plusieurs commentateurs, que les électeurs blancs ont approuvé la Proposition 187 à une écrasante majorité, tandis que les électeurs membres des minorités s'y seraient majoritairement opposés. La cruelle réalité des faits est que si 56 % des électeurs afro-américains ont voté contre la Proposition 187, 44 % d'entre eux ont voté pour et que si 54 % des électeurs d'origine asiatique ont voté contre, pas moins de 46 % l'ont approuvée. Il s'est même trouvé 22 % des électeurs latinos pour approuver la Proposition 187 (78 % d'entre eux votant contre). Dans un quartier du sud de Los Angeles, peuplé principalement par des Latinos et des Noirs, la Proposition 187 a été soutenue par une étroite majorité. Il y a une explication toute faite à ces chiffres : la très mauvaise situation économique de la Californie a créé une atmosphère d'insécurité, de peur et de ressentiment très aigus. Dans ce contexte, la désignation de boues émissaires par les patrons et par les politiciens à leur service ont convaincu beaucoup de travailleurs du fait que leur problèmes étaient causés par les immigrés clandestins qui prendrait une trop grosse part d'un gâteau qui tombe en miettes.
Les militants du mouvement syndical, ceux des mouvements pour l'égalité des droits ou pour les libertés démocratiques, ainsi que les révolutionnaires, sont confrontés à la tâche ardue consistant à dépasser les divisions mises en lumière par la victoire électorale de la Proposition 187. Il faudra qu'ils soient imaginatifs pour réparer ces déchirures au sein de la classe ouvrière et pour que soit poursuivi le combat exaltant des opposants à la Proposition 187. *
Los Angeles, novembre 1994
Justice sociale et
écologie
Les minorités ethniques des EtatsUnis sont les premières à être frappées de plein fouet par la pollution. C'est en effet d'abord dans leurs villes, leurs quartiers et leurs ghettos que les usines déversent leurs produits toxiques et que sont installées les décharges de déchets industriels. Selon certains rapports officiels, le taux d'intoxication moyen est deux fois plus élevé chez les enfants noirs que chez les enfants blancs. Patick CALIGARI
D ans la cité des Anges,
71 % des Afro-américains et 50 % des Latinos des Blancs. Avec les couches pauvres de la population blanche, les minorités sont donc les premières victimes d'un système de production qui épuise les ressources naturelles sans satisfaire les besoins sociaux et qui, dans la logique folle de la course au profit, assassine les populations les plus démunies. Comme toujours aux Etats-Unis, la question raciale surdétermine l'ensemble des
Comme l'écrivait récemment l'ancien président de l'Association nationale pour le progrès des gens de couleur (NAACP), le révérend Ben Chavis Jr, c'est en effet la discrimination raciale qui ordonne et répartit - volontairement - le poids des pollutions, des empoisonnements, des intoxications et qui décide, en dernier ressort, de la vie et de la mort de certains secteurs de la société nord-américaine.
S'il est vrai que les émanations toxiques ne connaissent ni les frontières naturelles, ni les barrières de classe, ni les fossés inter-raciaux, il n'en est pas moins vrai que ne sont pas neutres, mais bien marqués racilement et socialement, les lieux où éclatent les catastrophes écologiques et les localités où, au quotidien, respo HAVE
BABYLON WILL
pirer, travailler, dormir et manger signifie s'intoxiquer progressivement.
Race et classe sont donc ici inextricablement enchevêtrées bien que l'on ne puisse ni réduire l'une à l'autre ni les confondre.
Old Dixie et la justice écologique
C'est done au cœur même de Dixie (les Etats du sud), parmi les masses noires, que la prise de conscience des menaces écologiques s'est greffée sur une conscience citoyenne dont les aspirations sont encore loin d'être satisfaites. En cela, sous des formes nouvelles, le Mouvement pour la justice écologique apparaît pour certains observateurs comme le phénomène de masse qui est à même de reprendre le flambeau mal éteint du mouvement pour les droits civiques des sixties. Les Etats-Unis comptent aujourd'hui environ 7 000 groupes se réclamant de la «justice écologique». Créés pour la plupart à la fin des années 80, ces grupes sont essentiellement composés de militants trop jeunes pour avoir connu les batailles des années soixante ; pourtant, à l'évidence, il y a une profonde filiation avec le mouvement qui avait «secoué les masses du sud». Cette filiation apparaît dans les
formes de lutte et d'organisation et dans le discours très inspiré qui n'est pas sans rappeler ceux de Luther King dans leur «radicalisme moral» : manifestations, pétitions, boycotts, enquêtes, propositions de lois, travail d'éducation et d'organisation au sein des communautés, etc. D'autre part, et c'est un fait relevé par tous les observateurs, les femmes occupent dans ces luttes une place prépondérante.
Au cours de la dernière décennie, les organisations de la communauté noire des Etats du sud ont accumulé une formidable expérience dans la lutte pour la défense de l'environnement et des droits sociaux. En décembre 1992, 2 500 personnes (70 % de «minorités» et 30 % de Blancs), venues de quatorze Etats se sont réunies à la Nouvelle-Orléans pour jeter les bases d'un vaste mouvement pour la «justice écologique» à l'appel du Southern Organizing Committee for Economic and Social Justice (SOC) et de la Gulf Tenant Organization.
Le SOC est un réseau multiracial de groupes agissant au sein des communautés du sud contre le racisme, la guerre et l'injustice sociale. Son manifeste est sans ambiguité et très caractéristique dans son langage et dans ses conceptions de l'approche politique des mouvements sociaux qui se développent aujourd'hui aux Etats-Unis : «Notre mouvement, animé par des gens de couleur, par des pauvres et par des gens issus de la classe ouvrière est un mouvement à objectifs multiples. La population doit en effet faire face à tant de problèmes pressants, que les gens ne se réunissent jamais pour discuter de la lutte contre la pollution sans aborder, en même temps, la question des brutalités policières, du chômage, de la santé, du logement et de l'éducation. Nous commençons à tisser des liens entre ceux qui travaillent à la sauvegarde de leurs quartiers et ceux qui s'organisent contre leurs conditions mortelles de travail. Nous commençons aussi à toucher les communautés ouvrières blanches qui mènent la lutte pour la vie, contre l'empoisonnement de leur environnement. Nous combattons pour une révolution environnementale qui peut sauver la terre et ses habitants. Afin d'arrêter la destruction causée par la société moderne, nos processus de production doivent être profondément modifiés ainsi que notre utilisation des ressources. Seul un mouvement qui implique une approche globale à faces multiples peut jeter les fondements de changements aussi profonds».
De son côté, la Gulf Tenant Organization est une organisation de locataires implantée le long de la «Route du cancer», cette longue bande polluée qui s'étire entre Bâton-Rouge et la Nouvelle-Orléans. La lutte pour le droit au logement social a conduit l'association à la nécessité d'étendre son champ d'activité en recherchant des alliances : «il ne sert à rien de se battre pour des logements décents, si en sortant de chez nous, il nous faut repirer l'air pollué par les unsines pétro-chimiques concentrées le oong du
Enfin, le People of Color Environnemntal Leadership Summit a réuni des syndicalistes, des écologistes et des membres de la communauté noire pour débattre de l'articulation entre les préoccupations des uns et des autres. Cette conférence a constitué un événement sans précédent qui a par ailleurs pris de court les grandes organisations écologistes. Des centaines de délégués venus des quatre coins des Etats-Unis et issus de toutes les communautés — «black, latino, native, asian, anglo» — ont adopté «Dix-sept principes pour la justice écologique». Pour Ann Braden, co-présidente du sommet, «si cette initiative fait partie du mouvement écologique, elle est aussi un nouveau mouvement pour la justice sociale qui doit redéfinir le terme d'écologisme pour y inclure tout ce qui touche aux conditions de vie des communautés». De son côté, Willie Rudd, président du Syndicat des travailleurs du bois, indiquait clairement le défi auquel est consacré le syndicalisme : «Nous sommes concernés par la vie des gens que nous représentons ou que nous voulons représenter. Si nous obtenos des conditions de travail satisfaisantes dans l'entreprise, mais que chez eux, les travailleurs sont empoisonnés par les pollutions diverses, c'est aussi notre problème. Nous devons également nous engager sur
Une nouvelle frontrière :
une alliance progressiste
Nombreux sont ceux qui pensent que renouant les fils de l'histoire en réanimant les aspirations du mouvement pour les droits civiques, le processus qui est en cours «secouera la Nation toute entière». Les chemins de la construction d'une nouvelle alliance, d'un «arc-en-ciel social et ethnique» sont esquissés. «Le mouvement se développe de façon à faire place à tous» souligne encore Ann Braden. Mais, comme dans toutes les tentatives de coalition, «faire place à tous» n'a de sens que dans la reconnaissance de l'«identité particulière» de chacune des composantes — qu'elle soit sociale, ethnique ou de genre
- et des oppressions et exploitations particulières dont chacune d'entre elle est vic-
C'est là qu'intervient deux problèmes essentiels qui se discutent depuis des lustres dans l'aire progressiste nord-américaine : l'indépendance du mouvement noir et la construction d'une force politique indépendante. C'était sans aucun doute le sens donné par Ron Daniels à sa candidature aux présidentielles de 1992. Il va sans dire aussi qu'une des données essentielles de cette longue marche a été constituée par la rébellion de Los Angeles (1992) et par la paix des gangs qui s'en est suivie. «Donnez-nous un marteau et des clous et nous reconstruirons la ville» reste de ce point de vue le slogan et le programme des jeunes membres des gangs noirs qui se sont propulsés sur le devant de la scène comme un groupe social aspirant à reconstruire la cité des anges sous «contrôle communautaire». Cette paix, sortie des cendres de South central, est ainsi une des expressions de la volonté des bannis de l'intérieur d'être partie prenante d'un monde à reconstruire.
Une pensée stratégique pour une gauche moléculaire
Certaines de ces initiatives commencent à se rassembler dans des processus diversifiés et plus larges de fondation de coalitions autour d'un programme de changements sociaux. Ces coalitions naisssent de la convergence d'initiatives de mouvements agissants à la base. Le Parti démocrate étant inapte — et surtout considéré comme tel par des franges militantes de plus en plus larges — à répondre aux attentes du mouvement social, de nombreux regroupements ont déjà présenté aux élections locales des candidats issus de leurs propres rangs. Des dizaines d'entre eux ont ainsi été élus au plan local et au plan des Etats tandis que des caucus (forums) d'élus progressistes se constituaient dans plusieurs Etats.De son côté, le mouvement ouvrier est toujours très affaibli mais il semble beaucoup moins isolé qu'au cours des années 80. Les luttes victorieuses comme celles des charbonnages Pittston, de l'Université de Yale, de la manufacture d'armes Colt sont en rapport étroit avec les choix stratégiques de sortir le syndicalisme de l'enfermement au sein des enceintes de l'usine. Le community support, c'est-à-dire la recherche d'appui dans les communautés et les collectivités territoriales, a été la clé qui a permis de sortir de l'isolement et de construire un rapport de force nouveau et de franchir les murs d'incompréhension et de rivalités, notamment entre les communautés. Cette recherche d'alliances concerne désormais l'ensemble des mouvements sociaux qui y
ont été contraints face aux difficultés et aux reculs que chacun d'entre eux connaissait dans son domaine d'activité propre. Tout en affirmant leur spécificité et leur autonomie, les mouvements pour les droits civiques, les droits sociaux, les mouvements des minorités, les mouvements de défense des droits des homosexuel(les), les organisations féministes, les mouvements de défense de l'environnement, forment des coalitions à géométrie variable en fonction des objectifs à atteindre. Un processus nouveau s'est ainsi mis en marche. Il a conduit les militants à développer un nouveau mode d'intervention, une nouvelle pratique politique qui s'adresse aux
C'est le bridge building, la construction de passerelles. Il s'agit de mettre en relation des mouvements d'intérêts divers — parfois divergents —, de les faire cohabiter et agir ensemble. Des mouvements autrefois isolés, pensant pouvoir agir seuls, se considèrent maintenant comme «partie d'une alliance en constitution»Cette stratégie n'est pas encore clairement définie : elle est à la fois «mouvement de mouvements, coalition de coalitions, convergence démocratique, nouveau bloc social, etc.». Elle varie selon la culture de chacune des organisations constituantes et est conçue sur l'idée du «droit à la divergence». Ces coalitions ne sont plus comme par le passé de simples alliances de circonstances se réduisant à une unité d'action superficielle (le «chacun pour soi ensemble»). Au contraire, ces coalitions reposent sur l'idée centrale de la «Justice pour tous» : «Les préoccupations du mouvement ouvrier devenaient de nouveau celles des droits civiques, des femmes, des consommateurs. Il n'avait pas d'intérêt particulier à défendre mais il reprenait sa place dans la défense de l'intérêt public»La stratégie des coalitions permet, sans les nier, de dépasser les contradictions internes aux mouvements sociaux, de franchir les divisions de races, d'origines, de sexes et les frontières d'intérêts. Elle répond à la multiplicité des sphères sociales, à la globalisation du capitalisme et à la fragmentation des pouvoirs d'une société moderne et complexePour l'observateur superficiel, l'ère Reagan paraissait avoir scellé définitivement le sort des mouvements contestataires qui en leur temps avaient imposé les droits civiques et contribué à contraindre l'Oncle Sam à rapatrier ses boys d'Indochine. L'Amérique ne serait plus que la terre promise des raiders où la misère quotidienne ne serait qu'occasionnellement secouée par des jacqueries urbaines sans lendemain durement réprimées par une Garde nationale et un FBI omni-puissants. Le Black
Power a été réduit par la force, aspiré vers les classes moyennes ou volatilisé par le crack. La moral majority triomphe, le droit des femmes à choisir est remis en cause, les cliniques d'IVG. sont incendiées. Et c'est évidemment le syndicalisme défait qui symbolise le triomphe de cette «Corporate America» qui malgré ses faiblesses continue à mettre le monde en coupe réglée tandis que le marché-roi et l'Amérique impériale imposent leur loi et leur ordre. Pourtant, le Nouveau Monde pourrait bien être un des berceaux où balbutient les prémices d'une voie nouvelle vers un monde nouveau. Est-il besoin de le dire, les résistances sont massives mais le renouveau politique qui en découle n'est encore qu'à l'état moléculaire. C'est la force d'une organisation comme Solidarity (organisation marxiste révolutionnaire) et de sa revue Against The Current de nous permettre d'apercevoir ce qui se passe dans le ventre de l'Amérique de la contestation et de tenter de lui donner des traductions politiques transitoires.
Paradoxalement, c'est au moment où le rapport de forces est le plus défavorable que l'idée d'une «nouvelle indépendance» sous la forme d'un «troisième parti» refait surface. C'était le sens de la candidature de Ron Daniels en 1992 ou d'un groupe d'initiatives comme Labor Party Advocates. L'irruption de cette question du ‹troisième parti» dans certains secteurs du mouvement syndical et plus généralement du mouvement social est le résultat de l'accumulation des luttes de résistance à l'offensive généralisée du libéralisme. La défense des laissés pour compte de l'American dream, participe de la construction d'une nouvelle conscience sociale qui s'appuie sur la diversité des mouvements sociaux et qui dessine les contours d'une nouvelle «alliance progressiste».
C'est là un facteur d'espoir et un défi politique qui donnent une force certaine à l'Amérique qui veut mettre à bas «Babylone et ses maîtres».*