Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

La lutte contre l'impunité doit continuer !

· Inprecor n° 391, mai 1995 · p. 3-5 · 1 615 mots

Argentine et Chili Amérique centrale

En Argentine, de 1976 à 1978, pour faire disparaître les preuves des tortures subies par les prisonniers politiques, de 1 500 à 2 000 prisonniers détenus dans l'Ecole de mécanique de la marine (ESMA) ont été jetés vivants dans l'Atlantique, depuis des avions appartenant à l'aéronavale. Le témoignage d'un capitaine de la marine Adolfo Francisco Scilingo (voir encadré page 3), qui a attaqué en justice le chef d'état-major de la marine, l'amiral Enrique Molina Pico, pour des dissimulations de faits, fait resurgir une page terrifiante d'une histoire de crimes à ce jour impunis commis par les juntes militaires en Amérique latine. Ernesto HERRERA

La répression a été une force cruciale qui a défini les contours de la gauche latinoaméricaine contemporaine, et doit être prise en compte, ce que Castañeda ne fait pas. » James Petras et Steve Vieux dans Pragmatisme désarmé, critique du livre de Jorge Castañeda, L'Utopie désarmée.

En Amérique latine, malgré les atroces et continuelles violations des droits de l'homme, il n'y a jamais eu quelque chose de semblable au tribunal de Nuremberg ou au jugement qui condamna les colonels grecs. Ce qu'il y a eu de plus proche fut le procès des juntes militaires au début du gouvernement d'Alfonsin. Mais les lois «Punto final» (point final) et de «Obediencia debida» (devoir d'obéissance), que le même président a décrété après la mutinerie des militaires «carapintadas», ont ouvert pour Menem la possibilité de décréter quelques années plus tard le pardon des responsables du massacre.

En Uruguay, grâce à un référendum, la loi de la caducité des intentions punitives de l'Etat, pendant la première prési-

I ARGENTINE I doit continuer !

dence de Sanguinetti, a «tourné la page» sur tout type d'atrocités et de méfaits commis par la dictature. Au Chili, les propres militaires de Pinochet se sont auto-amnistiés à la fin des années 70 et, sauf ceux qui ont participé au meurtre d'Orlando Letelier aux Etats-Unis, personne n'a été jugé. Ce qui est certain, c'est qu'en dehors de l'ex-dictateur bolivien Garcia Meza et certains chefs de la police paraguayenne, aucun des criminels qui ont terrorisé le cône Sud de l'Amérique pendant les années 70 à 90, n'est aujourd'hui emprisonné. Les terrifiantes déclarations du capitaine Adolfo Scilingo ont à nouveau mis le devant de la scène une question de première importance pour le mouvement populaire et la gauche latino-américaine : de quelle démocratie parle-t-on et dans quelle institutionnalité vit-on quand le terrorisme d'Etat continue de menacer en toute impunité?

La continentalisation d'une méthode

Personne ne mettra en doute le fait que c'est en Amérique latine que les disparitions ont acquis le rang (institutionnel) de technique d'extermination, planifiée en détails et scientifiquement : «La mort argentine» telle que l'appelle l'écrivain

Jose Pablo Feinmann. Plus de vingt mille personnes enterrées vivantes, tuées pendant la torture, empoisonnées, fusillées ou jetées vivantes à la mer. Si quelque chose vient confirmer Scilingo, c'est que les gorilles qui ont gouverné l'Argentine entre 1976 et 1983 n'ont rien à envier aux horreurs d'Auschwitz, de Buchenwald ou du Vietnam. Mais il ne serait pas juste d'adjuger seulement aux militaires argentins ces «privilèges». Il faudrait en tout cas leur reconnaître les droits d'auteurs et le développement de toute une école en la matière. Pas seulement ici (Uruguay), l'autre rive du Rio de la Plata (tombeau de tant et tant de camarades), où la torture et, dans une moindre mesure, les disparitions, ont été aussi une méthode utilisée systématiquement d'une manière si cruelle. Dans d'autres régions du continent, en Bolivie, Honduras, Salvador, Guatemala (et actuellement au Chiapas), les officiers laissés libres par leurs services d'intelligence allaient et vont offrir leur expérience macabre, main dans la main avec les services contre-révolutionnaires yankees et israéliens. Paradoxalement, ils se sont convertis dans un produit précis d'exportation. Rien de tout ça n'arriverait si les membres des corps répressifs avaient été jugés et condamnés. En un mot, si l'impunité n'était pas en train de gagner la partie.

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Au Guatemala, la guerre entre l'armée, les guerillas et les communautés indigènes dure depuis trois décennies. Le bilan est simplement terrifiant : 45 000 disparitions, la plupart ayant eu lieu avant que le terme «disparus» ne se popularise sur le continent. Rien qu'en 1994, le Groupe de soutien mutuel (GAM), organisation qui réunit les proches des disparus, a dénoncé plus de 1 500 violations des droits de l'homme, dont 1 060 correspondent à des meurtres politiques. D'après le directeur de la mission des Nations unies dans ce pays (MINIGUA), «Il existe une évidente planification», dans tous les faits qui, en général sont attribués aux escadrons de la mort ou aux sinistres kaibiles, corps militaire spécialisé dans la lutte contre-révolutionnaire, qui en plus collabore avec l'armée fédérale mexicaine pour détruire les bases zapatistes dans la forêt de Lacandone. Le gouvernement n'hésite pas à signer un accord de paix avec la guérilla mais, comme l'a déclaré un dirigeant de la URNG (Unidad revolucionaria nacional guatemalteca), «il faut d abord résoudre les problèmes de fond qui sont à l'origine de la guerre et un de ces points est le démantèlement des structures répressives qui ont renforcé l'impunité dont bénéficient les militaires coupables de violations de droits de l'homme». Au Honduras, les disparitions sont de l'ordre de 184, la plupart entre 1980 et 1990, quand la «main-d'œuvre au chômage», composée des tortionnaires argentins ayant travaillé pour la dictature, est passée par là. Il existe en plus une résurgence des escadrons de la mort, composés par des ex-agents de la police secrète et du bataillon de la mort 3-16, un groupe paramilitaire responsable de la plupart des disparitions. Pour Leo Valladares, responsable des droits de l'homme du pays, le fait que les procès judiciaires soient au point mort (un des principaux accusés est l'actuel chef des forces armées, le général Luis Alonso Discuba), est dû au fait que «les structures de l'impunité sont intactes». Au Salvador, il arrive quelque chose de similaire. Les groupes d'extrême-droite qui, selon la police civile, seraient 8, composés de 25 membres chacun, et qui travaillent particulièrement dans la province de Morazan (une des provinces les plus meurtries après 12 années de guerre), se sont montrés particulièrement actifs en assassinant des ex-guerilleros et des dirigeants de mouvements sociaux. Et, comme dans les autres cas, le constat est le même : «dans la mesure où seront maintenues les structures de pouvoir dont se sont servi les gouvernements coupables de violations massives de droits de l'homme, les ex-militaires intégrant de nouveaux groupes armés peuvent être

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réutilisés et peuvent toujours être utiles pour servir de barrage de contention à une éventuelle montée des forces populaires», comme le dit un dirigeant du FMLN.

Tourner la page ?

Où que l'on regarde, le paysage latino-américain montre la présence de l'impunité. En Colombie, les organisations nationales et internationales des droits de l'homme ont dénoncé plus de 2 000 disparitions et plus de 3 000 assassinats politiques, et ceci dans les cinq dernières années seulement. La plupart de ces méfaits est imputable à l'armée colombienne et aux groupes para-militaires associés au narcotrafic. Dans le Perou de Fujimori, la «guerre sale» a fait plus de 20 000 victimes. Au Mexique, les disparus sont plus de 500, et sous le seul gouvernement de Salinas De Gortari, les crimes politiques ont dépassé les 200. Au même moment, au Paraguay et au Brésil, l'assassinat de paysans par l'armée et par les bandes armées par les gros propriétaires se comptent par centaines. Quelque chose de semblable arrive en Equateur. Même un pays tant «démocratique» et «pacifique» que l'Uruguay peut rallonger cette liste macabre. Un exemple : le 24 août 1994, la garde républicaine a réprimé sauvagement une manifestation de solidarité avec trois Basques détenus et postérieurement extradés, avec un bilan d'un jeune travailleur mort, plus de 40 blessés par balles et une station de radio définitivement fermée. Le procureur qui a mené l'enquête vient de rendre un bien pathétique verdict : quelques officiers subalternes inculpés, sans prison, pour «omission d'empêchement des excès de subalternes». Au même moment, les directeurs de la radio et certains des manifestants ( c'est-à-dire les victimes de la fusillade) ont été inculpés pour un chapelet de délits, tous avec prison ferme, et qui vont de la diffamation, l'injure, l'instigation au dénigrement de la nation, de l'Etat ou de ses représentants jusqu'à l'incitation à la délinquance. En bref, la «raison d'Etat» contre la «subversion» déstabilisante du système «démocratique».

Pendant que des choses de cette sorte se produisent partout en Amérique Latine, la plupart des forces de gauche ne veulent pas les voir et parient tous leurs atouts sur la voie institutionnelle, comme si les règles du jeu étaient les mêmes pour tout le monde. Ou pis encore, elles considèrent que le terrorisme d'Etat est quelque chose qui appartient au passé ou en dernière analyse quelque chose de propre aux régimes dictatoriaux ; c'est pourquoi elles pensent que le mieux est de tourner la page. La réalité nous montre un autre chemin. Aujourd'hui il ne suffit plus de dénoncer la concentration du pouvoir économique, le monopole des médias ou dans certains cas la fraude électorale. Le projet néo-libéral, même dans le cadre d'un système démocratique parlementaire, plus ou moins crédible, a besoin d'une «institution» de mieux en mieux armée et spécialisée pour faire le travail de dissuasion face aux mouvements de protestation. C'est-àdire intacte et intouchable. Dans cette mesure, les possibilités de construire une démocratie sont minimes, si le combat contre l'impunité et pour le démantèlement des appareils répressifs n'est pas au centre de la lutte politique et sociale. Dans le cas contraire, tel que l'affirme un historien guatemaltèque «lo podrido terminara resurgiendo alguna vez» (la pourriture finira par ressortir tôt ou tard).

Montevideo, Uruguay, le 4 avril 1995.

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