Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

Un dialogue à haut risque

· Inprecor n° 391, mai 1995 · p. 30-31 · 1 983 mots

Mexique

Le 14 février 1995, le président mexicain, Ernesto Zedillo, donnait l'ordre à l'armée de stopper son avancée dans la forêt Lacandone, après cinq jours de vaines tentatives pour arrêter les dirigeants de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Le 23 avril, prenait fin une nouvelle ronde de discussions entre le gouvernement et les zapatistes. Entre ces deux dates, l'action du gouvernement semblait être dirigée par le soucis de corriger son erreur du 9 février et par la recherche d'une solution politique négociée au conflit du Chiapas. Ulises MARTINEZ FLORES

1 ne s'agit pourtant là que d'une apparence qui ne doit pas nous tromper. Depuis l'échec de sa tentative de régler militairement le problème, Zedillo a fait marche arrière et, bien que de vastes secteurs de l'Etat du Chiapas soient toujours militarisés, a permis que se tiennent, de nouveau, des discussions entre le gouvernement et les rebelles, d'abord à San Miguel, le 9 avril 1995 et dans un deuxième temps à San Andres les 22 et 23 du même mois — ces deux villages étant situées à l'intérieur de la zone de conflit.

Pourtant, le faux-pas du 9 février, avec ses conséquences en terme de perte de crédibilité et d'impuissance du gouvernement, est loin d'être rattrapé et il n'y a aucune garantie sur le fait que le processus de négociation puisse mener à une paix honorables pour tous les protagonistes du conflit.

A l'origine de la bourde du 9 février, il y a la conception erronée, et toujours en vigueur, qu'a le gouvernement du conflit du Chiapas : selon cette conception, le nœud du problème réside dans le fait qu'un groupes de Mexicains est sorti du cadre légal en se soulevant les armes à la main contre le gouvernement. Cela permet d'occulter la raison de fond de ce soulève-

MEXIQUE ment populaire, qui n'est autre que la misère dans laquelle vivent les indigènes depuis un demi-millénaire. Cette même vision gouvernementale tend à percevoir le conflit comme étant réduit à une région bien particulière du Chiapas, sans lien aucun avec les autres régions ou secteurs sociaux du Mexique.

Les points d'appui des zapatistes

En s'appuyant sur la Loi pour une paix digne au Chiapas par le dialogue et la conciliation, le gouvernement a exercée une pression politique et médiatique sur l'EZLN pour que, malgré l'encerclement militaire et les maigres conditions de sécurité existantes, ses dirigeants s'assoient de nouveau à la table de négociation.

Lors de la première et brève rencontre du 9 avril, les parties se sont mises d'accord sur le fait que les négociations se tiendraient de façon permanente dans le village de San Andres (situé à 25 kilomètres de la ville de San Cristobal de las Casas) et que la cession suivante débuterait le 20 avril. Fut également conclu le fait que le premier point à l'ordre du jour serait la discussion des mesures à prendre pour faire baisser la tension sur le terrain de façon à assurer que les discussions se poursuivent sans interruption jusqu'à la signature d'une paix honorable.

Depuis le 19 avril, des milliers d'indigènes (les chiffres varient selon les sources de 5 000 à 15 000) sont arrivés à San Andres, marchant sous les drapeaux rouge et noir de l'EZLN, prêts à y rester pendant toute la durée des négociations et à participer aux «cordons de sécurité» sur lesquels les parties se sont mises d'accord pour protéger le lieu de réunion. La présence massive d'indigènes à San Andres a constitué une nouvelle démonstration sans appel de l'enracinement social de l'EZLN qui, à l'inverse de ce que prétend le gouvernement, ne se limite pas à quatre ou cinq municipalités du Chiapas, mais s'étend pratiquement à toutes les zones rurales, au moins pour ce qui est de sa partie sud-est — la seule où, pour l'heure, aient été organisées des actions publiques. Cela a également prouvé qu'aussi reculé que puisse être le lieu de discussion entre le gouvernement et l'EZLN, ce dernier dispose d'une capacité de mobilisation(durant le mois de mars, le gouvernement avait repoussé la proposition zapatiste de rencontre à Mexico, de crainte que cela ne donne lieu à des mobilisations massives en faveur de l'EZLN au centre du pays).

Les représentants du gouvernement ont pris le prétexte de la présence du zapatisme «en civil» à San Andres pour refuser de s'asseoir à la table de négociation, affirmant que les conditions de neutralité nécessaire aux pourparlers n'étaient pas réunies — comme si les 60 000 soldats de l'armée gouvernementale déployés sur tout le territoire du Chiapas étaient, eux, des garants de la neutralité. Cela a provoqué un retard de deux jour dans le début des négociations. Le dialogue a finalement pu commencer après que les indigènes, ayant fait une démonstration de force, se soient retirés de San Andres.

Le scandale auquel s'est livré la repré-

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sentation gouvernementale à cause de la présence de milliers d'indigène à San Andres traduit bien, une fois de plus, la conception des pourparlers et de la paix qui habite le gouvernement dans tout ce processus. Pour ce dernier, seuls les insurgés doivent être présents à la table de négociation et personne d'autre. De son point de vue, plus les discussions ont lieu en huis clos et avec le moins de témoins, mieux c'est. Ainsi, la délégation gouvernementale ne s'est-elle pas contenter de contester la présence indigène dans les cordons de sécurité, mais a également remis en cause la Commission nationale de médiation (CONAI) et son président, l'évêque Samuel Ruiz, dans une nouvelle tentative pour s'affranchir de cette instance qui ne s'accommode pas des habitudes hégémonistes du gouvernement. De plus, en accusant la CONAI d'avoir organisé cette mobilisation indigène, le gouvernement a réaffirmé sa vision raciste selon laquelle la participation des Indiens au conflit ne s'explique que par leur manipu-

L'EZLN a répondu aux insinuations du gouvernement dans les termes suivants dans un communiqué daté du 21 avril : «Nous regrettons profondément que la représentation du gouvernement ait pris comme prétexte pour suspendre les pourparlers la présence de milliers d'hommes de femmes et d'enfants qui ne sont venus que dans le but de participer aux cordons de sécurité [...]. Comme preuve supplémentaire de notre volonté de dialogue, nous informons le peuple du Mexique que nous avons d'ores-et-déjà demandé aux représentants des différents peuples indigènes présents à San Andres de se retirer dans leurs communautés d'origine». Pour ce qui est de l'accusation selon laquelle les indigènes qui se sont mobilisés à San Andres avaient été manipulés, le communiqué signale que «le gouvernement commet de nouveau l'erreur de considérer les indigènes comme incapables de s'organiser seuls et qu'ils ne peuvent se mettre en mouvement que si on les prend par la main. Il se trompe : nous autres indigènes en sommes capables.»

Des réserves dans le «style apache»

Finalement, la première étape des négociations a débuté le 22 avril pour se conclure le lendemain, sans qu'il n'y ait d'accord concret entre les parties. Le seul point à être discuté concernait les «mesures de détente» proposées respectivement par les représentants du gouvernement et de l'EZLN. Pour ce qui est du gouvernement, les «mesures de détente» sont bien résumées par l'extrait suivant du document soumis à discussion : «L'EZLN réunira ceux de ses membres qui sont en état "insurrectionnel" dans trois endroits déterminés par les parties. En contrepartie, le gouvernement garantie la sécurité physique de ces contingents et leur procure le logement, la nourriture ainsi que les services de santé et d'hygiène nécessaires.» La proposition de mesures pour faire baisser la tension de l'EZLN consistait, pour sa part, en une liste de dix points comportant notamment : le maintien de ses propres forces sur leurs positions actuelles (en tenant même compte du replis réalisé devant l'offensive militaire gouvernementale) et le retour des forces armées gouvernementale sur leurs positions du 8 février ; l'engagement des deux parties de ne réaliser aucune action offensive pendant toute la durée du dialogue et de ne pas placer de personnel armé dans les villages.

Comme on peut le voire, la proposition gouvernementale «pour la détente» réitère une vision légaliste du problème, dans laquelle le début de solution réside en ce que les «illégaux» se place de nouveau dans le cadre de la loi. Ce qui devrait logiquement être l'aboutissement des négociations : la signature de la paix et le désarmement, est confondu avec leur début, et un trait d'égalité est mis entre les concepts de détente et de reddition.

Absurde !

La proposition gouvernementale a reçu le commentaire suivant de la délégation zapatiste, lors d'une conférence de presse avec des journalistes mexicains et étrangers réalisée le 24 février : «Ceci est le point final, auquel on aboutira lorsque les revendications de notre peuple seront satisfaites, quand la liberté, la démocratie et la justice existeront au Mexique. Alors nous aurons tout et nous n'aurons par conséquent pas besoin d'armes ni besoin de nous battre. Mais pour l'heure nous ne pouvons parler de tout cela car [le gouvernement] n'a même pas pris la peine de considérer nos problèmes de santé, d'économie, de communication. Nous n'avons rien vu de la question agraire, nous n'avons rien discuté du tout et [les représentants du gouvernement] pensent que nous en sommes à la fin des discussions. C'est complètement absurde.»

La proposition de l'EZLN est très différente en ce qu'elle reconnaît l'existence de deux forces armées qui doivent être maintenues à distance et avec l'ordre de ne pas bouger en attendant que les discussions aboutissent à un accord qui finalement rende inutile toute présence militaire sur le territoire du Chiapas. Et si les incompréhensions sur la question des mesures de détente ont relancé les discussions sur l'ordre du jour des pourparlers, les conceptions de l'EZLN et du gouvernement sont encore, sur ce point, diamétralement opposées. L'EZLN a publié le 30 mars une proposition, qui comporte des thèmes nationaux, et d'autres concernant l'Etat du Chiapas ou des secteurs sociaux. Mais, et c'est le plus important, pour IEZLN le programme des pourparlers ne doit pas se limiter à des discussions entre ses représentants et le gouvernement ; il doit être le point de départ d'un vaste dialogue national auquel participent «d'autres acteurs nationaux qui sont concernés».

Ainsi, plus qu'une piste pour mettre fin au conflit du Chiapas, la proposition zapatiste représente une nouvelle initiative politique en direction de l'ensemble de la société mexicaine ; une initiative cherchant à impliquer tous ceux qui ont aujourd'hui des revendications à faire au gouvernement, mais qui ne trouvent pas de mécanisme pour les exprimer de façon satisfaisante et unitaire. C'est dans cette perspective que nous devons comprendre les objectifs de l'EZLN lorsqu'elle a accepté le dialogue avec le gouvernement mexicain, mais également a placé les tâches auxquelles se trouve confronté l'ensemble du mouvement démocratique et populaire. Toujours au cours de l'interview réalisée le 24 avril, les délégués zapatistes ont résumé de la façon suivante leur vision de la phase actuelle de la lutte du peuple mexicain : face aux pièges dont le gouvernement truffe le dialogue avec les zapatistes, «la société mexicaine va prendre conscience et nous pensons qu'elle va protester. Si nous ne nous sommes pas trompés, les travailleurs vont une nouvelle fois se soulever. A l'heure où il se produit une nouvelle aggravation du chômage, des forces se rassemblent dans les quartiers, dans les villes, dans les Etats. Les mobilisations de la société civile vont reprendre [...]».

A San Andres, comme cela se produit depuis le premier janvier 1994, ce sont non seulement deux conceptions du dialogue qui s'affrontent mais aussi deux projets nationaux : d'une part celui du gouvernement, étroit, autoritaire, exclusif et animé d'une vision à court terme et, de l'autre, celui des zapatistes, large, non seulement avec une vision historique des objectifs de justice de démocratie et de liberté pour tous les Mexicains, mais aussi animé par la conscience de ce que le système politique mexicain dans son ensemble tombe en ruine. *

Mexico, 25 avril 1995

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