Inprecor 1974–2004

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MEXIQUE

Zedillo, démission !

· Inprecor n° 389, mars 1995 · p. 3-4 · 1 980 mots

Mexique

Nous publions ci-dessous la déclaration politique de la Convention nationale démocratique (CND), lue par Rosario Ibarra de Piedra, du Conseil de représentants de la CND, au rassemblement de Zocalo à Mexico, le 15 février 1995. Rosario IBARRA DE PIEDRA

Mexicains : si cette situation anormale se prolonge ; si la paix, qui est une aspiration nationale, tarde à revenir sur notre sol et dans nos foyers, ce sera notre faute... Unissons-nous jusqu'au bout dans notre entreprise de titans contre l'ennemi commun ; unissons nos efforts, notre énergie et notre volonté et dressons une formidable barricade face à nos bourreaux ; répondons dignement et énergiquement aux coups de fouet humiliants que Huerta assène sur nos têtes ; rejetons cette mascarade burlesque et offensante dont la puissance nous accable depuis les enceintes somptueuses où elle plastronne en toute arrogance, nous les déshérités qui crevons de faim sur nos terres.» (Général en chef de l'Armée de libération du Sud et du Centre, Emiliano Zapata, 20 octobre 1913).

Les paroles du général Zapata doivent nous aider à nous déterminer face à la gravité des événements. Le gouvernement du Parti révolutionnaire institutionnel et du Parti d'action national (PRI-PAN) (a conduit notre nation au bord de la guerre civile. Si celle-ci n'a pas pris toute son ampleur, en particulier en ce qui concerne les pertes humaines qu'elle engendre forcément, c'est dû, une fois encore, à la prudence et à la sagesse de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). En décidant de se replier au cœur même de la selva lacandona et de ne pas laisser de détachements auprès des populations civiles, elle a permis à la nation de faire l'économie du bain de sang que voulait nous infliger le système politique mexicain, aux ordres du gouvernement de Clinton. Cela n'a pas empêché, comme on l'a appris de diverses sources malgré la désin-

MExIQUE formation organisée par l'Etat, les bombardements et les massacres perpétrés malgré tout par le gouvernement. Imaginons ce qui ce serait passé si les zapatistes n'avaient pas agi comme ils l'ont fait.

Et pourtant l'EZLN n'en manquait pas de raisons importantes pour répondre militairement à l'offensive Zedillo-Lozano. De même que le 10 avril 1919, le maudit gouvernement s'est livré à une traîtrise majeure ; de même qu'à Chinameca, on a eu recours à un Guajardo qui avait revêtu les habits du dialogue ; de même qu'on a voulu assassiner Emiliano Zapata ; de même l'opération militaire actuelle (ils l'appellent l'opération «arc-en-ciel», et nous «trahison de la patrie») visait à exhiber le cadavre du sous-commandant Marcos en offrande aux 24 multimillionnaires et aux maîtres des banques des pays impérialistes, l'oligarchie narcopolitico-financière, que sert le gouvernement PRI-PAN.

Amnistie = extermination

Face à l'échec de la manœuvre militaire et à la condamnation générale que cette politique a suscité chez la majorité des Mexicains, et chez beaucoup de peuples du monde entier, Zedillo et ses stratèges sont aujourd'hui contraints d'aménager leur position. La démission du pantin imposé comme gouverneur, Robledo Rincon, l'ordre donné aux autorités de s'abstenir de toute action offensive. ont pour but d'offrir un meilleur visage à la société. Pourtant, ce qui nous préoccupe au plus haut point, c'est que sur l'essentiel ils maintiennent le même objectif : en finir avec l'EZLN et en particulier Marcos et porter un coup décisif à ces secteurs massifs de la société civile qui n'acceptent plus de subir ce système politique.

Ainsi par exemple, l'appel lancé par Robledo Rincon, loin de permettre un apaisement dans le climat d'affrontement, ouvre de nouvelles tranchées à la confrontation. Son discours signifie ni plus ni moins un appel au lynchage d'Amado Avendaño et de l'ensemble du Conseil de gouvernement rebelle, tout particulièrement don Samuel Ruiz. Les propriétaires terriens et leurs affidés, qui exhibent — eux, oui - de véritables arsenaux l'ont bien compris et redoublent de menaces, avides d'en découdre, prêt à récupérer ce qu'ils ont toujours prétendu leur appartenir, les terres qui sont en réalité le patrimoine des indiens.

Pis encore, l'offre d'amnistie, telle qu'elle a été formulée par le gouvernement, veut camoufler sous la peau d'une innocente brebis une politique d'extermination. Dès le début du conflit les zapatistes ont clairement dit qu'ils n'avaient pas pris les armes pour être amnistiés. Cette proposition n'est pas autres chose qu'une reddition déguisée. Ils savent que les zapatistes ne peuvent pas l'accepter et

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c'est pour ça qu'ils la mettent en avant. Elle ouvre sur deux possibilités, avec l'encerclement militaire qui a forcé les zapatistes à se réfugier au plus profond de la selva. Les stratèges militaires essaient de les vaincre par la faim, et qu'à la longue, ils n'auront pas d'autre choix que d'accepter l'amnistie. Ou alors que cette proposition contribuera à démobiliser la société civile mexicaine, à affaiblir la légitimité de la cause zapatiste, et permettra le moment venu de lancer une nouvelle attaque directe.

Une fois encore, les stratèges de Zedillo se trompent doublement. D'abord parce qu'ils n'ont toujours pas compris de quel bois est fait le mouvement zapatiste, l'EZLN. Les mois ont passé et ils n'ont toujours pas réalisé qu'ils n'ont pas à faire à des gens de leur système de domination, habitués à fléchir à la moindre provocation. Et ensuite, ils n'ont pas réalisé non plus le niveau de maturité atteint par une société qui à force de coups, de surprises et de déception: à conquis un espace qu'elle n'est pas prête à abandonner pour une nouvelle illusion.

Pour couronner cette farce, on prévoit de faire appel aux parlementaires pour approuver cette «amnistie». Que tous les députés se remémorent bien ces phrases : «De quoi devons-nous demander pardon ? De quoi vont-ils nous pardonner ? De ne pas mourir de faim ? De ne pas faire silence dans notre misère ? De n'avoir pas accepté humblement le gigantesque fardeau de mépris et d'abandon reçu en héritage ? D'avoir pris les armes quand tous les chemins nous étaient condamnés ? D'avoir démontré au reste de notre pays et au monde entier que la dignité humaine est vivante et bien présente même chez les plus déshérités ? D'être allés au combat avec des fusils au lieu d'ares et de flèches ? D'être tous mexicains ? D'être majoritairement indigènes ? D'appeler le peuple mexicain à entrer tous dans la lutte, sous toutes les formes possibles, pour ce qui lui appartient ? De lutter pour la liberté, la démocratie et la justice ? De ne pas suivre les modèles des guerres précédentes ? De ne pas nous rendre ? De ne pas nous trahir ? Qui doit demander pardon et qui peut l'accorder ?» (Sous-commandant Marcos, 18 janvier 1994). Et nous dirions aujourd'hui : qui va accorder le pardon ? Le PRI, avec ses crimes et ses assassinats ? Le PAN qui avec le coup de pouce donné à son «rival» et son «brillant» procureur a jeté aux orties son passé digne et respectable ? Nous appelons le PRD et le PT non seulement à voter contre une amnistie conçue comme une nouvelle arme de guerre, mais à faire l'impossible pour empêcher que le vote ait lieu.

C'est au contraire la société civile organisée qui doit imposer une issue digne et juste, basée, à notre avis, sur les points suivants.

• L'armée fédérale doit quitter le Chiapas et renoncer à son rôle de bras armés des propriétaires terriens face aux indiens. C'est la seule garantie pour empêcher le massacre en cours et celui beaucoup plus important qui se prépare.

• Une réponse satisfaisante à l'exigence de justice de la majorité du peuple du Chiapas qui a choisi comme gouverneur Amado Avedaño. Tant que ce point n'aura pas été résolu conformément aux décisions de l'Assemblée démocratique du peuple chiapanèque, il sera très difficile de parler

• Réaffirmer clairement le rôle de don Samuel Ruiz et de la CONAI en tant qu'instance de médiation reconnue par les deux parties. De ce point de vue, il faut mettre un terme à la politique de lynchage à laquelle se livrent les forces les plus réactionnaires du pays, avec l'appui du gouvernement fédéral, contre Tatik.

• Mettre fin au terrorisme d'Etat (le seul véritable terrorisme) qui sévit ces derniers temps dans le pays, comme aux pires époques de la répression, quand les disques, les livres et les affiches sont considérés comme de la «propagande subversive», au même rang que les fusils et les grenades. Nous exigeons la libération immédiate et inconditionnelle des prisonniers politiques anciens et nouveaux, l'annulation des mandats d'arrêt, le châtiment des tortionnaires et, tout particulièrement, la suppression du super secrétariat de la répression, créé sous la présidence de Salinas de Gortari, dirigé par Arsenio Farell Cubillas (de funeste mémoire pour les travailleurs de ce pays) qui regroupe les pires figures du milieu policier : Nassar Haro, Acosta Chaparro, Salvador Tanus, Coello Trejo.

• Le tout couronné par une conclusion logique : l'EZLN est une force qui a obtenu dans les faits d'être reconnue par le gouvernement comme force belligérante. Ne pas la reconnaître ouvertement revient pour le gouvernement à créer une nouvelle catégorie, celle de force politique en armes. La CND exige qu'elle soit reconnue comme telle. Le gouvernement n'est pas face à des délinquants ou des terroristes, mais face au meilleur du peuple mexicain ; face à une organisation politique qui dans le climat d'intolérance créé par l'Etat a décidé de se soulever en armes pour construire un nouveau système politique, basé sur la démocratie, seule possibilité d'obtenir que deviennent inutiles non seulement ses propres armes mais toutes

Nous ne savons pas si le gouvernement de Zedillo aura finalement l'intelligence de ne pas poursuivre cette politique. Si ça pouvait être le cas ! Mais en tout état de cause la CND s'adresse au peuple mexicain : il n'est plus possible de vivre à la merci d'une oligarchie qui définit sa politique en fonction de ces intérêts les plus étroits. Nous ne pouvons plus vivre sous les politiques de choc dictées par les banques internationales. Nous devons lutter pour créer un grand mouvement social qui force Zedillo à démissionner et mette fin au système de domination basé sur le corporatisme, la fraude, la corruption et l'illégitimité. En finir avec le projet économique néolibéral qui a plongé dans la misère la majorité des Mexicains. Qui a concentré dans les mains d'un petit groupe les richesses essentielles de la nation. Qui a mis sur le marché la terre et non pas ses produits et qui s'apprête maintenant à dilapider notre richesse pétrolière.

Pour le bien des tiens : Zedillo, démission !

Pour la paix : Zedillo, démission !

Parce qu'il a montré qu'il était incapable : Zedillo, démission !

Pour la démocratie : Zedillo, démission !

Pour qu'il ne continue pas à hypothéquer le pays : Zedillo, démission !

De ce lieu de la selva asphaltée de la ville de Mexico, nous adressons un message à nos frères zapatistes : vous n'êtes pas seuls, nous sommes plus que jamais avec vous. Avec Marcos, Tacho, Moy, Ramona, Ana Maria, Rolando. Avec les enfants de la selva, avec Heriberto, Eva, Vero, se trouve l'immense majorité des enfants du Mexique. Nous ne les laisserons pas périr sous les balles ni de faim. La CND, composante de cette société civile que l'EZLN a aidée à naître, appelle les autres composantes de cette même société à se mettre en route, à reprendre Aguascalientes, le Chiapas. Nous appelons tous ceux qui ont donné des livres pour notre bibliothèque à aller voir s'ils sont bien là-bas. Voir si l'armée mexicaine n'a pas saisi, en les tenant pour subversifs et zapatistes, Alice au pays des merveilles ou le Tour du monde en quatre-vingt jours. Nous les appelons à arrêter cette guerre en obtenant enfin pour notre chère patrie la Paix, la Justice, la Démocratie et la Dignité.

Vive l'EZLN ! Zedillo, c'est la guerre, nous, nous sommes la paix !

L'armée hors du Chiapas ! Vive le Mexique ! *

Mexico, le 15 février 1995

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