Le 43ème congrès de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) vient de se tenir à Montpellier dans une atmosphère de crise. La direction de l'une des deux principales centrales syndicales françaises, qui compte 360 000 (1) adhérents, a vu son orientation sérieusement contestée à l'issue d'une période marquée par le limogeage dans des conditions bureaucratiques du secrétaire général Jean Kaspar quelques mois à peine après son élection au précédent congrès, et par une attitude de plus en plus consensuelle vis-à-vis du patronat et du gouvernement de droite, cohabitant avec François Mitterrand, en place depuis 1993. Julien DARTHEZ
La CFDT occupe une place
L
particulière dans le mouvement syndical français. La CGT et Force ouvrière (FO) puisent leurs racines dans l'histoire du syndicalisme de classe depuis la création de la CGT en 1895. La CFDT est issue de la CFTC créée en 1919 dans le cadre de l'idéologie chrétienne et en référence à l'association capital-travail. L'évolution ouvrière de sa base sociale, la participation aux combats de la Résistance, l'implication dans les luttes sociales, l'engagement contre la guerre d'Algérie et l'action interne d'une «minorité» ont permis l'affirmation en son sein, surtout après la Libération, d'un courant se référant aux valeurs traditionnelles du mouvement ouvrier et cherchant de manière originale à ouvrir une voie entre une CGT dominée par le Parti communiste et Force ouvrière engluée dans la collaboration de classe à la sauce Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO).
Devenu majoritaire, ce courant, regroupé autour de la revue Reconstruction, réussissait en 1964 la déconfession-
FRANCE réformes en crise nalisation de la centrale et la confirmation d'un syndicalisme d'action revendicative pratiquant l'unité d'action avec la CGT.
La dynamique de Mai 1968
La CFDT, sous la houlette du secrétaire général Eugène Descamps, puisait son inspiration à différentes sources : syndicalisme révolutionnaire pour certains, syndicalisme de masse plus traditionnel pour d'autres, modernisme «mendésiste» enfin, le tout continuant à être traversé de morale sociale chrétienne. Elle allait être fortement influencée par la dynamique de Mai 68 et son implication aux côtés des étudiants de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF).
L'évolution de sa réflexion la conduisait ainsi au congrès de 1970 à définir un projet de société fondé sur la propriété sociale des moyens de production, la planification démocratique et l'autogestion, signifiant également par là un ancrage à gauche renforcé. Des militants CFDT apporteront dans certaines luttes des innovations qui marqueront dans l'histoire du mouvement ouvrier français (Lip en 1973). Cette centrale syndicale témoignera également d'une sensibilité aux luttes
ES de différents mouvements sociaux (féministes, écologistes, immigrés, etc.). A cette période, elle était devenue sans conteste la deuxième centrale syndicale française derrière la CGT mais largement devant FO.
Cette évolution ne faisait pas l'affaire du courant «moderniste», contraint d'accompagner le mouvement pendant cette période, mais dont le projet stratégique était différent d'une volonté de transformer profondément la société capitaliste. Le représentant de ce courant, Edmond Maire, était devenu secrétaire général dès la fin de 1971, à la suite des ennuis de santé d'Eugène Descamps, sa situation étant renforcée après le décès du responsable du secteur action revendicative (Fredo Krumnov) représentant l'aile la plus combative de la CFDT — cela explique qu'aient cohabité dans cette période une participation dynamique aux luttes sociales (Lip 1973), un accord confédéral CGT-CFDT d'unité d'action (1974) et l'opération des Assises du socialisme (1974) permettant à des dirigeants confédéraux d'accompagner le ralliement de Michel Rocard au Parti socialiste. Bref c'était la cohabitation de ce qu'Eugène
1) René Mouriaux, Le Syndicalisme en France depuis 1945, éditions La Découverte
Descamps appelait les «deux écoles» de pensée dans la CFDT : «une socialiste au sens où on l'entendait au XIXème siècle et une autre plutôt catholique sociale» ce qui s'appellerait plus tard l'opposition entre syndicalisme de transformation sociale et syndicalisme de régulation sociale.
La gestion de la crise
Au fur et à mesure que la dynamique de Mai 68 s'essoufflera, que la crise économique fera sentir ses premiers effets, que l'Union de la gauche construite autour du Programme Commun de 1972 se lézardera, et que les luttes face aux grandes restructurations industrielles seront défaites, le positionnement de la CFDT évoluera des «objectifs de transformation» vers «la gestion de la crise». La gauche syndicale de cette période ne réussira pas à infléchir ce cours. Le regroupement opéré autour d'une «contribution» au congrès de 1976 se disloquera, une partie s'adaptant à la nouvelle orientation, une autre poursuivant le débat. La théorisation de ce «recentrage» sera faite dès 1978 dans le «rapport Moreau» et systématisée sous l'impulsion d'Edmond Maire. Cela se traduira sur le terrain revendicatif par une modération des exigences syndicales puis une acceptation de l'austérité, sur le terrain de la pratique syndicale par la rupture de l'unité d'action (responsabilité largement partagée par la CGT) et la dénonciation de la «mythologie» de la grève, et sur le terrain idéologique par l'abandon de la référence au socialisme autogestionnaire et l'apologie du marché, «garant ultime de la liberté». L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 puis son ralliement au libéralisme ne changeront rien à cette évolution. Tout au long de ces années, du 38ème congrès de 1978 à aujourd'hui, une minorité de gauche refusera cette dérive et défendra l'idée d'un syndicalisme revendicatif, d'action et de transformation sociale. Le 40ème congrès en 1985 verra cette minorité représenter 30 % sur le vote d'une courte résolution. Depuis, elle n'a cessé de s'affirmer malgré les exclusions dont ont été victimes les secteurs Santé et PTT de la région parisienne fin 1988. Sur plusieurs votes elle dépasait les 40, voire 45 % lors du 4lème congrès de 1988, son noyau dur représentant un tiers des syndicats.
Le départ d'Edmond Maire remplacé par Jean Kaspar lors de ce congrès allait affaiblir la capacité politique de la direction confédérale dans la mise en œuvre de son projet. Celui-ci s'articule notamment autour de quelques objectifs : supplanter l'influence du PC et de la CGT sur le terrain des entreprises et construire un pôle syndical «réformiste» dominant dans le syndicalisme français, s'insérer dans une logique de modernisation du capitalisme et d'accompagnement de ses transformations (abandon du socialisme autogestionnaire, renoncement au rôle de syndicat-parti, prise de distance avec le PS «archaïque» et valorisation de la «deuxième gauche» Maire-Rocard puis rupture avec l'idée même d'enracinement à gauche).
Le 42ème congrès en 1992 allait révéler, à la surprise de tous après les exclusions des secteurs Santé et PTT de la région parisienne, le poids maintenu des opposants à ces orientations. Ceux ci réunissaient de 43 à 48 % des voix sur plusieurs votes significatifs. Ce fut sans doute une des raisons qui ont conduit une majorité du bureau national Confédéral à se débarrasser quelques mois plus tard du secrétaire général Jean Kaspar, jugé trop consensuel et trop imprégné d'une culture de gauche, pour le remplacer par Nicole Notat, considérée comme plus déterminée à conduire jusqu'au bout et sans états d'âmes l'adaptation de la CFDT.
Ce coup de force majoritaire au bureau national (qui avait le pouvoir statutaire de remplacer le secrétaire général poussé à la démission par des méthodes bureaucratiques) ne l'était pas au conseil national confédéral. Réuni au même moment, celui-ci refusait majoritairement de prendre part au vote sur une résolution défendue par la nouvelle secrétaire générale intronisée quelques heures auparavant. Les conditions sordides de l'éviction de Kaspar laisseront de profondes blessures chez nombre de militants attachés à la culture démocratique de la CFDT, elles aviveront les interrogations et les réflexions critiques sur les évolutions passées qui ont pu conduire à une telle situation. Elles seront alimentées par la dénonciation par Kaspar lui-même de la «dérive bureaucratique» de l'organisation, même s'il ne fait pas de lien avec la dérive de l'orientation.
Dérive bureaucratique
Cette prise de pouvoir s'est faite dans une période de discrédit du gouvernement de gauche en place et à la veille d'une victoire écrasante de la droite aux élections législatives de 1993. Ce dernier événement allait amener la direction confédérale à faire le choix d'un dialogue privilégié avec la droite «modérée» incarnée par le Premier ministre Edouard Balladur, sensé être installé au pouvoir pour longtemps (!). L'idée était de positionner la CFDT en interlocuteur privilégié du pouvoir, en syndicat responsable acteur principal de la politique contractuelle, à l'image de ce que fut la politique de FO du temps d'André
Bergeron dans les années 70.
La difficulté de ce projet n'était pas seulement qu'il s'agissait d'occuper un créneau où FO est déjà présent avec toutefois un discours plus musclé incarné par le nouveau secrétaire général Mare Blondel, mais surtout que les conditions économiques ne disposaient pas le patronat à faire preuve de compréhension même face à des revendications particulièrement modérées. Ce sont au contraire des reculs sociaux majeurs que veulent imposer aux travailleurs le gouvernement et le patronat au nom de la compétitivité des entreprises et de l'augmentation des profits. Dans la foulée des élections ils commençaient par mettre à mal les conditions d'obtention des retraites pour les salariés du régime général de la Sécurité sociale.
Mal payé en retour par l'intransigeance patronale et gouvernementale, ce projet a été aussi déstabilisé par la résistance ouvrière qui s'est manifestée dès l'automne 1993 par différentes grèves et manifestations souvent unitaires avec la CGT, relayées ensuite par la grande manifestation laïque du 16 janvier 1994 à laquelle la CFDT a appelé du bout des lèvres, puis par les luttes de la jeunesse contre le SMIC jeune (CIP) et les critiques croissantes face à une loi quinquennale pour l'emploi faite surtout de cadeaux financiers aux entreprises, de flexibilité accrue, de restriction des droits syndicaux dans les petites entreprises, et que la CFDT s'était refusée à condamner globalement. Cette orientation se heurtait également à la volonté des dirigeants du Parti socialiste (et des militants nombreux à la CFDT) qui, pour reconstruire leur parti après la défaite, avaient besoin que se développe sur le terrain social la contestation de la politique menée par la droite au pouvoir.
De même, les résultats des élections professionnelles dans l'Education nationale mettaient à mal l'alliée privilégiée du pôle syndical réformiste : la Fédération de l'Education nationale, celle-ci dépassée par la nouvelle Fédération syndicale unitaire (FSU) composée de ceux qu'elle venait d'exclure de ses rangs.
Enfin l'absence de la CFDT des manifestations antiracistes contre les lois Pasqua accentuait son isolement face au mouvement social et associatif.
Mais, surtout, cette politique apparaissait en complet décalage avec la gravité de la fracture sociale à l'œuvre dans la société française et incapable de répondre au défi majeur du chômage et de la pauvreté. Cette incapacité était crûment mise en lumière à l'occasion des initiatives et de la marche des chômeurs du mouvement Agir contre le chômage (AC !) en 1994. Alors que le discours de la direction confédérale
faisait de la lutte contre le chômage et l'exclusion la priorité affirmée, elle a choisi de dénoncer comme «gauchiste» un mouvement qui a réussi à rassembler près de 30 000 personnes lors de la manifestation du 28 mai 1994 avec le soutien de plus de 70 organisations syndicales et associatives.
Tout au long de ces événements, les Fédérations et unions régionales de la gauche CFDT (Finances, Textile, Transport Equipement, Banques, Basse-Normandie, Provence, etc.) ont fait d'autres choix : s'impliquer dans les actions engagées et développer les mondialisations.
Cette situations ne pouvait dans le même temps qu'accentuer le malaise au sein d'une partie de la majorité confédérale qui n'a jamais complètement adhéré à la stratégie «moderniste» (Chimie, Gaz Electricité, Pays de Loire, Bourgogne). Les partisans de Nicole Notat ont ainsi perdu la majorité quelques mois avant le 43ème congrès dans les régions Rhône-Alpes et Auvergne. De même les débats au sein du conseil national confédéral, ( l'instance de direction la plus large entre deux congrès) ont témoigné de ces désaccords grandis-
Un congrès porteur d'avenir
Pas étonnant dans ces conditions que le 43ème congrès qui vient de se tenir ait été agité. Pour Nicole Notat l'enjeu était double : trouver une légitimité démocratique personnelle, pousser plus avant l'orientation engagée. Le moins qu'on puisse dire c'est que ces objectifs n'ont pas été atteints.
Lors du débat sur le rapport général, de nombreux délégués ont fait part, en termes parfois vifs, de leurs critiques face à un bilan d'autosatisfaction présenté par la secrétaire générale. Nombre d'aspects de l'orientation confédérale ont été mis en cause : absence de revendications mobilisatrices, insuffisance de soutien aux luttes, manque de volonté d'unité d'action, complicité à l'égard de la politique gouvernementale, atteintes à la démocratie, etc. La sanction de ce débat a été la décision d'une majorité des syndicats (52 %) de condamner l'activité passée du bureau national pour n'avoir pas agi en défense des grands acquis sociaux, n'avoir pas recherché le meilleurs rapport de forces pour combattre les dégâts du libéralisme, et avoir mis à mal le fonctionnement démocratique de la CFDT. Le vote traduit la convergence de la gauche CFDT (35 % des voix environ) avec une partie des «majoritaires critiques». Cette évolution a été favorisée par la violence de l'attaque portée par Nicole
Notat contre certains de ces derniers, leur signifiant par là qu'entre le syndicalisme d'action et de transformation prôné par la gauche CFDT et le syndicalisme de régulation et d'accompagnement qu'elle proposait, il n'y avait pas de troisième voie.
Aboutir au 32 heures !
Un autre temps fort a été l'adoption par le congrès (57 %) d'un amendement pour une «loi-cadre» pour aboutir au «32 heures» malgré l'opposition de la direction confédérale qui préférait des objectifs «diversifiés» de réduction du temps de travail. Cette dynamique ne s'est pas traduite dans l'élection du nouveau bureau national essentiellement parce que les «majoritaires critiques» qui ont rompu à ce congrès avec Nicole Notat n'ont pas voulu à cette étape se présenter en alternative de direction en s'alliant avec la gauche CFDT. Les candidats de celle-ci ont obtenu environ 40 à 45 % des voix. Il faut toutefois souligner la bizarre et substantielle augmentation du nombre de mandats exprimés pour cette seule élection. La fin du congrès allait donner lieu à un nouveau rebondissement. Nicole Notat soumettait au vote des congressistes la résolution amputée de l'amendement qui critiquait l'action passée. La confusion fut à son comble pour dénoncer ce coup de force et la résolution ne fut adoptée que par moins de la moitié des mandats. Quelques jours après un bureau national extraordinaire faisait machine arrière et réintégrait le refus du quitus dans la résolution. La secrétaire générale se fendait même d'une lettre personnelle à tous les congressistes pour regretter de s'être mal fait comprendre (!). Il faut dire que ce nouveau coup de force bureaucratique, révélateur d'un profond mépris pour l'expression démocratique des délégués, avait suscité une énorme émotion et une onde de choc rarement atteinte dans la CFDT. Cette attitude n'a pas fini de laisser des traces.
Les débats de ce congrès ont révélé une profonde coupure entre les aspirations des militants à une politique d'action revendicative plus dynamique et les orientations de la direction. Et cette coupure va bien au-delà de ceux qui ont refusé le quitus ou voté pour les 32 heures. Les débats ont aussi mis en lumière l'impasse de la stratégie des convergences syndicales réformistes. A contrario, l'accueil chaleureux réservé à Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, témoignait de la volonté des militants de développer l'unité d'action dans les luttes. De nombreuses demandes ont été émises pour une action revendicative plus vigoureuses et des liens renoués avec le mouvement social. Ce congrès a fait apparaître l'existence d'aspirations communes majoritairement opposées à la politique de la direction confédérale. Les débats et les pratiques syndicales permettront de transformer cette situation en orientation incarnée par une direction alternative dans l'avenir. Tel est l'enjeu. La dynamique de la CFDT de 1964, propulsée par Mai 68, s'était essoufflée à la fin des années 70. Le recentrage «moderniste» impulsé depuis vient de connaître de très sérieux ratés. Dès lors le 43ème congrès de la CFDT pourrait bien marquer le début d'un retournement de tendance. Pour un peu que les luttes sociales s'amplifient.*