Jeudi 9 février, la trêve fragile que le gouvernement d'Ernesto Zedillo et l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) observaient depuis plusieurs semaines, s'est à nouveau rompue, du fait de la décision du gouvernement de lancer une offensive policière et militaire contre les dirigeants zapatistes. Deux jours plus tard, toutes les horreurs de la guerre se sont abattues sur le sol zapatiste : après avoir déployé ses forces policières et militaires, le gouvernement s'est lancé dans un bombardement indiscriminé des populations en territoire zapatiste. Ulises MARTINEZ FLORES
Be 9 février, dans un message
L
largement diffusé par radios et télévisions, Zedillo a annoncé qu'il avait donné ordre à la police, appuyée par l'armée, de capturer cinq dirigeants de l'EZLN, dont le sous-commandant Marcos, qui aurait été identifié sous le nom de Rafael Sebastian Guillen Vicente. Les raisons avancées pour ce revirement de la politique gouvernementale vis-à-vis de l'EZLN tenaient — aux dires du Président mexicain — à la découverte la veille de deux arsenaux qui prouvaient que «l'EZLN préparait de nouveaux actes de violence d'ampleur, non seulement au Chiapas, mais aussi dans d'autres endroits du pays».
Mais comme l'a déclaré à l'hebdomadaire mexicain Proceso, le 12 février 1995, l'ancien procureur général adjoint de la République Mario Ruiz Massieu, aujourd hui assesseur du Parti de la révolution démocratique (PRD) : «Ils essaient d'exagérer les faits. L arsenal n' en est pas un. Le plus humble des narco-trafiquants a une puissance de feu plus importante, et on découvre fréquemment des caches de trafiquants bien mieux armées.»
MExiQUE
La déclaration présidentielle du 9 février s'est accompagnée d'une vague d'arrestations, touchant une trentaine de personnes détenues, dont deux des cinq personnes présentées comme des dirigeants de l'EZLN. Elles se sont déroulées dans le plus constant arbitraire policier et judiciaire : détention en dehors de tout mandat d'arrêt, torture, falsifications de dépositions. Face à la presse, tous les détenus ont nié appartenir à l'EZLN et ont dénoncé les tortures subies.
Mais le plus préoccupant tient à la situation que subit la zone de conflit dans l'Etat du Chiapas. «L'aide» que l'armée apporte aux forces de police pour mener à bien l'ordre de capturer Marcos, consiste en 2 500 militaires, plus de cent véhicules et un soutien aérien qui se sont engagés dans la zone contrôlée par les zapatistes, et qui ont fini par militariser une grande partie de l'Etat du Chiapas. L'encerclement militaire a rendu difficile le travail d'information. On peut toutefois, en s'appuyant sur les sources les plus fiables, confirmer que, après 72 heures d'offensive militaire, le gouvernement n'a pas pu réaliser cette «frappe chirurgicale» annoncée par certains et qui devait permettre de décapiter T'EZLN en un éclair. Tout indique que l'armée fédérale a pu s'enfoncer en territoire zapatiste, sans se heurter en fait à de véritables affrontements, les zapatistes ayant choisi de se replier tactiquement, en engageant dans ce repli des population entières.
C'est ce qui semble expliquer que jusqu'à présent, les seules pertes reconnues officiellement soient la mort d'un colonel de l'armée gouvernementale et celle d'un soldat, qui auraient été abattus par des francs-tireurs ou tués dans une embuscade zapatiste. Impuissante à localiser et arrêter les dirigeants zapatistes, l'armée gouvernementale s'est rapidement lancée dans la deuxième phase de son plan, les bombardements massifs, quels que soient le coût politique d'une action de ce type et les pertes dans la population civile.
Le 12 février, malgré toutes les difficultés, un journaliste a pu transmettre un communiqué manuscrit provenant de la zone des combats, signé du Comité clandestin révolutionnaire indigène-Commandement général de l'EZLN (voir l'encart ci-après), qui affirme que depuis le 10 février à midi, «quatre hélicoptères bombardent la zone des environs de Morelia et La Garrucha, et se sont livrés à des mitraillages de la zone sous contrôle
Il lance un appel pressant : «Jusqu'ici, nous avons fait tout notre possible pour nous replier ; nous n'avons plus maintenant d'autre solution que de nous défendre et de défendre nos peuples (...) Nous demandons au peuple du Mexique et aux peuples du monde entier qu'ils agissent pour arrêter cette guerre.»
Durcissement gouvernemental
Les argument du gouvernement pour justifier la rupture de la trêve et son changement d'attitude vis-à-vis de ceux qu'il appelait au dialogue il y a encore quelques semaines ne sont pas sérieux. Non seulement les «arsenaux» découverts et attribués à l'EZLN sont des plus modestes, mais c'est particulièrement ridicule de prétendre découvrir aujourd'hui, à l'étape actuelle du conflit, la nature véritable de l'adversaire auquel le gouvernement s'affronte depuis le ler janvier 1994. Comme l'a déclaré l'ancienne candidate à la présidence Rosario Ibarra, aujourd'hui députée de la Convention nationale démocratique (CND) : «Depuis plus d'un an, ils négocient avec des gens en armes, et ils s'étonnent tout d'un coup parce qu'il découvrent des armes leur appartenant. Il faut voir le ridicule des arguments avancés pour justifier l'offensive lancée (Proceso).» De même, ce n'était un secret pour personne que le groupe en armes au Chiapas n'est qu'une partie — le front sudoriental — de l'EZLN. Les zapatistes eux-mêmes ont déclaré qu'ils avaient organisé d'autres fronts dans d'autres zones du pays.
Qu'est-ce qui a donc vraiment changé dans la situation nationale pour obliger le gouvernement à ce changement de politique ? Il apparaît clairement aujourd'hui que, contrairement à ce qu'il disait dans ses précédents discours, Zedillo a toujours travaillé dans la perspective d'un durcissement. C'était clair dès le 8 décembre, quand il a cautionné la fraude électorale au Chiapas en avalisant par sa présence la
prise de fonction du PRliste Eduardo Robledo en qualité de gouverneur du Chiapas, ce que les zapatistes avaient dénoncé par avance comme une déclaration de guerre tacite. Mais là dessus, la crise économique a éclaté et le gouvernement a dû porter son attention sur ce terrain et chercher y compris à calmer le jeu sur le plan politique pour pouvoir agir sur son flanc économique déstabilisé. Après avoir obtenu les crédits des banques internationales pour faire face à la crise économique, Zedillo est revenu à la charge sur le terrain politique, en particulier dans le conflit du Chiapas.
Mais ce qui a aussi changé, ce sont les conditions de faiblesse du gouvernement, plus profonde et plus vulnérable face à toute sorte de pressions.
L'aide méricaine
L'une de ces pressions, qui explique le durcissement vis-à-vis des zapatistes, provient précisément des milieux financiers internationaux. Certaines sources ont rapporté que l'anéantissement des zapatistes était une des conditions explicites imposées par les créanciers au gouvernement mexicain pour lui accorder de nouveaux crédits. D'autres parlent de recommandations plutôt que de conditions. D'après Proceso «la Chase Manhattan Bank a suggéré, dans un article en date du 13 janvier dernier, que le gouvernement mexicain devait "éliminer" l'insurrection zapatiste pour "faire la preuve de sa maîtrise effective du territoire national et de la politique de sécurité",» On voit aussi la main des Etats-Unis derrière la découverte des caches et la révélation de l'identité supposée de Marcos. Différents moyens d'information, y compris le New York Times, ont rapporté que les services de renseignement des Etats-Unis avaient aidé le gouvernement mexicain à identifier le dirigeant zapatiste.
On peut relever aussi l'empreinte du soutien étroit que Zedillo a recherché et trouvé auprès de l'armée fédérale pour consolider son gouvernement, encore qu'on pourrait l'interpréter comme un ultimatum lancé par l'armée au président. Le quotidien mexicain El Financiero, dans une note de son correspondant à Washington, a rapporté le 1l février que «des sources proches des services de renseignement aux Etats-Unis assurent que l'ordre d'arrêter les dirigeants zapatistes répond à un "ultimatum" lancé par les forces mexicaines au président Zedillo.".»
Sous la pression ou d'un commun accord, ce rapprochement entre Zedillo et l'armée est apparu clairement ces derniers jours, tout comme la farce du prétendu dialogue. Jusqu'au 15 janvier, on avait fait du dialogue une priorité. Ce jour là, après plus de huit mois sans contact direct, des représentants du gouvernement et de l'EZLN se sont rencontrés dans la selva lacandona. Mais il est clair aujourd'hui qu'étaient préparées parallèlement la recherche de militants zapatistes et la révélation de l'identité de Marcos. Dès le début février, la complicité armée-Zedillo est apparue plus clairement. Le 2 février, un repas auquel l'armée a convié le président a marqué le début d'une série de rencontres publiques entre Zedillo et l'état- major réaffirmant d'un côté la loyauté de l'armée vis-à-vis du président et, de l'autre, la reconnaissance par Zedillo que l'armée est la garante de la paix. Des réunions semblables ont eu lieu le 9 et le 10 février. Mais la plus importante semble s'être tenue le 6 février, à huis clos, au ministère de l'Intérieur, en présence du ministre, Esteban Moctezuma, et de membres choisis du Collège de défense, lui-même très sélect, sous la direction du ministre de la Défense, Enrique Cervantes Aguirre. Ce qui s'y est passé a un «caractère tout à fait privé», selon les déclarations du ministre de l'Intérieur au quotidien mexicain La Jornada.
Il serait peut-être exagéré de parler de la possibilité d'un coup d'Etat militaire dans un contexte international où l'impérialisme lui-même met l'accent sur la nécessité que prévalent les institutions de la démocratie bourgeoise.
Mais une évolution à la péruvienne, une «fujimorisation» de l'Etat mexicain, est parfaitement factible. La faiblesse de T'institution présidentielle a conduit Zedillo à s'appuyer bien davantage sur l'institution militaire que sur d'autres institutions de l'Etat. Il a de fait abandonné aux mains de l'armée la résolution du plus important problème politique et social du pays, en lui laissant une totale liberté d'action, comme le prouvent les bombardements de populations civiles. Au-delà des déclarations du président, il est clair que le parlement - bien qu'à majorité PRliste — est passé au second plan dans la recherche d'appuis pour le gouvernement. Il n'a pas non plus fait appel à ceux qui depuis des années constituaient les soutiens essentiels du système politique mexicain, les organisations syndicales et pay-
Le gouvernement de Zedillo a donc choisi une issue militaire à un conflit dont on voit mal sa résolution ainsi, ni d'un côté ni de l'autre. On peut prévoir que ce durcissement ne s'exercera pas seulement à l'encontre de l'EZLN mais de l'ensemble de l'opposition démocratique. On le voit déjà dans les arrestations de dirigeants d'organisations civiles accusés d'être zapatistes, les perquisitions de locaux, la surveillance policière de militants de mouvements sociaux, les récentes tentatives pour présenter l'évêque Samuel Ruiz comme un militant de la cause zapatiste, etc.
Mais il semble que l'offensive militaire lancée par le gouvernement au Chiapas n'ait pas pris de court l'EZLN, qui s'est évanouie devant ses ennemis quand ceux-ci ont pénétré sur son territoire. Ce que les moyens d'information au service du pouvoir on décrit comme une fuite des zapa-
tistes et une prise de contrôle du territoire par l'armée gouvernementale, apparaît simplement comme une nouvelle démonstration de l'habileté militaire des zapatistes. Dans une large mesure, les zapatistes n'ont jamais cru aux promesses de dialogue faites par le gouvernement. Pour l'EZLN elle-même, le dialogue était une tactique toujours subordonnée à leur objectif stratégique déclaré d'accompagner la lutte du peuple mexicain jusqu'à en finir avec le système du parti-Etat et ouvrir la voie à une transformation démocratique
L'EZLN est une armée qui, comme ils l'ont eux-mêmes déclaré, s'est préparée depuis dix ans à l'affrontement militaire, et elle l'a réaffirmé à la veille du 9 février 1995. Dans une lettre adressée au ministre de l'Intérieur, le sous-commandant Marcos a dénoncé le caractère ultimatiste des messages que le gouvernement adresse aux zapatistes et il a répondu : «Si on vous conseille d'augmenter la pression militaire pour nous forcer à une nouvelle rencontre, on vous trompe. Les zapatistes répondent aux pressions militaires par des mesures de même ordre. Nous ne sommes pas intimidés par les menaces et vous pouvez bien lancer sur nous tous les soldats que vous voudrez. Cela ne donnera aucune issue au conflit et vous pouvez être certain qu'il s'étendra à tout le pays (La Jornada, 11 février 1995).» Ce même 9 février, dans une brève entrevue avec un groupe de journalistes — la dernière à ce jour —, alors qu'on ne connaissait pas encore les mesures adoptées par le gouvernement, Marcos a déclaré : «Ils veulent menacer de nous anéantir, mais je leur ai fait dire qu'ils pouvaient toujours essayer (...) Une fois lancées, les guérillas ont leur propre autonomie, et c'est ce à quoi nous nous préparons, un conflit de longue durée. Ils nous poussent à une résistance armée à long terme, d'usure, il faut voir (...) Nous, nous n'allons pas attaquer, mais s'ils le font... adios.».
Malgré les difficultés d'information que crée la militarisation du Chiapas, on commence à réaliser la dimension de l'offensive militaire lancée par le gouvernement. Comme en janvier 1994, il a choisi de tout raser en recourant à des bombardements indiscriminés sur les zones sous influence zapatiste. Nous sommes tous Marcos
Pour ce qui est de la mobilisation au Mexique même, elle semble progresser à un bon rythme. Le 11 février, deux jours à peine après l'annonce du virage belliciste du gouvernement, un rassemblement de 100 000 personnes sur la place centrale de la ville de Mexico a clamé bien haut «nous sommes tous Marcos», exigé l'arrêt de la guerre, la libération immédiate de tous les détenus et la résolution du conflit du Chiapas par des voies autres que militaire, pour garantir la démocratie, la justice et la
Lors de ce rassemblement, se sont retrouvés à la même tribune des représentants d'un éventail très large de courants politiques et d'organisations sociales, ce qui semble prouver que la politique du gouvernement aurait pour effet de galvaniser l'unité de ses opposants, et non de les
Au cours de l'année écoulée, le mouvement populaire démocratique au Mexique a parcouru un chemin sinueux à la recherche de son unité. Consciente que la voie de la lutte armée où elle s'est engagée ne sera pas suffisante pour en finir avec le système du parti-Etat, l'EZLN a préconisé à plusieurs reprises et a lancé plusieurs initiatives pour construire un large mouvement d'opposition dans lequel s'inscrit son propre combat, avec ses propres méthodes, une composante parmi d'autres de la lutte globale du peuple mexicain contre le régime PRliste.
Finalement, et non sans difficulté, une unité fragile s'est réalisée le 5 février 1995, à l'occasion de la troisième assemblée de la Convention nationale démocratique, où des secteurs très divers ont participé à l'appel pour la formation du Mouvement pour la libération nationale (MLN), à l'initiative, justement, de T'EZLN.
Zedillo, démission !
L'unité de la CND a été maintenue à cette occasion, et l'appel final à la création du MLN a pu voir le jour, même si deux projets se sont affrontés vivement quant au contenu à donner à ce mouvement. D'un côté, un secteur de la CND, le plus réceptif aux propositions de l'EZLN, se bat pour regrouper toutes les forces sous le seul commun dénominateur de la lutte contre le système du parti-Etat et pour la démocratie, la justice et la liberté, c'est-à-dire un mouvement pluraliste où trouveraient leur place y compris des secteurs politiques et sociaux au centre. De l'autre côté, un courant au sein de la CND affirme que ce mouvement doit avoir un caractère de classe, regrouper les secteurs sociaux prolétariens et opprimés et les courants politiques qui s'identifient clairement avec eux.
Finalement, un accord s'est fait lors de la réunion du 5 février pour adopter le plan de Queretaro — présenté par la première position - comme document de discussion, et pour le diffuser à la recherche d'un consensus. Mais la dérive belliciste de Zedillo a renvoyé à plus tard ces débats et poussé à l'unification de tous dans la lutte pour arrêter la guerre et obliger à un changement radical dans la conduite des affaires du pays. Cela conduit à mettre au premier plan ce qui n'était jusqu'ici qu'un mot d'ordre secondaire : la démission de Zedillo. Un autre élément important dans ce processus d'unité tient au fait que le durcissement du gouvernement a tranché, ou pour le moins ajourné, la discussion dans les rangs du PRD quant à l'opportunité de se rapprocher du gouvernement ou, au contraire, d'accentuer le caractère oppositionnel du parti. Ainsi, lors de sa dernière réunion, la direction nationale du PRD a annoncé qu'elle se considérait déliée du Pacte de Los Pinos, l'accord signé le 17 janvier par les quatre partis représentés au parlement et par le président Zedillo, supposé jeter les bases d'une nouvelle réforme électorale, mais qui, en réalité, avait seulement permis au gouvernement d'amadouer l'opposition et de montrer qu'il maîtrisait la situation politique intérieure.
En tout état de cause, les épreuves pour le mouvement démocratique et pour son unité ne font que commencer. C'est maintenant, face à l'escalade répressive du gouvernement, qu'il faut que s'exprime la capacité de construire un large mouvement de masse à l'échelle nationale, comme le préconise l'EZLN depuis le mois d'août
Dans cet esprit, lors du gigantesque rassemblement du 11 février au centre de Mexico, Cuauhtemoc Cardenas a appelé les manifestants à envahir sans trêve les places publiques dans tout le pays, renforcer l'unité des organisations, «peu importe qui les dirige ou quelles en sont les formes» — une allusion directe aux débats qui ont cours dans le mouvement — et a conclu que l'important c'est que nous rejoignons tous la lutte pour «en finir avec ce gouvernement du mensonge, de la tromperie et de la trahison».
De même, il faut que les peuples du monde entier construisent un puissant mouvement de solidarité avec le peuple mexicain pour freiner la guerre. On en a déjà vu les potentialités, aussi bien lors des premiers mois de 1994 que dans les quelques jours écoulés depuis le 9 février où on a rapporté des actions de protestation face aux consulats et ambassades du Mexique à Buenos Aires, San Francisco, Madrid, Paris. *
Mexico, 13 février 1995