Les victimes de la privatisation
Plus de 150 000 travailleurs ont fait grève le 20 avril 1995, se joignant ainsi à une journée d'action de soutien aux chauffeurs de bus qui combattent les effets de la privatisation. Malgré des patrons agressifs, malgré l'hostilité de tous les échelons du gouvernement, envers et contre les brutalités policières, 82 chauffeurs de bus sont en grève depuis le 10 février contre la privatisation de la compagnie de transports en commun d'Esbjerg, la cinquième ville du Danemark, et la baisse de salaire consécutive. Finn KJELLER
L es transports en commun
sont un secteur traditionnellement menacé par des privatisations qui tendent à soumettre les services publics et leur employés à la concurrence avec des entreprises privées. L'intérêt pour les acquéreurs est que les compagnies de bus privées et publiques sont soumises à des conventions collectives différentes. A Copenhague comme dans d'autres villes, les syndicats de chauffeurs de bus ont pu limiter les dégâts en obtenant des accords complémentaires, garantissant leur niveau de salaire. Cela n'a pas été le cas à Esbjerg, un port de la côte sud-ouest du pays.
Le conseil municipal d'Esbjerg a confié à une compagnie privée, Ri-Bus A/S, le soin de gérer les autobus de la ville. Cette offre de sous-traitance n'était pas la moins coûteuse pour la ville, mais il s'agit d'une compagnie locale, incidemment dirigée par trois membres de premier plan de la droite locale, connus pour leurs lien avec les syndicats «jaunes». La nouvelle compagnie, avec l'ardent soutien de la section locale de l'organisation du patronat, a refusé de négocier ne serait-ce qu'un arrangement transitoire. L'ancien accord salarial avec la municipalité expi-
DANEMARK contre-attaquent rant le ler avril 1995, les chauffeurs de bus d'Esbjerg étaient confrontés à des baisses de salaire de l'ordre de 8,5 à 15,4 % . De plus les patrons voulaient s'attaquer à d'autres acquis sociaux et aux conditions de travail (les facilités en matière de pauses, d'horaires et d'accès aux toilettes notamment).
L'appel d'offre pour la privatisation a, dans un premier temps, été soutenu par le Parti social-démocrate, et le choix de la Ri-Bus a été fait avec les voix du Parti socialiste populaire (SF, une organisation sociale-démocrate de gauche). Les réformistes ont depuis eu largement l'occasion de regretter leurs décisions. Depuis 1993, le Parti libéral contrôle le gouvernement local de la ville d'Esbjerg et de ses environs, et ses dirigeants ne se laissent pas impressionner par les protestations des travailleurs qui sont victimes de leurs décisions. Au contraire, les stratèges libéraux conçoivent Esbjerg comme une tête de pont dans leur offensive contre les syndicats et visant à rendre les sous-traitances et privatisations les plus efficaces possibles lorsqu'il s'agit de redistribuer les richesses et les revenus en faveur du capi-
Déjà pendant l'été 1994, les machinistes avaient fait grève pour obtenir un accord complémentaire. Au début février 1995, il était clair qu'il n'y aurait pas de vraies négociations bien que les chauffeurs aient déjà fait la moitié du chemin en acceptant le principe d'une réduction graduelle des salaires.
Suivant une décision prise à l'unanimité moins un de faire grève contre la Ri-Bus, le conflit s'est très vite radicalisé du fait de la ligne «dure» de l'organisation
Les piquets de grève ont été le moyen d'action central pendant tout le conflit ; tous les machinistes ont pris part aux actions visant à bloquer les dépôts de bus. Jusqu'à la fin du mois de mars, les piquets de grève ont été efficaces — aucun bus de ville ne circulait et les bus régionaux ne pouvaient pas entrer dans Esbjerg s'ils voulaient en ressortir.
Les chauffeurs de bus d'Esbjerg ont reçu le soutien de leurs collègues d'autres villes du Danemark ainsi que de chauffeurs de bus locaux de Norvège et de Suède qui subissent également le même processus de privatisation. Durant les six mois précédant le conflit, des magasiniers et des éboueurs actifs avaient été licenciés et défendus avec succès par des cam-
pagnes syndicales. Lorsque cela a été le tour des chauffeurs de bus, la solidarité s'est développée au point qu'un large secteur du mouvement syndical se retrouve à défendre ses principes fondamentaux.
Les sections syndicales d'Esbjerg sont liées entre elles par un vieil accord où elles s'engagent à ne jamais accepter d'intervention de la police dans un conflit du travail : «si la police intervient, tout le monde cesse le travail.» La solidité de cet accord a été mise à l'épreuve le 27 mars après la première attaque de la police contre les piquets de grève. Ce jour-là, 400 personnes y participaient mais la police, avec l'aide de chiens, est parvenue à faire sortir quelques bus, qu'elle devait escorter dans toute la ville. La réaction ne s'est pas fait attendre et les principales entreprises d'Esbjerg ont été paralysées par un ou deux jours de grève.
Ceci a servi de signal pour l'extension de la solidarité à l'échelle nationale. Des conférences régionales et nationales de délégués syndicaux ont été convoquées pour préparer la journée d'action nationale du 20 avril, qui devait en faire un événement de premier plan.
Le «Parlement de la rue»
Les lois régissant le marché du travail au Danemark pénalisent la plupart des grévistes en leur imposant des amendes, en plus des pertes de salaires. Pourtant, plus de 150 000 personnes, et peut-être même 200 000, ont affirmé lors de la grève du 20 avril leur solidarité avec les chauffeur de bus d'Esbjerg. Pour beaucoup de travailleurs du secteur publique c'était également l'occasion de lancer un avertissement contre les appels d'offre de sous-traitance concernant les aides à domicile, les employés de mairie, les travailleurs des postes et des télécommunications, etc. Les travailleurs du privé ont été encore plus nombreux à se joindre à la grève pour protester contre la logique anti-sociale des privatisations. La plupart des travailleurs des chantiers navals, des fabriques de bacon, entre autres grosses entreprises, se sont joints au mouvement. La circulation des bus a été paralysée par les grèves ou les piquets dans toutes les villes, de même que le trafic aérien ou des ferries.
La date choisie marquait aussi d'un soucis de contrecarrer l'opposition de droite au Parlement, qui avait pris l'initiative d'un débat (le 20 avril) sur le rythme (trop lent à son sens) des privatisations au Danemark. Tandis que 5 000 personnes manifestaient devant Christianborg (Parlement danois), des élus de l'Alliance rouge-verte défendaient au Parlement les grévistes et le mouvement de solidarité, appelés respectivement selon la terminologie des conservateurs et des ultralibéraux, «fauteurs de troubles» et «le Parlement de la rue».
Les dirigeants sociaux-démocrates, membres d'une coalition gouvernementale avec deux petits partis libéraux, ont plus ou moins été incapables d'agir. En fait, tant que le gouvernement de droite de Poul Schlüter se chargeait de l'introduction des conceptions néolibérales dans les années 80, peu de compagnies ou de services publics ont été bradés au secteur privé ; et ce, jusqu'à ce que Poul Nyrup Rasmussen ne dirige le retour aux affaires des sociaux-démocrates. Non seulement les sociaux-démocrates ont pu persuader une majorité des Danois à accepter le Traité de Maastricht lors d'un second référendum, mais leurs libéraux de partenaires dans le cabinet ont eu les coudées franches pour imposer davantage de privatisations que le précédant gouvernement conservateur-libéral. La vente de 51 % des actions de la banque Giro en est un exemple frappant ; les établissements qui ont été privatisés ont été choisis parmi ceux qui réalisaient du profit.
Par ailleurs, les autorités locales ont été encouragées à faire sous-traiter différents services, surtout ceux qui emploient des femmes à bas niveau de salaire. Une grosse entreprise de prestation de service appelée ISS a su collectionner les contrats en cassant les prix dans un premier temps, pour mieux les augmenter ensuite. La politique qui consiste à mettre services publics et privés en compétition signifie pour les travailleurs (les agents de service des hôpitaux par exemple) qu'ils doivent travailler plus vite pour garder leur emploi avec un nouvel employeur privé... ou pour rester sous contrat public.
Lorsqu'ils ont réalisé que la grève remettait en cause les résultats de leur politique, mais qu'elle attirait aussi la sympathie de travailleurs sociaux-démocrates et de section de leur parti, les dirigeants de la social-démocratie ont d'abord sembler espérer qu'elle s'éteigne d'elle-même. Ils ne se sont pourtant pas limités à une attitude de neutralité : tandis que le ministre de la Justice, Bjorn Westh, couvrait les agissements de la police contre les piquets de grève, le ministre du Travail, Jytte Andersen, menaçait les chauffeurs de bus participant aux piquets de grève de suspendre leur droit à l'indemnité de chômage. Tout cela alors que ces dernier ne l'ont jamais réclamé et n'ont même pas reconnu leur licenciement. Enfin, le fait que les attaques de la police ont eu lieu sous les auspices d'une législation contre les piquets de grève mise en place par le gouvernement social-démocrate à la fin des années 70 mérite d'être cité.
Le député Hardy Hansen, porte-parole de la Fédération des travailleurs non-qualifiés (SiD) à laquelle appartiennent les chauffeurs de bus d'Esbjerg, a condamné vigoureusement la compagnie Ri-Bus, tout en proposant aux patrons un arrangement à l'amiable — de garder les chauffeurs déjà en place à leur salaire d'origine et de faire travailler les nouveaux embauchés à bas salaire, par exemple. Pourtant ses efforts ont été vains, de même que ceux du premier ministre qui avait proposé sa
Des contributions de sections syndicales de tout le pays ont permis de financer la grève. Pendant les deux premiers mois, le mouvement a été surtout animé par des sections syndicales locales et des militants du rang mais la vague de solidarité a conduit le syndicat SiD et les instances régionales de la confédération syndicale unique danoise, LO, à prendre une place décisive parmi ses soutiens financiers et organisationnels. Quoi qu'il en soit, les comités de soutien dans les différentes villes ont été dans une large mesure animés par des militants d'extrême gauche.
Après le 20 avril, les syndicats et les comités de soutien ont manifesté leur solidarité en envoyant tout les jours en autocar de Copenhague et d'ailleurs des militants pour participer aux piquets de grève. Ri-Bus est parvenu à employer près de 20 chauffeurs «jaunes», si on ne compte pas ceux qui ont très vite (rejoint le mouvement. Chaque matin, la police brisaient les piquets de grève avec force blessés et arrestations parmi les participants. Une dizaine de bus pouvaient ainsi sous, haute surveillance policière, circuler une partie de la journée.
La tension monte
Comme les autocars ont amené quotidiennement leur contingent de participants aux piquets de grève, des milliers de travailleurs ont pu faire l'expérience de la façon dont la police met la ville d'Esbjerg en état d'urgence virtuel pour décourager les militants. Plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées, les policiers ne se contentant pas de pourchasser les «piquets volants» dans toute la ville, mais des gens ont été arrêtés rien que pour avoir stationné à proximité ou pour s'être assis sur un banc. Les grévistes sont sous surveillance constante, avec parfois utilisation de sirènes ou de filature à longueur de journée. Les «jaunes» n'ont pas été les seuls à recevoir des menaces, certains dirigeants de la grève en ont également reçu.
Le porte-parole des grévistes a été admis à l'hôpital à cause des pressions exercées à son encontre. Pourtant, comme
l'affirmait le délégué syndical des chauffeurs, Karl Eryk Pedersen à la télévision le 13 mai, «les chauffeurs sont fatigués mais pas épuisés». Il n'en reste pas moins qu'ils sont extrêmement vulnérables aux manœuvres des sociaux-démocrates. Les politiciens et les dirigeants syndicaux de ce courant sont en effet soucieux de faire taire toute expression de résistance frontale aux privatisations et au phénomène de sous-traitance. Leur objectif est de maintenir le conflit à un niveau local et de le focaliser sur les atteintes les plus flagrantes aux droits des travailleurs. Jusqu'à présent, toutes leurs tentatives de compromis se sont heurtées au mur d'intransigeance des libéraux.
Les tendances à l'escalade de ce conflit ont clairement été démontrées le 7 mars, lorsque plus de 400 000 couronnes danoises de dégâts ont été causés sur des bus pendant la nuit. 47 personnes ont été arrêtées et gardé en prison pendant trois jours pour dégradation volontaire. Même si le comité de soutien s'est dissocié de cette action, il n'en reste pas moins que les chauffeurs ainsi que leurs supporters en ont assez des brutalités policières et des morsures de chiens.
Des dispositions ont été prises pour maintenir et développer une solidarité entre travailleurs qui soit la plus large possible. Une nouvelle journée d'action est prévue pour le ler juin 1995 ; elle devrait être l'occasion de réaliser un blocus massif des bus briseurs de grève et d'impliquer des secteurs qui n'étaient pas suffisamment présents le 20 avril. Le Parti socialiste des travailleurs (SAP, section danoise de la Quatrième internationale) a proposé que LO appelle à 24 heures de grève générale le ler juin et que le SiD lance des grèves secondaires avec piquets contre toutes les entreprises qui fournissent du matériel ou des services à la compagnie
La grève peut durer encore un mois voire davantage. Quelle qu'en soit l'issue, le combat des chauffeurs de bus contre les privatisations avec perte de salaire a d'ores et déjà alimenté un mouvement de solidarité comme on en avait pas vu depuis longtemps. Elle a également ranimé les réseaux syndicalistes de gauche et confirme une tendance à la hausse du niveau de la lutte des classes. Mais une victoire contre les pirates de la privatisation de la Ri-Bus est nécessaire pour créer une dynamique encourageant d'autres groupes de travailleurs à contester les diktats des libé-
Copenhague, 16 mai 1995