Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ONU

L'ONU, un instrument des Etats-Unis ?

· Inprecor n° 392, juin 1995 · p. 34-35 · 1 649 mots

URSS et Russie États-Unis Golfe et Irak Chine

Le 18 mars dernier, se tenait, à Bruxelles, la conférence «Pour un autre sommet mondial : les autres voix de la planète», organisée par le Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers monde (CADTM) en contrepoint du sommet «social» de Copenhague. Inprecor a reçu du CADTM l'autorisation de publier la retranscription de quelques-uns des exposés présentés dans les divers forums de la conférence. A l'occasion du cinquantième anniversaire de la signature de la Charte des Nations Unies à San Francisco, le 26 juin 1945, nous avons choisi de commencer dans ce numéro par des extraits de l'exposé de Gilbert Achcar, enseignant à l'Université de Paris VIII, sur l'organisation internationale, ainsi que des extraits de l'intervention de Luis Suarez (directeur du Centre d'études sur l'Amérique à La Havane, Cuba).

'Organisation des Nations Unies est fondée sur le principe «idéaliste», de l'égalité des Etats. Autrement dit : un Etat, une voix. Cela fait que des micro-Etats sont, en théorie, à égalité avec les plus grandes puissances à l'Assemblée générale, en matière de droit de vote.

Ce beau principe, généreux à première vue, est en fait à la source de la limitation des pouvoirs de l'Assemblée : celle-ci ne peut faire que des «recommandations». Ses décisions majoritaires peuvent être bloquées par les grandes puissances. Le véritable centre de décision à l'ONU est le Conseil de sécurité, qui seul peut décider du recours à la force en vertu du chapitre 7 de la Charte de San Francisco. Au Conseil de sécurité siègent les cinq grandes puissances, membres per-

•ONU

Etats-Unis ?

manents qui disposent chacun du droit de veto, c'est-à-dire dont un vote «contre» bloque toute résolution dudit Conseil.

Les Etats-Unis ont parrainé la création de l'ONU en 1945, comme celle des autres institutions internationales majeures de l'après-guerre. Le quartier général de l'Organisation devait être situé à Washington au départ, avec ceux du Fonds monétaire internationel (FMI) et de la Banque mondiale. Mais comme on a jugé que c'était un peu trop près des centres de décision politique des Etats-Unis, on l'a déplacé à New York.

Pour les Etats-Unis en 1945, l'ONU était conçue comme une sorte d'instrument au service du maintien du statu quo d'après-guerre, un statu quo largement contrôlé par les Etats-Unis, y compris à l'ONU où il se heurtait toutefois à la limite constituée par le droit de veto de l'URSS — seul des cinq membres permanents du Conseil de sécurité à représenter une opposition, dans la mesure où le siège de la Chine était jusqu'en 1971 occupé par Formose, aujourd'hui Taiwan (la Chine dite nationaliste, par opposition à la Chine populaire).

Très vite, avec le début de la guerre froide, l'ONU sera utilisée comme instrument de maintien pacifique du statu quo, voire même de légitimation du maintien par la force de ce statu quo sous hégémonie américaine. Washington était majoritaire au Conseil de sécurité comme à l'Assemblée générale : en 1945, sur 51 Etats membres, il n'y avait que 10 Etats d'Afrique et d'Asie. Le statu quo par la force

La première intervention militaire majeure sous le drapeau de l'ONU sera l'intervention américaine en Corée, en 1950. Elle pourra se faire au nom de l'ONU par suite du boycott par l'URSS du Conseil de sécurité pour protester contre l'attribution du siège de la Chine à Taiwan. C'est l'absence de l'URSS qui a permis aux Etats-Unis de faire voter par le Conseil de sécurité l'intervention en Corée. Peu après, l'URSS reprit son siège. Alors, toujours en 1950, les Etats-Unis firent adopter par l'Assemblée générale, une résolution qui permettait aux Etats-Unis de contourner le Conseil de sécurité quand il était paralysé par le veto soviétique. Cette résolution autorise l'Assemblée générale à prendre en main les dossiers bloqué par le veto au Conseil de sécuri-

Les Etats-Unis avaient choisi à lépoque de jouer l'Assemblée générale contre le Conseil de sécurité et cette procédure sera utilisée à plusieurs reprises : en 1958, pour le débarquement des Marines américains au Liban et en 1960, pour l'intervention au Congo sous le drapeau de l'ONU.

A partir de 1960, on assistera à un changement graduel de la composition de l'Assemblée générale par afflux massif des Etats d'Afrique et d'Asie, dans la foulée de la décolonisation. Progressivement, cela produira un changement de l'orientation politique de la majorité à l'Assemblée générale. C'est la grande époque du «non-alignement» qui s'impose comme force majoritaire à l'Assemblée générale, y compris au Conseil de sécurité - le nombre des membres non-permanents du Conseil ayant été accru en 1965, de 6 à 10, ce qui donna un total de 15 membres, qui est le nombre actuel.

Le divorce éphémère

Le changement de majorité dans les instances de l'ONU va mettre un terme au type d'utilisation par les Etats-Unis de l'ONU, qui avait prévalu jusqu'alors. Cela se traduisit dès 1970 par le fait que les Etats-Unis utiliseront pour la première fois leur veto (à propos de sanctions contre la Rhodésie et l'Afrique du Sud). Par la suite, au cours des années 1970, le divorce entre les Etats-Unis et l'ONU va aller grandissant. Il sera marqué notamment par des événements tels que le statut d'observateur accordé à l'OLP en 1974 ; par la résolution de l'ONU en 1975, qui assimile le sionisme à une forme de racisme ; par les résolutions de 1977 sur le «nouvel ordre économique international». Tout cela s'inscrivait aussi dans le déclin de l'influence américaine dans la politique mondiale, après le traumatisme du Viêt-nam. Ce divorce entre les Etats-Unis et

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l'ONU atteignit son paroxysme sous la présidence Reagan. Celui-ci va passer à une sorte de contre-offensive, pratiquant des représailles contre l'ONU, notamment au niveau financier. Les EtatsUnis vont exercer une forte pression financière sur l'Organisation : ils vont réduire unilatéralement leur contribution au budget de l'ONU, vont retenir des paiements, tout cela créant une crise financière de l'appareil onusien. En plus, ils vont demander que le vote sur le budget de l'ONU soit plus ou moins pondéré en fonction de l'importance des contributions de chaque Etat membre, remettant ainsi en question le principe «un Etat, une voix» au niveau de l'utilisation des fonds.

D'autres étapes marquantes de ce divorce entre les Etats-Unis et l'ONU seront : la condamnation par l'ONU du blocus des ports du Nicaragua en 1984, la condamnation par l'ONU du bombardement américain de la Libye en 1986, toute une série de condamnations d'Israël, jusqu'à la condamnation par l'ONU de l'intervention américaine à Panama en 1989 et du blocus de Cuba.

Durant à peu près une vingtaine d'années (de 1970 à 1990), il y a donc une majorité à l'ONU qui apparaît comme opposée au rôle hégémonique des Etats-Unis. Pendant ce temps, le Conseil de sécurité reste ce qu'il était, c'est-à-dire une sorte de lieu de consensus entre les grandes puissances. Le Conseil ne peut fonctionner que par consensus entre ces dernières, ce qui fait que, pendant toute cette période, les seules interventions onusiennes sont du type «maintien de la paix», donc des troupes jouant plutôt un rôle de tampon, dotée d'un armement léger et sous commandement de l'ONU : les troupes à Chypre, au Liban Sud, à la frontière indo-pakistanaise, etc.

La guerre du Golfe, le tournant

On asiste à un nouveau bouleversement des rapports entre les Etats-Unis et l'ONU à partir de 1990, dû à la paralysie, puis à l'écroulement de l'URSS. Le grand moment de ce tournant sera la guerre du Golfe. Dès le lendemain de l'invasion irakienne du Koweit, une déclaration commune soviéto-américaine indiquait déjà la volonté de coopération entre l'URSS et les USA. Cette coopération se traduira par le blocus de l'Irak dès août 1990, et culminera avec le feu vert donné par le Conseil de sécurité pour l'action militaire des troupes de la coalition sous domination américaine. Dans cette nouvelle phase, l'ONU apparaît de nouveau comme un instrument utilisable par les Etats-Unis. Le bénéfice pour ceux-ci est, d'une part, d'obtenir une légitimation politique de leur intervention militaire. Cette légitimité politique était nécessaire pour les Etats-Unis, afin de pouvoir surmonter ce que l'on appelle «le syndrome vietnamien», cette paralysie relative en ce qui concerne une intervention militaire massive de leurs troupes à l'extérieur de leurs frontières. L'administration Bush a également pu utiliser la légitimité politique onusienne pour réaliser une collecte de fonds pour couvrir les frais de sa guerre contre l'Irak. Cette collecte est certainement la plus grande de l'histoire : elle récoltera 53 milliards de dol-

On retrouvera cette même couverture de l'ONU pour l'intervention militaire américaine en Somalie, en décembre 1992. Ce n'était pas un hasard si cette intervention s'opérait un mois avant la passation des pouvoir à la nouvelle administration Clinton. On y retrouve également le même mode de financement, cette fois-ci assuré par le Japon. Il y a, de nouveau, utilisation de l'ONU par les Etats-Unis dans l'intervention à Haïti en septembre 1994. Encore une fois, la légitimation onusienne sera utilisée dans la politique intérieure aux

En même temps, les arriérés de la contribution financière due par les Etats-Unis à l'ONU s'accumulent. Avec le nouveau Congrès américain, dominé par la droite républicaine, le discours anti-ONU reprend, entre autres à cause du fait que l'ONU n'est pas entièrement contrôlée par les Etats-Unis. Sous la nouvelle administration Clinton, on assiste à une utilisation de l'ONU un peu «à la carte». Les Etats-Unis n'hésitent pas à dire qu'ils ignoreront telle ou telle décision de l'ONU si elle ne leur convient pas, par exemple dans le cas de la Yougoslavie, de l'Irak ou de Cuba. En tout état de cause, chaque fois que les forces américaines sont intervenues dans le cadre de l'ONU, celle-ci a été utilisée uniquement comme couverture. Ces interventions se font — contrairement à celles des forces de «maintien de la paix» — sous casques américains et sous commandement américain. Cela montre la vision purement utilitaire qu'ont les Etats-Unis de l'ONU, qu'ils utilisent quand ça les arrange et ignorent le reste du temps. *

Gilbert Achcar

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