Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALGERIE

Les femmes refusent la résignation

· Inprecor n° 389, mars 1995 · p. 17-20 · 2 826 mots

Femmes Maghreb

L'Algérie est venue, ces dernières années, s'ajouter aux dures expériences iranienne, afghane pour éclairer la question des rapports entre femmes et intégrisme, question caractérisée par une violence exceptionnelle. Pourquoi les femmes se retrouvent-elles cibles privilégiées des islamistes, pourquoi servent-elles d'instrument d'affirmation de mouvements politico-religieux? Qu'a-t-elle de si spécifique, cette place des femmes, pour qu'il faille leur nier tous les droits, les faire payer de leur vie, des combats politiques pour des projets de société qui les excluent presque autant les uns que les autres ? Pourquoi servent-elles de chair à canon dans ses guerres d'un nouveau type ? A ces questions devront répondre toutes celles et tous ceux que touche cette réalité. De la même manière que, d'action en analyse, le mouvement féministe occidental et la réflexion marxiste ont construit les thèses sur l'oppression des femmes, le rapport au marché du travail, il nous faudra, à partir de l'histoire que nous forgeons, au jour le jour, décrire, comprendre, expliquer, théoriser, pour que d'autres puissent continuer notre action. Pour le moment, nous en sommes à quelques bribes de réponses et à des masses de constats. Samira FELLAH

D epuis l'indépendance de

l'Algérie, traditionalistes et modernistes se livraient bataille au trarésignation vers du statut des femmes. Dans cette société patriarcale, ébranlée par les transformations sociales qu'avaient entraînées la guerre de libération nationale et les nécessités de reconstruction du pays, les femmes avaient conquis des espaces publies appréciables, dans les grandes villes tout au moins. La génération des femmes formées dans les luttes démocratiques des années 70 et 80, nourries des idées féministes occidentales, portées par les enthousiasmes de l'indépendance, des nationalisations, de la scolarisation massive des filles, de l'accès à l'université avait réagi régulièrement, à chaque agression du régime, en s'appuyant notamment sur la légitimité historique des moudjahidates. Les mobilisations de ces noyaux se sont régulièrement affirmées contre les projets de statut personnel, les lois restrictives et discriminatoires sur le sports, le droit au logement, les autorisations de sortie du territoire soumises à tutelle parentale ou maritale. Sous la pression de fractions traditionalistes du pouvoir, les décideurs tentaient de reprendre d'une main ce qu'ils donnaient de l'autre et les militantes ripostaient sans relâche, jusqu'à l'adoption du code de la famille, en été 1984.

Très peu d'entre elles connaissaient la virulence des textes islamistes de l'époque. Pourtant les déclarations de Soltani, dans la décennie 70, n'avaient rien à envier à celles de Abassi ou de Belhadj. C'est l'occasion de rappeler que les thèses islamistes ne sont pas nées brutalement, un jour funeste de 1988 ou 1989. Mais à la différence de ces dernières années, elles étaient extrêmement minoritaires.

La genèse

Dans leurs écrits, les islamistes à l'époque, considéraient que le pouvoir algérien était illégitime parce qu'il ne reflétait pas l'identité fondamentalement musulmane du peuple algérien, mécréant parce qu'il avait fait le choix du «socialisme» et qu'il entraînait tout un peuple dans la dépravation, en autorisant les «interdits» musulmans, en éloignant les femmes de leur mission naturelle et originelle de procréatrices et d'éducatrices. Il fallait donc, d'après eux, corriger cette profonde crise morale par un redressement des mœurs, passant nécessairement par une réduction radicale des femmes séduites par «l'occident», d'où un foisonnement de publications moralistes et de pamphlets dont les plus célèbres étaient de Masmoudi et de Abou Jerra.

Ces thèses, les même qu'aujourd'hui, montrent bien que la question des femmes est centrale dans le projet islamiste,

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* comme dans tout projet fondamentaliste d'ailleurs. Cette question est tellement essentielle qu'elle est à l'origine de multiples divisions de la mouvance islamiste. Si les sections féminines d'El Irchad Ouel Islah, proches de Hamas de Mahfoud Nahnah, dans un passé plus récent, ont toujours admis le droit au travail, au divorce, à la pratique du sport sans remettre en cause ni la polygamie ni la présence des hommes sur les femmes, d'autres tendances, celle du FIS notamment, allaient jusqu'à utiliser les barres de fer contre les étudiantes de cités universitaires pour les empêcher de sortir. Malgré ces différences, tous s'entendent pour considérer que l'édification de l'ordre islamique passe par la normalisation de la société et par l'asservissement des femmes à leur rôle de génitrice et d'éducatrice.

Le développement

Ces idées ne pouvaient s'épanouir dans une Algérie en plein essor, admirée, adulée, riche de sa rente pétrolière qui offrait travail, logement et santé pour tous. Pas plus qu'à l'ombre d'une dictature qui ne souffrait aucune contestation. Il en allait tout autrement, dans l'Algérie des années 80, aux prises avec une crise économique sans précédent. La mal-vie qui en résultait avec son lot de chômage, d'exclusion et d'appauvrissement de pans entiers de la société, entretenait plus qu'un cadre pour exprimer sa révolte. Son besoin de comprendre les causes de la détresse sociale se satisfaisait des explications sommaires propagées par les islamistes grâce aux relais que constituaient les innombrables mosquées.

Par ailleurs, la crise économique provoquait un repli sur les structures traditionnelles de solidarité, ravivant un terreau que les islamistes ont pu utiliser.

C'était la faute aux femmes si rien n'allait dans le pays, c'était la faute aux femmes si les jeunes n'avaient pas de travail, si les désœuvrés se droguaient, si les orphelinats s'emplissaient.

La brèche démocratique forcée de 1988 avait offert des espaces à tous, au mouvement démocratique comme aux islamistes, mais avec cette inégalité, au départ : le régime de Chadli n'allait pas laisser les mouvements de gauche se développer alors que cette ouverture avait pour but de développer l'infitah économique et de libéraliser à outrance. Les islamistes se révélaient des appuis de choix sur la question économique et la foi dans la force de l'armée permettait les calculs les plus osés. Ainsi fut fait. Les femmes, qui avaient également profité de cette ouverture pour élargir leur base de pression, et réalisé de

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formidables mobilisations, se sont retrouvées face à un ennemi supplémentaire qui bénéficiait de la complicité du premier. Leurs protestations ne pouvaient être que brailleries comme la révolte des jeunes n'avait été que «chahut de gamins». Quels poids pouvaient avoir les revendications des femmes face à un tel enjeu ?

Les prêches les plus violents contre les femmes se sont développés et les violences physiques se sont impunément multipliées. Le pouvoir s'obstinait, pourtant, à reléguer ces actes, symptomatiques d'une confiance grandissante des islamistes en leur propre force, au statut d'exception, de simple fait divers. Confiant dans sa force, il les laissa dire et faire, pensant pouvoir reprendre les choses en main quand il le déciderait.

La confrontation

Les mobilisations de ces années là étaient encadrées par cette génération de femmes de 40 ans dont les rangs s'élargissaient à de jeunes activistes des mouvements étudiant et berbère, seuls bastions où les idées de gauche se perpétuaient, se renouvelaient. Dans le reste de la société, le radicalisme prenait peu à peu la forme de l'islamisme et le discours misogyne du FIS répondait aux frustrations des jeunes et à leurs rancœurs. Le succès électoral du FIS aux municipales, en 1990, les a définitivement convaincus qu'ils étaient bien dans le camp des vainqueurs. A cette époque là, campagne électorale oblige, c'était les femmes qu'il fallait soulager de tous les fardeaux, c'était les femmes qu'il fallait réhabiliter, «donnons-leur de l'eau, des logements décents, des salaires» même, mais à la condition qu'elle restent à la maison, qu'elles fassent des enfants et qu'elles laissent les hommes, traduisez par là les hommes du FIS, s'occuper des affaires sérieuses, celles de l'Etat. La majorité écrasante des femmes, les travailleuses surtout, usées par la vie quotidienne, par la double journée harassante, les transports difficiles, les pénuries d'eau et de denrées, les horaires impossibles des enfants scolarisés, se sont abandonnées à ce discours de prise en charge. D'autres, les jeunes notamment, trouvaient dans l'activisme militant des espaces de liberté, un droit au mouvement que la société traditionnelle ne leur aurait jamais permis autrement. Elles avaient droit, de plus, à une reconnaissance sociale jamais rêvée de la part de pères, de frères et de voisins. A ce prix là, le voile ne comptait pas. De signe d'oppression, il devenait un moyen d'affirmation de soi. Ce sont ces femmes qui ont servi à opposer aux revendications féministes les arguments les plus contraires aux droits des femmes. Ce sont elles qu'on a fait défiler, par milliers, dans les rues d'Alger, de Constantine et de Blida, réclamant un Etat islamique qui ne leur consentirait que le rôle de reproduc-

Rien d'étonnant donc à ce que ces femmes en lutte pour leurs droits d'une part, et l'intégrisme de l'autre, se soient retrouvés, peu à peu, dans une confrontation de plus en plus directe, de plus en plus

C'est cette confrontation, de plus en plus inégale, qui se traduit aujourd'hui par les enlèvements, les viols, les assassinats de femmes, inlassablement dénoncés par les noyaux organisés de femmes.

Ces manifestations extrêmes de la violence contre les femmes sont relativement récentes puisqu'au début de la guerre civile larvée, les femmes étaient exclues des listes d'exactions. Une fatwa générale avait décrété qu'une femme ne pouvait se faire tuer que si elle-même portait des armes. C'est ainsi, d'ailleurs que fut justifié le premier meurtre, celui de la petite Belhadj, secrétaire de police. On entendait à la télé l'informateur de ce meurtre expliquer qu'ils avaient fouillé le sac de la jeune fille à terre pour y prendre le PA inexistant. C'est seulement une dizaine de mois plus tard que Katia Abad, lycéenne de 17 ans, est abattue à un arrêt de bus de Meftah pour avoir refusé de porter le hidjab. Sinistre concrétisation de la campagne de terreur menée, menaçant de mort toutes les femmes qui n'accepteraient pas de se plier à cette injonction. Campagne ratée, d'ailleurs, puisqu'en dehors de villages où l'hégémonie récente des groupes armés intégriste, conjuguée au traditionalisme, est indiscutable, les femmes ont continué à aller aux courses, au travail, tête nue, occupant la rue, de jour, ostensiblement. C'est l'époque où les femmes, étrangères les unes aux autres, échangent sourires et regards, dans une complicité empreinte de malice, puisant courage et énergie dans cette résistance partagée, si éloignée des manifestations bruyantes et gaies des années précédentes. Puis sont venus les meurtres sanglants de femmes accompagnant dans la mort leurs maris, frères ou pères désignés par les groupes armés comme fonctionnaires ou simples appui du système. Jeunes, vieilles, enceintes, la télé commença de faire défiler les images de leurs corps ensanglantés, de leurs gorges cisaillées, de leurs ventres ouverts. Les deux jeunes filles de Birtouta, tout près d'Alger, en novembre 1994, firent éclater l'horreur des filles enlevées et violées. Les repentis, défilant sur le petit écran, se sont mis à décrire les pratiques sauvages et primaires des groupes de maquis. La guerre aux «kouffars» devenait donc totale : au nom du djihad islamique contre les mécréants, le pillage et le viol sont désormais autorisés. La peur réservée aux représentants modestes du pouvoir, policiers, gendarmes, petits fonctionnaires d'Etat et à leur familles, aux militants de partis complices du coup d'Etat de janvier 1992, aux intellectuels perçus comme des alliés du régime, s'étendait à toute la société. La rentrée scolaire de septembre 1994, interdite par les communiqués du GIA, depuis août, s'est faite, quand même malgré la peur généralisée. Envoyer ses enfants à l'école, y aller soi même quand on est enseignante, surtout, relevait du plus grand courage, de la volonté de ne pas céder à une sale guerre entre deux puissants protagonistes armés que refusaient et continuent de refuser les masses, dans leur ensemble. De toutes les manifestations organisées ces dernières années contre le terrorisme, celle du 22 mars 1993 à l'appel de l'Union générale des travailleurs algériens et celle du 22 mars 1994 à l'appel des femmes, correspondent à des moments de révolte sincère contre la violence. L'appel à cette dernière manifestation contemait des termes ignobles, fleurant le racisme néo-pied noir de certains pans de la petite bourgeoisie que cette guerre privait de ses privilèges mesquins, du genre «on peut plus boire tranquillement sa petite bière avec les copains». Mais les femmes qui constituaient les deux tiers des manifestants, réclamaient essentiellement le droit à la vie, à la différence, et certainement pas le meurtre organisé de centaines de milliers de jeunes désespérant de la vie au point de l'ôter aux autres, dans un jeu sinistre de quitte ou double avec l'histoire.

Pour le droit à la vie

Les véritables rendez-vous sont, depuis quelque temps déjà, les enterrements. Morbide mais vrai ! C'est à ces occasions que s'échangent les informations, les conseils, les adresses discrètes, c'est là que s'organisent la solidarité, les départs, les prises en charge. C'est là que chacun mais surtout les femmes se ressourcent aux contacts rendus difficiles par les précautions à prendre, au partage de la peine et de l'angoisse. L'enterrement de Mme Ouraïs, enseignante et militante femme, assassinée dans la rue, en ce mois de ramadhan a regroupé des centaines de femmes, enseignantes pour la plupart. Les propos échangés étaient plus des serments de résistance que des messages de désespoir. La peur est là, bien sûr, mais la colère, bien au delà, la colère devant l'impuissance d'une population prise en étau dans une guerre dont les moyens la dépassent,

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dont les formes la révoltent.

C'est avec l'ignoble assassinat de Nabila Djahnine, présidente de l'association de femmes Cri de femmes, qu'une nouvelle étape est franchie. A travers elle, ce sont bien les militantes qui sont ciblées, autrement dit les maillons les plus déterminés dans l'opposition au projet islamiste. A travers elle, c'est les voix résolues que l'on veut faire taire, pour assujettir la société entière. La logique des groupes armées consiste non seulement à isoler le régime, à l'extérieur comme à l'intérieur, à le harceler sur tous les fronts, afin d'atomiser ses forces mais aussi à tétaniser la population de façon à tuer dans l'œuf toute velléité d'opposition à leur volonté de conquête du pouvoir.

Ni FIS, ni armée !

Or c'est bien cette troisième force, ce front d'opposition aux islamistes, indépendant du pouvoir que les femmes n'ont pu contribuer à construire. De même que dans les années d'ouverture démocratique, elles n'ont pu contraindre tous ceux qui se proclamaient démocrates à être conséquents avec eux-mêmes. Plus touchées que quiconque par le projet islamiste, les femmes avaient une conscience plus aiguë du danger. Cassandre jacassantes pour beaucoup de «démocrates», elles ont obtenu, de ci, de là, des soutiens quelquefois réels, bien souvent lâchés du bout des lèvres, à des moments cruciaux. Lors de la campagne contre les procurations, de la bataille pour des candidatures de femmes aux législatives en 1991, des batailles de cités universitaires, les limites étaient lamentablement, tragiquement visibles. A l'édification d'une force réelle, les leaders «démocratiques» préféraient ostensiblement les médias. Pendant que des militantes s'usaient à la tâche, d'autres, se gargarisaient de phrases bien tournées devant les caméras d'outre-mer. Non pas que l'utilisation des médias soit inutile pour un travail de propagande, mais ils et elles en oubliaient la nécessité du travail de terrain. La logique dévoyante de la médiatisation continue puisque les stars politiques, à l'abri, dans l'exil, vivant de déclarations intempestives, font payer leurs positions désormais personnelles à celles qui ont choisi de ne pas abandonner le terrain.

C'est Nabila Djahnine, opposée, en janvier 1992, aux appels de l'armée qui feront des islamistes des martyrs de la démocratie, déterminée à poursuivre sa lutte de femme et de démocrate par la résistance farouche, qui tombe sous les balles de l'ennemi.

Les traditions unitaires dominantes dans la mouvance féministe ont toujours empêché de dénoncer les mensonges les plus flagrants et les déclarations les moins respectueuses de la pluralité des positions. Le souci de voir en positif, à travers la médiatisation de femmes algériennes, quelles qu'elles soient, la reconnaissance des luttes de femmes, avant tout, a pourtant causé bien des injustices et bien des entorses à la réalité militante.

Le refus d'apparaître divisées a enfermé toute une fraction du mouvement femmes, depuis janvier 1992, dans un silence qui a contribué à faire croire qu'elles ne militaient plus. Et pourtant, pendant que ces grandes dames participent courageusement aux plateaux illustres de chaînes françaises, des militantes, modestes, discrètes, continuent de travailler, d'enseigner malgré les écoles incendiées, jusque dans les quartiers chauds et les villages éloignés, participent à la grève de la faim des licenciés des PTT, en octobre 1994, organisent la grève des pétroliers en novembre, négocient les conventions collectives de décembre, travaillent sans relâche à la formation de jeunes militantes féministes, maintiennent les contacts entre engagées, par des rencontres régulières et dénoncent, de tout près, les assassins. A toutes ces femmes courage, défiant le danger au quotidien, un hommage particulier est dû. Une solidarité particulière aussi. Celle qui est accordée aux réfugiées doit se maintenir et s'étendre de toute évidence. Mais elle ne doit pas faire oublier celle dont ont tant besoin toutes ces Algériennes et tous ces Algériens, qui consacrent leur énergie à vivre normalement, à réduire le poids du stress et de l'émotion et grâce auxquels l'Algérie n'est pas encore un pays de résignés. *

Alger, 25 février 1995

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