Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT-ESPAGNOL

Corruption et crime d'Etat

· Inprecor n° 390, avril 1995 · p. 24-25 · 1 811 mots

État espagnol Euskadi France

Au cours des derniers mois, la scène politique espagnole a été bouleversée par une série de scandales. Parmi les plus significatifs est celui qui a mis en lumière les activités du Groupe anti-terroriste de libération (GAL) et de Luis Roldan ex-directeur général de la Guardia civil. La trame du GAL et le «cas» Roldan ne sont pas comparables en dimension, mais font partie d'une seule et même rocambolesque tragi-comédie, où les rats qui vivent dans les cloaques de l'Etat et les hommes politiques sans scrupules qui s'engraissent avec l'argent destiné aux premiers, forment le corps des acteurs de la lutte appelée lutte anti-ETA. De fait l'affaire du GAL, que tout le monde donnait pour classée une fois condamnés et incarcérés les ex-inspecteurs de police Jose Amedo et Michel Dominguez, est revenue sur le devant de la scène (en juin 1993) à cause de la fuite de Luis Roldan. Joxe IRIARTE «BIKILA»*

In effet, par cette fuite, Rol-

E dan laisse dans une situa-

tion ridicule le ministre de l'intérieur d'alors, M. Asuncion, en l'obligeant à démissionner. D'un seul coup, Amedo et Dominguez, qui se croyaient en relative sécurité, subissent la première vague de panique : d'un côté, ils savent que le gouvernement protecteur du Parti socialiste ouvrier d'Espagne (PSOE) peut perdre le pouvoir ; de plus ils se rendent compte que le nouveau ministre de l'intérieur, Juan Alberto Belloch, n'a pas l'intention de les amnistier et maintient le système du

I ETAT-ESPAGNOL «troisième degré» (ils doivent revenir passer toutes les nuits en prison). Plus grave encore est qu'ils s'aperçoivent que l'argent régulièrement versé à leur famille n'arrive plus. Le juge Baltasar Garzon, qui a réouvert le dossier Marey, premier enlèvement réalisé par le GAL, a gelé les comptes des «fonds réservés» qui sont liés à cette affaire.

Les deux détenus réagissent rapidement et menacent de parler. Par la bouche de l'ex-policier Jose Amedo, le public commence à être mis au courant que Amedo et Dominguez ont accepté de jouer le rôle de bouc-émissaires, en échange de quoi ils recevaient protection et compensations économiques pour toute la vie. Ils fournissent des preuves indéniables qu'ils n'ont pas agi seuls, démentant la thèse défendue par le gouvernement espagnol, selon laquelle «le GAL n'a pas existé» au delà de ces deux fous solitaires.

Il restait clair que, comme réseau ou comme organisation (que ce soit l'un ou l'autre importe peu), le GAL fut une véritable trame noire créée et alimentée par différents niveaux de l'appareil d'Etat. L'arrestation des chefs directs des deux détenus, Planchuelo et Alvarez (qui sont accusés d'avoir préparé et exécuté diverses actions) plus celle de Jose San Cristobal, ex-gouverneur civil et ex-secrétaire d'Etat à la sécurité et de son successeur Rafael Vera, à qui a succédé Ricardo Garcia Damborenea, responsable politique du PSOE en Bizkaia et toujours avec le même style, met en évidence la profondeur de l'implication du parti du gouvernement et des appareils de l'Etat. Les choses ne se sont pas arrêtées là. On sait aussi maintenant à quoi ont servi les fonds réservés: pas seulement pour payer des informateurs, contracter des tueurs, mais aussi pour remplir les porte-feuilles privés des chefs eux-mêmes, dont les ex-ministres Barrionuevo et Corcuera, de la soi-disant lutte anti-terroriste, qui s'autoattribuaient des salaires supplémentaires et des primes de risque. A une politique criminelle, faisant appel pour en finir à des coups policiers et para-policiers, ce qui pose une question politique, c'est-àdire l'existence de l'ETA, s'ajoutait une corruption sans limites. Ceux qui administraient l'argent destiné à financer cette lutte à «n'importe quel prix» s'en répartissaient une bonne part entre eux.

Lutte anti-terroriste et guerre sale Ce n'est ni la première fois, ni la dernière que des guerres sont jugées propres ou sales, mais au fond elles sont toujours une immense affaire pour les bourgeois, les politiques et les militaires. C'est pourquoi ils tiennent à ce qu'elles se perpétuent.

* Membre du ZUTIK, organisation de gauche révolutionnaire issue de la fusion du Mouvement communiste et de la Ligue communiste internationaliste (section de la Quatrième internationale en Euzkadi).

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Dans cette affaire, peu importe de savoir si la guerre sale a été créée par le PSOE ou s'il a hérité de quelque chose qui existait, mais lui a ajouté sa propre empreinte. Les données indiquent que le PSOE a trouvé différents réseaux et expériences (les ATE, AAA, GANE, guerilleros du Christ-roi et bataillons basco-espagnols qui ont laissé derrière eux un solde de 37 morts et 166 blessés), mais au lieu de les démanteler il en a profité et les a rendu les plus puissants possible. Il faut se rappeler que le PSOE est arrivé au gouvernement en pleine vague post-putchiste (23 février 1982). Cela a produit un repli centriste dans la question nationaliste en réinterprétant de manière restrictive les statuts d'autonomie, exigeant une main plus dure contre le nationalisme radical et armé de l'ETA. Cédant à ces pressions le PSOE a adapté la loi anti-terroriste et a préparé le plan ZEN (Zona Especial Norte) qui donnait des pouvoirs spéclaux aux corps de sécurité de l'Etat placés dans les Communautés autonomes basque et Navarra (les deux communautés qui forment l'Euskadi sud), c'est-à-dire que la loi a été appliquée dans sa version la plus extrême en couvrant mauvais traitements, tortures, etc. Malgré cela, ils n'ont pas réussi à vaincre l'ETA qui à cette époque avait une grande capacité opérationnelle et un soutien politique et social en hausse. Ils ont alors décidé d'en finir avec ce qu'ils appelaient le «sanctuaire français». Ils ont compté pour cela sur le gouvernement frère du parti socialiste français, qui prendra en charge de contrôler et de réprimer dans la mesure du possible le soutien que l'ETA a en Iparralde (pays basque français), à l'intérieur de la colonie de réfugiés et dans le secteur du propre nationalisme basque autochtone, mais ils ont compté aussi avec la volonté d'activer un nouveau type d'opération anti-terroriste pour frapper le plus fort possible : ainsi se met en marche le GAL.

Les policiers espagnols, avec la collaboration des fonctionnaires français et des débris de l'ancienne extrême droite française ont contracté des professionnels du crime à qui, en plus d'argent, ils offrent un soutien du «côté espagnol». Ainsi de 1983 à 1993 le mélange des maffiosi, ex-OAS et policiers espagnols va réaliser divers enlèvements, disparitions et meurtres avec des attentats terroristes.

Gestionnaire socialiste !

Le GAL en seulement trois ans

1983-1986 a accompli 28 meurtres, 2 disparitions, 30 blessés et plusieurs enlèvements, en territoire français, et sans que les autorités françaises réagissent. Le résultat est clair : le GAL avec ses assassinats d'une part et la politique du gouvernement français d'autre part ont réussi à désarticuler pratiquement toute l'infrastructure de l'ETA en Iparralde. Roldan, connu comme «El Algarrobo» (pour sa ressemblance physique avec un bandit mythique d'une série télévisée) est quelqu'un de la génération des jeunes socialistes arrivés au PSOE la veille de sa victoire électorale et qui de Saragosse, il passe délégué du gouvernement central en Navarre. Là, il crée rapidement un noyau d'amitié au sommet du PSOE et avec une partie du patronat régional. Très vite il devient le premier civil à occuper le poste de directeur général de la Guardia civil, qui malgré son nom est encore dirigée selon des codes et des lois militaires. La Guardia civil a sans doute été créée pour les besoins répressifs de l'Etat espagnol. Depuis toujours haïe par la population, socialement isolée entre les quatre murs de ses «maisons-casernes», elle a été l'objet d'un changement d'image et de modernisation. Il s'agissait de lui donner un nouveau visage et surtout de l'adapter à l'époque, d'attirer des gens nouveaux ayant un certain niveau culturel et de la préparer à une lutte anti-terroriste plus spécialisée. En résumé, un important volume d'investissements a été effectué en matière d'armements, blindage de véhicules, réseaux informatiques et installations diverses

Tout cela constituait un terrain pourrait combiner une apparence d'intéune absence totale de scrupules dans l'usage et l'abus de ces outils afin de s'enrichir dans les plus brefs délais. Roldan était cet homme-là.

Avec la complicité de différents membres de la Guardia civil, il a donné des permis de construire pour des nouvelles casernes, a acheté des matériaux au double de leur valeur, tout ça en échange de pots de vin de plusieurs millions. Il a détourné des fonds réservés à ses propres comptes courants et a même réussi à escroquer l'Institut des orphelins de la Guardia civil elle-même (c'est-à-dire que celui qui présidait les funérailles des parents tombés dans la lutte anti-ETA était celui-là même qui volait en permanence l'argent des enfants orphelins).

Mais son patrimoine a tellement gonflé que finalement un journal, «Cambio 16» a donné l'alarme et est apparue à la lumière du jour une fortune oscillant entre 2 000 et 4 000 millions de pesetas. Pas mal pour celui qui était entré en politique sans un sou, milliardaire au bout de 10 ans!

Le gouvernement a dû intervenir, la justice aussi et en très peu de temps Roldan est passé de candidat sérieux au ministère de l'intérieur à être obligé de démissionner, tout en étant soumis à une investigation judiciaire et parlementaire. En juin 1993, il a pris la fuite bien qu'en théorie il fût sous surveillance policière. Ses amis l'ont aidé, c'est clair. La liste des gens ayant intérêt à ce que Roldan ne soit pas capturé était très longue, comme on a pu le prouver grâce aux documents trouvés dans son coffre en Suisse. Le fait que le Service d'intelligence militaire (CESID) ait été l'une des mains protectrices de la fuite de Roldan est un secret de Polichinelle. Après 10 mois de fuite, Roldan s'est rendu à la police dans des circonstances pas claires. La rapide diffusion par le journal El Mundo de documents prétendument émis par les autorités laoselon lesquels celles-ci donnaient Roldan à la condition qu'il soit jugé seulement pour deux délits et selon le code pénal du Laos, a ouvert la porte du scandale. Le ministre Juan Alberto Belloch a reconnu à posteriori l'existence de ces documents mais en a minimisé l'importance. Mais cette histoire s'est aussi avérée fausse, puisque les autorités laotiennes n'ont pas reconnu les documents et ont même nié que Roldan ait été détenu dans ce pays. Ce nouveau scandale a dépassé largement le précédent. Dans l'actualité rien n'est vérité et tout est fiction, sauf que Roldan est détenu et que le ministre, immaculé en théorie, de la justice et de l'intérieur est enfoncé jusqu'au cou. Des diverses hypothèses qui circulent dans les couloirs politiques, la plus fiable est celle qui favorise une manœuvre du ministère de l'intérieur qui trompe Roldan grâce à des documents falsifiés (qui apparemment lui garantissent des peines très minimes). N'empêche que l'intervention combinée de plusieurs services secrets contrôlés par des ministres rivaux, ont fait échouer la manœuvre et ont laissé le ministre de l'intérieur sans

San Sebastian, 22 mars 1995

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