ETAT-UNIS l'article qui suit est tiré de la revue Viento Sur, numéro 18 de décembre 1994, publiée à Madrid. G. BUSTER peut seulement être comparée à celle du Parti républicain en 1992, sous la direction de Bush. La perte de la majorité à la Chambre des représentants (au bout de 40 ans) et au Sénat (au bout de 8) pose à nouveau la question de l'affrontement entre l'exécutif et le législatif et du blocage politique qui en résulte, un des thèmes principaux sur lequel Clinton a gagné sa campagne en 1992 (1). Après trois ans et demi de redressement économique, tout semble indiquer que ce sont ses conséquences mêmes — l'augmentation des inégalités de revenus et la plus grande flexibilité sur le marché du travail — ainsi que la méfiance croissante face à l'inefficacité et à la corruption de l'administration fédérale, qui sont à l'origine de la défaite des démocrates. Une défaite dont les indices alarmants tiennent à la faible participation au scrutin (39 %) et à l'appui croissant que des secteurs de la population blanche salariée, qui se voient menacés dans leur niveau de vie et leur statut social, apportent à la droite populiste ultra-libérale qu'incarne le nouveau porte-parole de la Chambre des représentants, Newt Gingrich.
L'ampleur de la défaite démocrate annonçaient un recul important des démocrates. Mais aucun n'a réussi à prévoir pareil effondrement : la perte de 55 des 427 sièges de la Chambre, de 9 des 100 sièges du Sénat (compte tenu qu'il y a un transfuge, le conservateur démocrate de l'Alabama, Richard Shelby). A l'échelle du pays, 8 gouverneurs démocrates ont été battus, dont certaines figures aussi repré-
My name is Gingrich and I'm
Frankenstein mi-mandat de la présidence de Clinton, la défaite du Parti démocrate aux élections législatives de novembre 1994
Tous les sondages avant les élections sentatives que Mario Cuomo à New York et Ann Richards au Texas.
Le responsable direct de cette défaite, c'est Clinton. Un sondage post-électoral de Time/CNN attribuait la victoire républicaine pour 50 % à un vote sanction contre Clinton, pour 24% à l'opposition au programme démocrate et seulement pour 12 % à l'adhésion au programme républicain. Les personnes interrogées pour savoir si la nouvelle donne au Congrès ouvrirait une nouvelle étape, ont estimé à 63 % que tout continuerait comme avant, et seuls 32% attendaient des changements politiques importants.
Le vote de protestation qui a mis fin en 1992 à la «révolution Reagan-Bush» a de nouveau eu lieu contre la nouvelle administration démocrate. Le renouvellement de génération de l'élite politique atteint déjà 25 % au Sénat et 52 % à la Chambre, alors que l'abstention poursuit sa croissance lors de chaque nouveau scrutin, et atteint 61 %. Le discrédit de la Présidence atteint avec Clinton des niveaux comparables à ceux de Nixon après le scandale du Watergate, mais le Congrès n'est pas plus populaire : en 1992, 49 % des personnes interrogées n'approuvaient pas son travail législatif et en 1994 ces chiffres ont atteint 73 %. De fait, les élections aux
1) Sur les raisons de la victoire de Clinton et le programme démocrate de 1992, voir G. Buster, «My Name is Clinton and I'm Funky», Viento Sur, décembre 1992.
USA se gagnent ou se perdent depuis les années 70 selon la capacité à mobiliser momentanément différents secteurs abstentionnistes parmi les salariés, qui viennent s'ajouter aux noyaux minoritaires d'électeurs fidèles à chaque parti.
L'enquête détaillée publiée par le New York Times (13 novembre 1994) permet d'identifier ces secteurs dont les démocrates viennent de perdre le soutien. Ils s'agit d'hommes de race blanche, entre 30 et 40 ans (ainsi qu'un second groupe, celui des plus de 60 ans), avec un niveau scolaire de base, protestants, appartenant aux deux catégories salariales les plus basses (moins de 15 000 et 29 000 dollars par an), provenant du centre-ouest et du sud du pays. Quoique bénéficiant du plein emploi ces dernières années, ils ont été déçus dans leurs attentes en espérant retrouver le niveau de vie d'avant à la récession. Face à ce secteur, il faut relever la fidélité des minorités noires et hispaniques vis-à-vis des démocrates, alors que leur situation est nettement plus mauvaise.
La victoire de Clinton en 1992 s'est faite sur des bases très fragiles, malgré les espérances qu'elle a soulevées. Ses 43 % de votants ne représentaient que 24 % de l'électorat, et d'après les sondages, seuls 28 % pensaient qu'il ferait mieux que Bush. Mais on peut faire la même analyse aujourd'hui de la fragilité de la victoire républicaine au Congrès. La réalité de cette crise de crédibilité qui touche l'ensemble du système politique nord-américain, qui annonce la fin de tout un cycle qui a débuté avec la fin de la guerre du Vietnam, c'est qu'aucun parti n'est capable de préserver un bloc électoral multisectoriel et pluriculturel et qu'il se crée un immense vide en matière de représentativité à un moment clé de la restructuration économique et sociale du pays et de la redéfinition de son hégémonie internationale.
Les conséquences de la reprise économique
Depuis le deuxième semestre de 1991, l'économie des USA a créé 5,5 millions de postes de travail, à un rythme de croissance annuel du PNB qui dépasse 3 % en moyenne et qui a atteint 4.4 % en 1994, ce qui lui a permis, après huit années, de retrouver sa place d'économie la plus compétitive au monde.
Pourtant, dans une enquête de Time/CNN d'octobre 1994, alors que 38 % des sondés pensaient que les USA étaient sortis de la récession (contre 9 % d'avis contraire), 54 % affirmaient que dans leur secteur, ce n'était pas encore vrai. La contradiction était encore plus flagrante quand on considérait leur situation individuelle : 81 % affirmaient qu'elle s'était améliorée en général, mais 58 % disaient que ce n'était pas vrai pour eux personnellement.
Ce casse-tête reflète la crise sociale que provoque la reprise économique. En premier lieu, les 5,5 millions de postes de travail créés auraient dû atteindre 8 millions si on avait retrouvé le taux de croissance de l'emploi du milieu des années 80, avant la récession. Le taux de chômage est toujours au-dessus de 5 %, malgré la chute de près de 50 % du nombre de personnes qui arrivent sur le marché du travail, du fait du déclin démographique. En deuxième lieu, les salaires réels ne croissent absolument pas : le revenu moyen par foyer a chuté à 312 dollars en 1994 et un million de personnes supplémentaires se retrouvent en-dessous du seuil de pauvreté, qui est passé de 14,8 % à 15,1 % en cette quatrième année de la reprise économique. En troisième lieu, même si de nouveaux secteurs se sont incorporés au marché du travail, comme les femmes (dont les salaires ont augmenté de 16 %), le gros de la classe ouvrière, avec un niveau d'éducation de base, a vu ses revenus chuter de 14 %.
La croissance impressionnante de la productivité horaire ces quatre dernières années est due non pas à l'introduction massive de nouvelles technologies de production, mais à un accroissement sans précédent pour cette génération de l'exploitation absolue des travailleurs, avec l'extension de la journée de travail, les «contrats poubelle» et la flexibilisation du travail. La moyenne hebdomadaire de la durée du travail atteint 42 heures (dont plus de 5 en heures supplémentaires) et chez les trois majors de l'industrie automobile, le nombre d'heures supplémentaires par semaine est de 10, y compris 6 samedi sur l'année. Malgré la reprise, 713 entreprises interrogées par l'American Management Association prévoyaient de réduire leurs effectifs de 25 % en 1995.
Cette anorexie des entreprises a des conséquences désastreuses sur la santé physique et mentale des travailleurs. Dans l'usine de Buick City de General Motors, fin septembre 1994, sur 11 500 travailleurs, il y en a eu jusqu'à 1 000 en arrêt de travail le même jour pour cause de maladie, remplacés par 200 temporaires seulement, aux salaires inférieurs de quelque 50 %. La pression sur les cadences a provoqué une grève du syndicat pour obtenir l'embauche de nouveaux travailleurs fixes, suivie dans l'enthousiasme, qui a permis d'obtenir 779 emplois supplémentaires (2).
Les emplois créés par la reprise concernent dans leur immense majorité le secteur des services, où les «contrats poubelle» temporaires, à 5 dollars de l'heure, ne permettent pas à de nombreuses familles monoparentales de payer un loyer ni de sortir de la pauvreté, dans le cadre d'une crise sans précédent du rêve américain, qui s'est transformé en insomnie pendant la récession de 1989-1991 et tourne au cauchemar pour de nombreux salariés à l'heure de la reprise.
Gingrich versus Clinton
«C'est l'économie, imbéciles !» fut le cri de guerre de la campagne de 1992. De 1990 à 1991, Bush a fait le forcing auprès de la Réserve fédérale pour faire baisser le taux d'intérêt à cinq reprises, jusqu'à 4,5 %, sans réussir à tirer bénéfice des premiers indices de la reprise. Clinton n'a pas réussi non plus à empêcher la politique anti-inflationniste de la Réserve fédérale avec l'apparition des premiers symptômes d'une légère reprise de l'inflation, qui a relevé le taux d'intérêt à cinq reprises en 1994, jusqu'à 5,44 % (avec toutefois un taux interbancaire de 8,5 %). Comme l'a résumé Clinton à Panneta, son chef de cabinet, à la suite de sa visite au Minnesota en novembre, après avoir essuyé les plaintes des électeurs démocrates : «Chaque fois que nous créons de nouveaux postes de travail, les intérêts montent et moi je perds des voix.»
Le programme démocrate de 1992, le Nouveau pacte social, était une combinaison des idées de Robert B. Reich, l'actuel ministre du Travail et des recettes des économistes de l'école de Paul Krugman. Investissements publics en infrastructures et recherche pré-compétitive, pour subventionner la croissance de la productivité et l'extension des services sociaux universels à l'ensemble des salariés, tout en contenant les salaires. Tout cela devait attirer les capitaux flottants de l'économie globale, au prix d'une augmentation dans un premier temps du déficit budgétaire pour le rationaliser avant de l'équilibrer. Le symbole de cette offensive, c'est la réforme de la Santé, sous la houlette de Hillary Clin-
Deux ans plus tard, Clinton a obtenu certains succès importants dans sa diplomatie économique internationale : signature du GATT, accords avec l'APEC. Mais
2) Sur la situation syndicale aux USA ces dernières années, voir Jane Slaughter, «Survivre au Toyotisme», Viento Sur, octobre 1994.
la signature du Traité de libre commerce, et la crise vertigineuse provoquée au Mexique, après le plan d'ajustement de Salinas de Gortari, ont exigé une intervention immédiate de Washington de 6 000 millions de dollars pour soutenir le peso. Les coupes successives dans le projet du nouveau système de santé, sous la pression de l'industrie pharmaceutique, du secteur privé de la santé et des corporations de médecins, ont eu raison du plan de Hillary Clinton, qui n'a même pas pu être formellement examiné au Congrès. La lutte contre l'influence des «groupes d'intérêts particuliers» et la corruption à Washington, s'est achevée avec la reconnaissance de la domination absolue des premiers, en particulier les plus conservateurs, et l'ouverture de procédures contre Clinton et son épouse, accusés de spéculation immobilière dans le cas de Whitewater, avec en prime le suicide de l'un de leurs plus proches collaborateurs et amis.
Cet enchaînement d'échecs a fini par renforcer le soupçon que l'administration fédérale est incapable d'opérer une redistribution au bénéfice des secteurs les plus faibles de la société américaine et que toute hausse des impôts, qui repose majoritairement sur les secteurs salariés à l'emploi stable, ne sert qu'à alimenter la corruption. Tout le discours de la campagne législative de 1994 a été dominé par la promesse d'une réduction des impôts pour la «classe moyenne».
C'est le terrain qui a permis à Newt Gingrich, le dirigeant des nouveaux conservateurs ultra-libéraux, d'unifier la campagne du Parti républicain autour de son Contrat avec l'Amérique, une plateforme électorale à laquelle ont adhéré 300 candidats de son parti, et qui a pris la forme d'un authentique référendum contre Clinton et son programme de 1992, avec l'objectif déclaré d'en finir avec les restes de l'Etat providence aux Etats-Unis.
La réduction d'impôts pour la «classe moyenne» proposée par les républicains, pour un coût total de 147 000 millions de dollars, devra s'accompagner d'une réduction de 176 000 millions de dollars dans les programmes sociaux, qu'il s'agisse des subsides à l'agriculture (2 500 millions) ou à la santé (9 000 millions). Comme il apparaît dans l'encadré, il s'agit d'une attaque directe et brutale contre les secteurs les plus exposés de la population. Malgré ces coupes claires, le déficit budgétaire atteindra encore en l'an 2000 un montant de 365 000 millions de dollars, ce qui obligera à une nouvelle vague de coupes pour atteindre l'équilibre budgétaire que promet le Contrat avec l'Amérique pour l'an 2 002. Mais le propre responsable de la commission du budget du Congrès dans les années 80, Rudolph Penner, croit que c'est «irréaliste», parce que «tous les ministères devraient alors être réduits à leur plus simple expression».
Tout comme Clinton en 1992, Gingrich a promis de changer la situation politique en 100 jours, avec un train de mesures d'urgence. De sa capacité à le faire avant les élections présidentielles de 1996 dépendront en grande partie la campagne électorale et l'avenir d'une paix sociale qui, après l'explosion de Los Angeles, se maintient très difficilement et au prix d'une poussée de la criminalité sans précédent depuis les années 30. Gingrich n'est que le président de la Chambre, mais il jouera un rôle décisif dans la désignation du candidat républicain.
Entre-temps, l'arrivée de l'ultra droitier Jesse Helms à la commission des Affaires étrangères du Sénat, du néolibéral D'Amato à celle de la Banque, de Hatheld à celle des Appropriations ou de Dominici à celle du Budget de la Chambre, supposent le blocage complet de toute mesure démocrate, dans la foulée du programme de 1992, durant les prochaines années.
Que peut faire Clinton ?
Après les élections de novembre, 58 % des personnes interrogées considèrent que le Parti démocrate doit présenter aux élections de 1996 un candidat autre que Clinton. Il n'était pas difficile il y a deux ans de prévoir que les «nouveaux démocrates» du Democratic Leadership Council seraient incapables de mener à bien un programme lourd d'incohérences Aujourd'hui, un secteur accuse Clinton d'avoir trahi cette orientation en se laissant mener par une prétendue gauche démocrate, représentée par Hillary Clinton. Sa recette consiste à rechercher l'initiative politique sur les terrains où la Présidence peut agir sans l'accord du Congrès, comme en politique extérieure, et démonter le programme de politique intérieure républicain en l'adoptant et en obligeant le Congrès à passer des accords bipartites qu'ils ne peuvent pas refuser. Le premier effet de cette orientation a été la proposition de Clinton d'une réduction démocrate des impôts pour la «classe moyenne» (500 dollars par enfant, des encouragements à recourir à des pensions privées et pour l'enseignement supérieur), pour un montant de 60 000 millions de dollars en cinq
Pour les secteurs les plus libéraux du Parti démocrate, il est inutile de prétendre disputer ce terrain aux républicains, ni de faire des concessions en matière de réduction des programmes sociaux, parce que cela ne fera que les déporter vers la droite, avec une pression croissante sur la Maison blanche. Mais il est tout aussi inutile de vouloir remettre en marche le programme de 1992, du fait du blocage du Congrès et du climat politique créé par la victoire républicaine. Sa stratégie vise à rendre le nouveau Congrès républicain responsable de la polarisation sociale croissante, de bloquer et d'opposer un veto à ses initiatives législatives. Le nouveau président du Parti démocrate, Christopher Dodd, a été désigné récemment pour satisfaire ce secteur.
Les conclusions ne sont pas difficiles à tirer, pas plus qu'elles ne l'étaient, malheureusement, il y a deux ans. Le blocage politique sera constant au milieu d'une polarisation sociale croissante, et les espoirs d'une grande réforme et d'une régénération internes soulevés en 1992 continueront à s'effondrer, tandis que Clinton cherchera en politique extérieure une initiative politique qui lui est interdite par le Congrès sur le plan interne. Mais la pression de la nouvelle droite républicaine peut le pousser en permanence, sur ce terrain également, à des contradictions. Et les élections de 1996 se tiendront dans un climat de frustration plus grande encore qu'en 1992.
Pour la classe dirigeante de la puissance mondiale hégémonique elle-même, s'adapter au nouveau désordre mondial commence à devenir difficile.*
Décembre, 1994