Inprecor 1974–2004

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ALGERIE

Pour un front social

· Inprecor n° 389, mars 1995 · p. 32-35 · 3 553 mots

Économie mondiale Syndicalisme Maghreb

Néjib ABDOU est membre de la direction nationale du Parti socialiste des travailleurs PST (organisation en solidarité politique avec la Quatrième internationale en Algérie). L'interview qui suit fait le bilan de la situation en Algérie et ébauche une analyse du processus en cours.

Inprecor : Peut-on faire un bilan de la situation en Algérie?

Nejib ABDOU : Il est difficile de faire un bilan complet sur la situation politique. La grande rupture a été la révolte d'octobre 1988 et les conséquences de ce grand moment sont encore fortement présentes dans la situation d'aujourd'hui. Depuis, il y a eu un grand moment d'illusion, l'illusion de vivre une démocratie et une légalité nouvelle que le pluralisme politique et syndical ainsi que les élections municipales et législatives entretenaient. Enfin il y a eu la désillusion tragique, celle qui a permis de mesurer les vrais rapports de forces, les blocages structurels aussi bien politique que socio-économiques.

Le bilan, c'est d'abord un régime totalement discrédité pour qui tous les moyens sont bons pour préserver les privilèges énormes acquis dans la période «socialiste». La révolte d'octobre était très menaçante pour les gouvernements, l'armée et toute la nomenklatura bourgeoise de l'Etat pour qu'ils cèdent. Et donc le pouvoir a réprimé et continué à réprimer.

Le régime a tenté de gérer la crise politique et sociale par la «démocratie formelle» en essayant d'amener l'opposition démocratique et les partis islamiques sur le terrain «non-violent» du multipartisme afin de contourner la radicalisation sociale qui venait des quartiers populaires et des usines (n'oublions pas qu'octobre a démarré de la grande grève de Rouba). La soif d'une nouvelle alternative au pouvoir qui rétablirait la dignité des classes populaires, qui s'occuperait des frustrations énormes que les jeunes en masse ont exprimées et qui réponde concrètement aux difficultés économiques croissantes et à la crise morale vécue par la population, fera très rapidement du Front islamique du salut (FIS), l'espace privilégié où s'exprimera fortement et violemment le mécontentement populaire.

A ce moment là, la gestion pacifique de la crise n'était plus adéquate pour le pouvoir, car le FIS populaire n'était plus seulement omniprésent, il était devenu une alternative immédiate et concrète à un pouvoir en crise et dépourvu de toute légitimité. Ainsi, la crise a atteint un seuil extrême. La suite est connue : état d'urgence, répression massive, guérilla islamiste, assassinats, etc.

• Et aujourd'hui ?

Aujourd'hui, on ne sait que compter les morts. Après les arrestations massives d'islamistes, le pouvoir a engagé des opérations contre les guérillas dans les régions les plus incontrôlées. Une offensive renforcée par un équipement militaire accordé par le gouvernement français et appuyée par une armée qui s'améliore dans les techniques antiguérilla et commence à faire des dégâts dans les maquis. Pendant longtemps les intégristes ont multiplié assassinats, sabotage d'infrastructures et guets-apens contre la police et les patrouilles de l'armée, ce qui donnait l'impression d'une guérilla forte — présente partout — et gardant l'initiative sur le plan politico-militaire, amenant la population et les courants démocratiques à

1479 1563 se poser la question sur cette facilité d'action. Au-delà de toute spéculation, les intégristes du FIS et du Groupe islamique armé (GIA) ont su créer la peur, généraliser l'insécurité et gagner beaucoup sur le terrain psychologique.

L'impression d'incapacité du pouvoir à affronter les intégristes a été renforcée par la politique de dialogue engagée en 1994 par Liamine Zéroual (désigné à la présidence de la République par le Haut comité d'Etat en fanvier 1994) et les quelques concessions qu'il avait faites au

Après le discours de novembre 1994, Zéroual et l'armée semblent s'engager dans une politique d'éradication des maquis accompagnée d'une répression massive dans les milieux islamistes. Les dégâts sont énormes. Les chiffres de la presse ne sont pas toujours réalistes (Le Monde parle de 1 000 par semaine, Libération évoque le chiffre de 500) on parle de plus de 20 000 morts et 2 milliards de dinars de dégâts dans la presse algérienne.

• Mais la situation est toujours bloquée ?

Il est évident que l'impasse politique dans laquelle se trouve l'Algérie renvoie à des rapports de forces bloqués. Mais la situation est plus complexe et les évolutions ne sont pas toujours visibles.

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Après une impression de divisions, de luttes sourdes au sein de l'armée et d'hésitations continues, le régime avec Zéroual semble recentrer ses forces et donner un visage plus homogène.

L'armée doit gagner contre les maquis islamistes pour crédibiliser les présidentielles (les élections viennent d'être fixées au mois de juillet 1995) et à ce moment là l'opposition ne pourrait s'y opposer.

Les islamistes armés n'ayant aucune chance de gagner sur le terrain militaire vont privilégier les actions spectaculaires en particulier dans les villes. Certains dirigeants du FIS tiennent compte déjà de l'incontournable armée pour toute prise de pouvoir et parlent avec respect de l'armée (Anouar Haddam, représentant de la fraction parlementaire du FIS aux Etats-Unis et en Europe, lors d'une table ronde à la chaîne de télé MBC évoque la nécessité de «ne pas diviser l'armée sinon ce sera la guerre civile»)

Ce qui signifie que l'armée peut envisager un traitement plus politique de l'islamisme et du FIS dans l'avenir mais conditionné à une liquidation de tous les maquis de l'Armée islamique du salut (AIS) et du GIA affilés au FIS.

L'opposition démocratique ainsi que la gauche socialiste - le Parti socialiste des travailleurs, section algérienne de la Quatrième Internationale (PST) et le Parti des travailleurs, lambertiste (PT) - mesurent les dangers d'une telle évolution qui, à travers la pression de l'islamisme armé et au-delà du face-à-face FIS/pouvoir, entretient clairement un raidissement durable de l'Etat. La dictature, fissurée par octobre 1988, se reprend et s'incruste dans tous les aspects de la vie sociale. Il n'y a pas que la répression et une législation autoritaire et d'exception, il y a aussi la peur de parler, d'agir, il y a clairement la méfiance du politique des partis, il y a la hantise de l'ordre qui légitime la dictature, il y a la mort qui entoure le quotidien. C'est dans cet univers psychologique et politique que s'installe la dictature.

• L'attitude de la France pèse sur cette situation.

N'oublions pas que les rapports de forces bougent aussi par la pression de l'extérieur. La France a adopté une attitude de soutien critique au régime algérien en entretenant le chaud et le froid selon les circonstances et les intérêts. Elle a exercé un chantage continu sur la dette et poussé au rééchelonnement pour garder son emprise sur l'économie et une influence pesante sur le plan politique. Elle s'est servie du FIS et des réseaux islamistes en France pour mieux affaiblir le régime et donc le faire céder sur tout ce qui est exigences économiques et politiques de la

Sa pression se conjugue à celle de la CEE et des Etats-Unis qui ne s'opposent pas à la répression de l'islamisme armé mais tentent d'intégrer le FIS dans le jeu politique, dans la mesure où l'essentiel pour eux réside dans l'application des mesures libérales du Fonds monétaire international (FMI) et l'introduction des normes du marché capitaliste mondial.

• Comment se présente l'application du programme du FMI ?

Pendant plusieurs années et surtout depuis la crise financière de 1986, le régime algérien a tenté d'éviter le rééchelonnement et les conditions draconiennes du FMI après avoir mesuré les dangers qu'une telle option représente au niveau social et dont les effets seront immédiats sur la stabilité.

Après octobre 1988 et la vague de luttes ouvrières qui a suivi, le pouvoir avait peur de négocier avec le FMI alors qu'en fait il était coincé. Le gouvernement de Hamrouche (1990-1991) a engagé secrètement des négociations avec le FMI et a signé une lettre d'intention acceptant, en gros, les mesure macro-économiques standard du FMI. Mais l'application de ces mesures a été partielle car la situation politique se dégradait, en particulier dans le face-à-face FIS/pouvoir. Belaid, qui a dirigé le gouvernement en 1992, a remis clairement en cause ces accords et affiché publiquement et à travers la télévision une attitude anti-FMI qui a surpris par sa radicalité. Il essayera de mettre en œuvre une politique économique fondée sur une libéralisation étapiste et contrôlée de l'économie. La pression des médias et des partis pro-éradicateurs le fera sauter pour laisser place à un gouvernement totalement acquis aux thèses du FMI.

Si entre 1986 et 1992, le rééchelonnement avait été évité, cela n'a pas amélioré la situation économique et financière de l'Algérie dans la mesure où cela ne s'est pas accompagné d'une politique économique alternative au diktat libéral du FMI. Ni relance économique, ni réorientation productive dans l'industrie, ni recentrage des moyens de production du secteur public, ni contrôle social de la consommation sur la base du rationnement et de la priorisation des besoins sociaux élémentaires, ni même réarticulation de la production nationale avec le marché intérieur n'ont pu être pensés dans le cadre d'un plan de sauvetage de l'économie. Le chômage structurel touche plus de 30 % de la population active au moment où les «spécialistes» recommandaient la fin des sureffectifs dans les entreprises publiques.

Les privatisations, la dévaluation du dinar algérien et la libéralisation du commerce sont considérées comme les remèdes adéquats à la crise économique. Aucun regard critique n'est porté sur les expériences de privatisation à l'Est, en Amérique latine ou dans les pays arabes, alors que les conséquences ont été destructrices pour l'économie. Le pouvoir d'achat maltraité par l'inflation et la dévaluation de la monnaie nationale ne couvre plus ce panier de marchandises élémentaires pour les travailleurs. La politique de l'importexport développe la logique de la consommation par l'importation tout en donnant lillusion d'une capacité réelle d'exportation de la production économique nationale. L'illusion libérale est grande et le Mexique vient nous rappeler combien elle est destructrice.

• Ce contexte ne favorise-t-il pas une réaction organisée aux mesures du FMI?

Cette politique pro-FMI n'a pu se mettre en place qu'à la faveur du contexte politique répressif donnant les moyens au gouvernement d'aller le plus loin possible dans l'application du plan du FMI sans rencontrer de résistances sociales majeures, ni l'opposition d'un mouvement syndical déjà largement déconnecté des revendications ouvrières. La polarisation extrême pouvoir-islamistes armés sur fond de terreur, aura été le moyen le plus efficace pour faire passer la pilule FMI avec le moins de réactions possibles des travailleurs. L'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), principale centrale syndicale après la dissolution de syndicat islamique du travail lié au FIS, et la liquidation de ses dirigeants, n'aura pas fait grand chose pour organiser la riposte ouvrière. Tiraillée entre les attitudes «éradicatrices» de son secrétaire général et la pression très forte de la base syndicale qui aura suscité des mouvements de grève importants rattrapés ensuite par l'appareil syndical, la centrale syndicale subit une forte pression de la part du pouvoir et de l'armée : l'instabilité due à l'intégrisme ne doit pas être confortée par une agitation sociale et ouvrière malvenue. L'exigence est très claire et Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l'UGTA, joue très bien le rôle attendu de lui. Le mécontentement social dû aux mesures du FMI s'amplifiant, il est obligé d'adopter un discours revendicatif et radical par moment qui accroche au niveau populaire. Mais sur l'essentiel des enjeux économiques et sociaux conditionnés par le plan d'ajuste-

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ment structurel du FMI, Benhamouda et la centrale syndicale ne se situent pas vraiment à contre-courant du libéralisme économique prôné par le gouvernement.

Au-delà des critiques ambiguës exprimées, Benhamouda ne se démarque pas clairement de la politique des privatisations ni du plan de dévaluation du dinar algérien. Il reconnaît au marché capitaliste un rôle essentiel mais ne situe pas le devenir de la classe ouvrière dans ce marché. La bureaucratie syndicale, malgré le réajustement revendicatif de sa ligne, reste largement en deçà du rôle combatif et dirigeant des luttes ouvrières qu'elle doit jouer. C'est ce qui explique l'absence de réactions sociales ou de luttes ouvrières majeures dans la conjoncture d'aujourd'hui, qui auraient dépolarisé le mouvement social et ouvrier du face-à- face tragique pouvoir-FIS pour favoriser l'émergence d'un front social organisé autour d'une plate-forme de lutte contre le programme de stabilisation du FMI.

Le front social représente une tâche essentielle pour les syndicats et les militants de gauche. Le consensus autour d'un programme économique libéral est acquis chez la majorité des partis, y compris les partis démocratiques.

Seul le mouvement syndical et la gauche antilibérale pensent agir et briser le consensus anti-ouvrier. Non seulement, ils doivent s'organiser autour des revendications sociales, mais il faudrait aussi formuler un discours économique alternatif au libéralisme dominant.

Les militants du PST ont mesuré l'importance de ce front social et ont essayé de sensibiliser l'opinion syndicale à travers la constitution d'un comité anti-FMI. La pression sur l'UGTA doit être plus que jamais très forte ; dans ce sens, l'appel à la résistance des travailleurs doit être permanent. Le contexte bloqué ne facilite pas les choses car l'action syndicale ne se libérera pas tant que la terreur et le climat de représaille infernal bloquent toute velléité de lutte ou d'organisation.

• Mais à Rome (1), il y a eu un plan de paix proposé par l'opposition traduisant clairement sa volonté de prendre l'initiative...

Oui. Par ailleurs, l'isolement du régime, surtout après la prise d'otages et la pression internationale plus forte, donne une certaine chance aux propositions de l'opposition. Les déclarations du FIS se démarquant des assassinats du GIA et acceptant le jeu démocratique après la normalisation de la situation politique peuvent faire de l'effet. Et quand la situation n'est que tragédie, où la peur et la mort sont le quotidien, toute initiative est un espoir auquel les Algériens s'accrochent.

Ceci dit, pour qu'un plan de paix basé sur l'arrêt des affrontement entre les islamistes et l'armée soit crédible, il faudrait que le FIS contrôle les maquis et les groupes terroristes urbains et puisse leur imposer une trêve et justifier un dialogue avec le pouvoir, alors que l'argument essentiel du GIA et des groupes armés se résume à un refus de dialogue et de toute

1) Ont participé à cette réunion, Abdelhamid Mehri, secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), Hocine Ait Ahmed, leader du Front des forces socialistes (FFS), Ben Bella, président du Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA), Abdennour Ali Yahia, président de la Ligue des droits de l'homme, Anouar Haddam, chef de la délégation du FIS, et Louisa Hannoun porte-parole du PT.

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compromission avec le pouvoir. Il faudrait aussi que l'armée joue le jeu du dialogue avec l'opposition et le FIS en mettant fin à la répression féroce, en acceptant une relégalisation du FIS et en faisant admettre à ses troupes, officiers et parents des victimes, la nécessité d'une paix avec le FIS.

Il faudrait aussi que l'omniprésence de la dictature laisse place à la force du droit et que les libertés démocratiques reviennent sérieusement à la surface.

En fait, je crois que ce scénario est difficile à envisager immédiatement et que la crédibilité des acteurs est entachée de sang. La violence est allée très loin et une comptabilité doit être faite et les responsabilité situées. L'armée ne peut pas s'accommoder avec les guerilleristes du GIA et leur éradication est une question de survie. Elle ne fait pas confiance au FIS dont les discours radicaux, en particulier celui de Benhadj, sont une menace pour ses intérêts.

Le FIS aussi Le courant éradicateur ne per-

pose problè çoit que la demension politico-

me. Si idéologique régressive de l'in l'arrêt du grisme en négligeant la dimension ion processus électoral de crise sociale. et la répression sauvage de ses militants peuvent justifier ses frustrations et son radicalisme, sa trajectoire est aussi faite d'assassinats, de crimes collectifs, de violences insoutenables envers la société faites en son nom et organisées par ses militants. Et si on continue à regarder politiquement le FIS, on ne doit pas oublier que son radicalisme politique s'appuie évidemment sur la crise sociale profonde mais masque très mal un projet politique et social autoritaire et rétrograde où la religion n'est pas seulement qu'idéologie.

Pour résumer, l'initiative de Rome peut débloquer la situation si le pouvoir sous la pression internationale, accepte la négociation sur des bases moins piégées qu'avant avec l'opposition. A terme, c'est incontournable. Mais les mancevres et les calculs, les chantages et les conditions, sous une forme politique ou violente, seront toujours de mise pour que Zéroual et l'armée ne perdent l'essentiel. Ils feront traîner les choses mais réprimeront au maximum. Les islamistes, coincés par l'offensive de l'armée dans les maquis, se replieront vers les villes et multiplieront les actions spectaculaires qui installent la terreur et choqueront psychologiquement.

La transition se maintiendra dans un cercle de violence intenable mais avec une population fatiguée des maquis épuisés et une armée fragilisée auxquels il faut ajouter des enjeux économiques importants qui imposeront sans doute une trêve politique et une fausse paix sociale.

Les forces démocratiques existent, elles ont connu des moments forts. Les mobilisations et les batailles spectaculaires menées par les femmes et les associations féminines en 1990-1991 étaient courageuses et prémonitoires sur ce que deviendra le FIS et son projet politique. Trop seules dans la bataille, elles n'ont pas trouvé de relais sérieux en particulier dans des partis démocratiques représentatifs comme le FFS ou médiatique comme le RCD où les calculs politiques primaient. La gauche a été plus active et plus présente mais son influence était limitée.

Le mouvement démocratique aujourd'hui c'est le Mouvement culturel berbère (MCB). Les mobilisations en Kabylie autour de la revendication berbère ont réveillé les énergies militantes étouffées depuis deux ans, brisant le mur de la fatalité qui a touché tous les secteurs de la société. Le MCB a su prouver qu'on pouvait encore se battre, mobiliser massivement, réagir à l'omniprésence du pouvoir de façon efficace et dépasser la terreur installée. Le mouvement démocratique, c'est aussi et surtout une dynamique où partis démocratiques, partis de gauche, syndicalistes, militants du MCB, intellectuels, etc. s'engagent ensemble dans une bataille pour le droit à la survie, pour les libertés les plus larges, contre la répression et la torture, pour les droits identitaires du peuple algérien, contre le paiement de la dette et la pression impérialiste, pour une constituante, pour la proportionnelle, etc. Autant de thèmes et de revendications qui tracent les bases d'une perspective démocratique.

Après une période de flottement, le MCB s'est engagé, encore une fois, dans la revendication identitaire en essayant d'aller le plus loin possible dans la confrontation avec le pouvoir. S'appuyant sur une audience populaire indiscutable et ce malgré les dissensions qui traversent le mouvement divisé entre les pro-FFS et les pro-RCD, le MCB représente un potentiel important dans le combat démocratique d'autant plus que le débat aujourd'hui dans le MCB sera de rattacher la question identitaire aux revendications démocratiques les plus lárges. Les forces démocratiques englobent les partis démocratique et la gauche politique et syndicale. Sur ce plan, les faiblesses sont énormes et le chemin sera très long. La démarche «éradicatrice» du RCD n'est pas favorable à un regroupement des forces démocratiques. En revendiquant l'éradication du FIS et des islamistes, Saïd Saadi dirigeant du RCD, s'est retrouvé à soutenir l'état de siège, à appeler à la répression des intégristes par l'armée et à se placer dans l'orbite d'un pouvoir discrédité au niveau populaire et responsable de l'impasse sociale et politique actuelle. Il ne voulait pas percevoir que l'éradication du FIS se confondait concrètement et sur le terrain avec l'éradication de couches populaires révoltées et d'une masse de jeunes désemparés constituant aujourd'hui la base sociale et de soutien au populisme rétrograde et totalitaire du FIS.

Car le courant éradicateur ne perçoit que la dimension politico-idéologique régressive de l'intégrisme en négligeant la dimension de crise sociale.

Le FFS, plus «social» dans ses formulations et plus exigeant sur les questions démocratiques, exerce une attraction plus grande sur tous ceux qui ne veulent pas s'accrocher à la fatalité de l'armée comme réponse à l'influence populaire des intégristes. Mais ses discours sont fondamentalement ambigus et même ambivalents. En ciblant prioritairement le pouvoir dans l'impasse politique actuelle et la violence tout azimuts dont il est responsable, Ait Ahmed et le FFS vont dans le même sens que Ali Yahya en martyrisant le FIS, tout en occultant presque ce qu'il représente comme projet politique et comme rapport de pouvoir violent envers la société. La réaction immédiate efface une approche plus fondamentale sur la nature sociale et politique du FIS et des partis islamistes. D'où cette logique frontiste anti-pouvoir où tout le monde est là où les engagements de démocrates des uns et des autres ne sont pas des garanties démocratique sérieuses et crédibles.

Voilà pourquoi les alliances politiques concoctés aujourd'hui autour de l'initiative de Rome sont des «fronts à risques» qui peuvent taire bouger les rapports de forces bloqués ou modifier la démarche du pouvoir et de l'armée.

Mais elles ne sont nullement à la mesure du combat démocratique et de ses exigences. Le vrai garde-fou, en ce moment, c'est pour nous l'expression autonome mais organisée du mouvement de masse. C'est construire autour du MCB, des femmes et des syndicalistes un pôle actif dans les luttes démocratiques où la démocratie revendiquée ne soit pas un terrain de recomposition et de recrédibilisation du pouvoir actuel mais le cadre de sa décomposition. Un pôle dynamique qui doit exercer des pression fortes sur les partis démocratiques incapables de se détacher d'un soutien à l'armée ou d'une alliance éphémère avec les islamistes.*

Propos receuillis par Sonia Leith

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