Les élections du 21 mai dernier en Belgique ont débouché sur des résultats assez étonnants. Alors qu'il ne manquait pas de raisons pour pronostiquer des bouleversements importants sur l'échiquier politique, la reconduction de la coalition socialiste-sociale chrétienne, au pouvoir depuis sept ans, apparaît comme l'issue la plus probable des négociations qui commencent pour la formation d'un exécutif. Stabilité politique, à contretemps des tendances européennes ? Attention, les apparences sont trompeuses. Alain Tondeur
C ombien le Parti socialiste
(PS) et son homologue flamand le SP allaient-ils perdre de voix suite à la corruption de plusieurs ministres et responsables par le fabricant d'hélicoptères Agusta ? Les partis libéraux réussiraient-ils à imposer une coalition de centre-droit avec les partis socialchrétiens ? Irait-on plutôt vers une tripartie avec les trois familles politiques traditionnelles ? Le leader des libéraux flamands, Guy Verhofstadt, serait-il en mesure de faire de son parti le plus important de Flandre et donc de ravir le poste de Premier ministre au CVP social-chrétien ? A quel point l'extrême-droite pourrait-elle capitaliser le dégoût face aux affaires et la montée des préjugés racistes au sein d'un électorat populaire déboussolé ? A l'autre extrémité de l'éventail politique, la gauche de la gauche réussirait-elle à sortir de la marginalité en se présentant comme le prolongement politique des luttes ? Telles étaient les questions d'importance diverse posées dans cette campagne électorale. Mais les tremblements de terre attendus ne se sont pas produits.
BELGIQUE
L'opposition libérale progresse au Nord et au Sud du pays (deux sièges en plus à la Chambre pour chacun des partis, flamand et francophone), mais elle ne gagne pas son pari de casser la majorité sortante. Les partis du gouvernement sortant perdent certes des plumes en Wallonie : les sociaux-chrétiens (PSC) perdent un siège tandis que le PS en perd deux (et jusqu'à 4 % de ses électeurs dans certains arrondissements). Mais le SP gagne deux sièges tandis que le CVP en gagne un et reconsolide sa positon de premier parti en Flandre. Globalement, la bataille est gagnée par la coalition sortante. Il est probable que l'axe politique de celleci restera, comme ces dernières années, l'alliance contre nature entre les socialchrétiens flamands et les social-démocrates wallons, pivots du pouvoir au Nord et au Sud du pays et maîtres du jeu dans les nouvelles institutions de la Belgique «fédérale».
Pour prendre la mesure des surprises sorties des urnes, il faut faire un petit retour en arrière. Rappelons donc que le Premier ministre CVP Jean-Luc Dehaene et ses partenaires (socialistes et sociaux-
chrétiens du Nord et du Sud du pays) avaient annoncé des élections anticipées, à froid, en-dehors de toute crise politique. Leur objectif était de reconduire la coalition avant l'été, afin qu'un nouveau gouvernement puisse concrétiser l'offensive d'austérité budgétaire, de réduction du coût salarial et de flexibilité du marché du travail exigée par le Grand capital. A l'exception de quelques secteurs, celui-ci tire en effet un bilan «globalement positif» du gouvernement Dehaene. Pour le patronat cette équipe est celle qui a été le plus loin possible dans l'austérité et la flexibilité, tout en gardant globalement le contrôle sur les ripostes sociales.
L'objectif d'une reconduction sans heurts semblait crédible au départ parce que les luttes contre le racisme et l'austérité se sont épuisées et ont rapidement disparu de la mémoire des masses, faute de prolongement politique. Les directions du puissant mouvement syndical porte une lourde responsabilité parce qu'elles refusent de tracer des perspectives d'ensemble, de sorte que les mobilisations sociales ne dépassent pas le stade de protestations discontinues - même quand elles ont un caractère très large. Lorsque Dehaene annonça des élections le 21 mai il put déclarer sans provoquer de tollé que l'enjeu était d'approfondir la même politique avec la même coalition. Comme si cette politique ne s'était pas heurtée, le 26 novembre 1993, à la grève la plus massive de l'histoire du pays, et comme si Bruxelles n'avait pas été le théâtre de grandes manifestations antiracistes rassemblant chaque fois plus de cent mille personnes pour exiger la priorité aux besoins sociaux.
L'affaire Agusta
L'affaire Agusta est venue troubler ce ronron. Révélé dans le sillage des «Mani pulite» italiennes, le scandale de la corruption par le fabricant d'hélicoptères lié au Parti socialiste italien (PSI) de Craxi avait déjà éclaboussé le PS francophone avant les élections européennes. Voilà qu'il rebondissait à l'improviste, quelques jours à peine après l'annonce d'élections anticipées, trouvant cette fois les plus hautes sphères du Parti socialiste flamand (notamment l'ex-ministre des Affaires économiques et secrétaires général de 'OTAN, Willy Claes). Du coup, l'indifférence cédait la place à l'intérêt, et le jeu politique redevenait un enjeu largement ouvert. Mais ouvert à droite : tous les observateurs pronostiquaient un grave recul de la social-démocratie et une percée libérale, avec en toile de fond un nouveau bond en avant de l'extrême-droite.
Or, non seulement ce scénario ne s'est pas concrétisé, mais le plus extraordinaire est que la coalition a été sauvée par le plus faible de ses partenaires, le Parti socialiste flamand ! Affaibli par la démission de son vice-premier ministre Frank Vandenbroucke, convaincu publiquement de mensonge dans l'affaire Agusta, le SP sort vainqueur du scrutin alors qu'il était donné perdant à dix contre un. Il gagne plus de 2 % deux sièges à la chambre, et reste au-dessus de la barre des 20% alors qu'il craignait de passer sous les 15 % ! Retournement de situation
Ce retournement de situation spectaculaire est avant tout l'œuvre du nouveau président du SP, Louis Tobback, un socialdémocrate populiste et autoritaire. Tobback s'est construit une image d'homme à poigne en faisant comme ministre de l'Intérieur l'éloge de la gendarmerie et en menant une impitoyable politique de refoulement des demandeurs d'asile. Que le SP aux abois ait réussi à se sauver sous la conduite d'un tel personnage, en sollicitant à fond le réflexe de classe de sa base sociale traditionnelle, n'est pas le moindre paradoxe de ces élections. C'est pourtant ce qui s'est passé.
Tobback a admirablement tiré d'une erreur stratégique des libéraux flamands guidés par un chef thatchérien plus idéologique que politique, ceux-ci ont eu la bêtise d'axer leur campagne électorale sur des propositions de privatisation radicale de la Sécurité sociale. Les travailleurs et travailleuses ont compris qu'ils devaient à tout prix barrer la voie du pouvoir à ce dangereux émule de Milton Friedman. Il se sont saisis pour cela du seul instrument électoral à leur disposition : le SP, qui menait une campagne très claire, très concrète pour la défense du système des pensions, de l'assurance chômage, de l'assurance santé, contre la privatisation et la fédéralisation de la Sécurité sociale.
La place nous manque pour approfondir cet aspect des choses mais il nous semble important de noter au passage deux conclusions à tirer de l'événement. La première : contrairement à ce que prétendaient les idéologues, l'individualisme n'est pas tout puissant, la solidarité n'a pas dit son dernier mot. La seconde : les discours culpabilisant qui accusent «le citoyen irresponsable» de comportements électoraux «protestataires» masquent le fait qu'en réalité beaucoup de travailleurs-électeurs sont à la recherche d'une ligne de résistance politique crédible face à l'austérité. Comme l'a fort bien dit le politologue flamand Jan Billiet «lorsque le combat électoral se concentre sur des thèmes vivants, comme l'emploi, les pensions, la santé, l'antipolitisme perd du terrain».
L'extrême-droite
On n'est pourtant pas là ! L'extrême-droite continue à se développer en Flandre malgré qu'elle ait été dénoncée et attaquée comme fasciste par les grands médias et
— le fait est sans précédent — par le président du CVP. Le Vlaams Blok gagne 70 000 voix et un siège supplémentaire à la chambre par rapport aux élections de 1991.
Le führer du Blok, Filip Dewinter, est le recordman des voix de préférence (65 000) dans l'arrondissement d'Anvers. Il est clair que le Blok a fidélisé un public populaire qui se dit - avec raison — qu'une hirondelle SP, ne fait pas le printemps social. Il faudrait bien plus qu'une bataille électorale pour la Sécurité bataille sur le terrain dans laquelle on montre bien qu'on ira jusqu'au bout — pour vider le bocal des fascistes.
En région francophone aussi, la droite traditionnelle, les médias et l'appareil d'Etat ont tenté de contrer l'extrême-droite. Le Front national (FN) a été dénoncé comme fasciste. La liste du FN pour le Sénat a été invalidée. La presse s'est largement fait l'écho des multiples dissensions internes, crises et scissions du FN, qui n'est pas encore un parti structuré comme le Vlamms Blok. Cette dénonciation a gêné le FN (il recule un peu par rapport aux élections européennes de 1994). N'empêche qu'il fait élire six conseillers à l'assemblée bruxelloise, deux à la chambre, deux au conseil Wallon et qu'il perce électoralement dans les bastions rouges de la province du Hainaut (8 % à 10% dans certains arrondissements).
L'électorat populaire a voté utile pour sauver les pensions, les allocations chômage, le système de santé. Du coup le bilan du Plan global et les scandales de corruption sont passés au second plan l'électorat flamand, jeune surtout, s'était dispersé en 1991 et en 1994 sur des listes farfelues et plus ou moins ludiques (le parti ROSSEM, du financier escroc-alternatif Van Rossem avait décroché trois sièges) Il est revenu au bercail des familles traditionnelles. Les partis verts et la gauche font aussi les frais du vote utile. ECOLO perd deux sièges au Sud du pays, son homologue flamand se maintient en sièges mais se tasse en voix (20 000 voix perdues au SP), et il est loin d'atteindre la barre de 10 % qu'il s'était fixée pour objectif. Quant à la gauche, elle n'a pu compter ni sur un effet Hue, ni sur un effet Laguiller, ni même sur un effet Voynet. Parti des travailleurs belges (PTB) Parti communiste (PC) et Gauches unies
(GU) restent confinés dans la marginalité électorale des chiffres «derrière la virgule». Le PTB mao-stalinien stagne à 37 000 voix au niveau national (0,5 %). Le mouvement de convergence Gauches unies qui s'était lancé en recueillant 1,7 % des suffrages lors des élections européennes de 1994, chute à 0,7 %. Le succès n'est pas non plus au rendez-vous pour le Parti communiste : là où il présentait des listes, il fait moins que GU aux européennes, voire aux communales.
Bref, sous la surface de la stabilité, des mouvements importants ont secoué l'opinion. Les chiffres disponibles pour la Flandre sont éloquents : un tiers des électeurs auraient changé leur vote. Une enquête avant les élections montre une poussée combinée d'aspirations à un changement de cap social (réquisition des immeubles inoccupés pour les sans-domicile fixe (SDF), impôt sur les revenus du capital, priorité aux grands besoins sociaux pour diminuer le chômage, rôle économique accrue de l'Etat, refus des pertes de salaires) et les fantasmes racistes-sécuritaires (renvoie des délinquants d'origine étrangère, 27 % des sondés pensent que le renvoi des immigrés serait une solution au
La grande question est de savoir comment les résultats du scrutin vont dans les mois qui viennent peser sur les rapports de forces entre les classes, et sur les rapports de forces entre la gauche et la droite au sein du mouvement ouvrier?
Une bourgeoisie hésitante
La bourgeoisie, en Belgique comme ailleurs en Europe, hésite entre une stratégie de centre-gauche ou de centre-droit. Le centre-gauche mise sur la neutralisation du mouvement ouvrier par la collaboration de classe et la gestion social-démocrate de l'austérité. Le centre-droit mise plus clairement sur l'affrontement avec les travailleurs et leurs organisations. En Belgique ce centre-droit lui-même est divisé en deux tendances, pro social-populiste à la Chirac (avec de violentes attaques racistes) des libéraux francophones, d'une part, ligne thatchérienne pure et dure (et tout aussi raciste) des libéraux flamands.
Le «centre-gauche» a gagné son pari. La bourse a réagi avec enthousiasme. Est-ce un indice fiable ? La bourgeoisie sait évidemment fort bien que la social-démocratie n'a aucune intention de bétonner la sécurité sociale dans l'intérêt des travailleurs. Le bilan des quinze dernières années est clair à cette égard puisque les brèches les plus importantes dans la Sécurité sociale ont été ouvertes par des gouvernements à participation social-démocrate. PS et SP adhèrent entièrement au projet de Jacques Delors qui a expliqué, dans son livre blanc sur l'emploi et la compétitivité, comment l'économie européenne doit réduire le coût salarial en diminuant les cotisations patronales à la Sécurité sociale et en transférant partiellement le coût de celles-ci sur la fiscalité. Le plan global du gouvernement sortant était une première mise en pratique de ces bons conseils. Le «Plan global bis» appelé de ses vœux par la très influente Banque nationale devait en être une seconde. Objectif : cent milliards de réduction du déficit public. Notamment en taillant dans les dépenses de sécurité sociale.
Mais après la campagne qu'il ont menée, le SP et le PS (dans une moindre mesure) ne peuvent pas, sans autre forme de procès, jeter aux orties leurs promesses de défendre la Sécurité sociale. Ils ne peuvent en tout cas pas le faire trop vite. Et, s'ils le font, on peut penser qu'ils tenteront de dissimuler cette nouvelle trahison derrière de nouvelles concessions au populisme ou au régionalisme.
Dès lors, les questions ne manquent pas. Le «Plan global bis» sera-t-il reporté, le temps par exemple de prendre l'une ou l'autre mesure pour donner l'impression que «les riches» aussi participent à l'effort, et pour crédibiliser ainsi l'idée du «financement alternatif» de la sécurité ? Qu'en penserait le grand capital, lui qui exigeait, juste avant les élections, deux cent milliards de réduction des coûts salariaux ?
Qu'en penserait la droite du CVP ? Un retard dans l'austérité ne relancerait-il pas les forces centrifuges au niveau de l'Etat ? De l'autre côté, comment réagirait la bureaucratie syndicale de la FGTB ? Ayant tout mis en œuvre pour que la social-démocratie reste au pouvoir, ne voudra-t-elle pas toucher les dividendes de son soutien, donc limiter la casse en sécurité sociale ? Comment se comportera-telle face à la gauche syndicale qui a gagné les élections sociales en battant la droite social-démocrate dans les entreprises, en particulier dans la métallurgie ?
Gare aux eaux dormantes. La stabilité de la Belgique est plus superficielle qu'il n'y paraît. A travers le relatif bon maintien du PS et le succès du SP, c'est, Ô paradoxe, la résistance massive et l'aspiration très large à un changement de cap social qui se sont exprimées. La social-démocratie pousse un soupir de soulagement, mais son triomphe pourrait être de courte durée. La situation est en effet truffée de contradictions qui offrent des possibilités pour ouvrir à nouveau au mouvement ouvrier la voie d'une riposte d'ensemble contre
Si la gauche le comprend et qu'elle trouve les moyens d'aider politiquement la remobilisation sociale en cours à se frayer un chemin, alors il pourrait y avoir non seulement un deuxième tour social mais aussi une nouvelle manche pour la recomposition politique de la gauche.*
Bruxellles, 24 mai 1995