géorgien pro-Moscou sur la base d'un seul Etat.

7) Un peu plus de 20% de l'opinion soutiennent l'envoi des troupes et 65 à 70% sont contre

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