L'élection présidentielle des 24 avril et 7 mai restera celle d'un formidable paradoxe. La droite y a finalement triomphé avec l'élection de Jacques Chirac, mais sa crise en sort sensiblement aggravée. Sur fond d'incapacité des différentes fractions bourgeoises à s'unifier sur un projet cohérent, on peut même dire que le changement intervenu au sommet de l'Etat ouvre une véritable crise de régime en France. Christian PICQUET
A u soir du 7 mai, les prin-
cipales villes de l'Hexagone se couvrirent de drapeaux tricolores et résonnèrent des cris de joie lancés par un «peuple de droite» trouvant, dans le succès de Jacques Chirac, une sorte de revanche sur 1981, lorsque, pour la première fois depuis les origines de la Ve République, une majorité de gauche avait mis fin à plus de vingt ans de domination sans partage du camp conservateur. Mais les festivités eurent tôt fait de laisser place aux dures réalités que vont devoir affironter les nouveaux gouvernants.
Première de ces difficultés, l'écart qui sépare, comme jamais, le pays réel de sa représentation institutionnelle. Occupant désormais la présidence de la République, la droite dispose de tous les leviers de commande : l'exécutif, les quatre-cinquième de l'Assemblée nationale, la majorité absolue du Sénat, la quasi-totalité des assemblées régionales et une majorité d'assemblées départementales, sans compter bon nombre des villes de plus de trente mille habitants. Pourtant, l'élu du 7 mai n'avait obtenu que 20,47 % des suffrages au premier tour du scrutin présidentiel et il ne l'emporta que de justesse, au second, sur le candidat socialiste, Lionel Jospin, avec 52,69 % des suffrages expri-
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Eye* Unive até des lev 1 et mbre 199: més. Un résultat qui ne tient toutefois pas compte des votes blancs ou nuls qui ont, cette fois, atteint le taux record de 6,02 % des votants, soit 1 892 052 de personnes. Ce qui fait de Jacques Chirac le plus mal élu des présidents de la Ve République, disposant seulement du soutien de 49,51 % des Français s'étant déplacés aux urnes. On mesure ici à quel point sa légitimité se révèle d'emblée faible. Surtout si on la rapporte à la fragmentation des droites à l'occasion de la campagne du premier tour.
Pas moins de quatre candidats se disputèrent les suffrages de l'électorat réactionnaire. A Chirac s'opposait tout d'abord Edouard Balladur, Premier ministre en titre et issu, lui aussi, du Rassemblement pour la République (RPR). Sur leur droite, les deux candidats se voyaient concurrencés par les porte-parole du Front national et d'une droite extrême et traditionnaliste, Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers (1).
Sans que les urnes parviennent réellement à départager les protagonistes. Si Jacques Chirac arriva en tête de la droite au premier tour, ce ne fut qu'avec le petit pactole du cinquième des suffrages, tandis que Balladur le talonnait avec 18,54 % et que la droite de la droite recueillait le score inégalé de 19,82 % (15,07 % pour le parti fasciste de Le Pen et 4,75 % pour le
Mouvement pour la France présidé par de Villiers). Au total, on le voit, cette cuvée 1995 de la course à l'Elysée débouche sur un paysage politique totalement dévasté.
Ce morcellement ne traduit pas uniquement, ni même principalement, des ambitions rivales ou des intérêts opposés d'appareils. Il reflète tout à la fois le marasme dans lequel baignent les droites depuis plus de vingt années, la crise sociale aiguë que traverse le pays, l'impasse du modèle libéral qui dominait jusqu'à présent les choix de la classe dirigeante, les défis nouveaux que cette dernière doit relever.
Aux origines de la crise
L'atomisation présente constitue l'aboutissement d'un long processus qui aura atteint les droites françaises dans leurs projets, leurs légitimations historiques, leurs bases sociales. Certes, aux origines de la Ve République, à l'orée des années 60, le général de Gaulle était parvenu à recomposer le camp bourgeois autour d'un projet bonapartiste. Un discours interclassiste, mêlant culte de la grandeur française, autoritarisme et populisme, avait servi à l'édification d'un Etat réputé pour sa stabi-
1) Sur l'extrême-droite et la droite extrême en France, voir Inprecor n° 383 septembre 1994.
lité et au déploiement d'une politique de modernisatiojn accélérée de l'appareil productif. Face à une gauche défaite et tout juste sortie du traumatisme de la guerre d'Algérie, il avait stabilisé un large consensus, jusqu'auprès des secteurs populaires influencés par les socialistes ou les communistes. Très vite cependant, la secousse de Mai 68 aidant, le régime perdit une large partie de cette assise populaire. Le départ du Bonaparte, en 1969, ne permit nullement à ses successeurs d'arrêter ou de freiner cette tendance.
Progressivement, sous la houlette de ses successeurs, Georges Pompidou puis Valéry Giscard d'Estaing, le camp réactionnaire dut donc s'adapter à une nouvel-
La confédération des partis libéraux
L'omniprésent Parti gaulliste perdit sa position hégémonique et se vit contraint d'associer à la gestion des affaires les courants libéraux et démocrates-chrétiens qui avaient été marginalisés depuis 1958. Surtout, l'électorat conservateur tendit à reprendre une configuration des plus traditionnelles. Deux chercheurs, Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun, analysent avec pertinence cette tendance : «Avec le départ du général de Gaulle, on assiste à une transformation sensible des bases sociales de l'électorat gaulliste qui se marque par une féminisation et un vieillissement croissant et surtout par une perte d'implantation populaire, puisque 30 % des ouvriers votent pour Georges Pompidou en 1969 alors qu'ils étaient 42 % à avoir choisi le général de Gaulle en 1965. Le mouvement se confirme en 1973 qui tend à rapprocher les bases électorales du gaullisme de celles d'un parti conservateur classique. Et c'est ainsi, dans une période où les familles tentent de préciser leurs filiations et les principes de leur distinction — notamment avec la création du Rassemblement pour la République (RPR) en décembre 1976 et de l'Union pour la démocratie française (UDF) en 1978 -que pour la première fois se dessinent les contours d'un seul peuple de droite : la répartition des suffrages entre gaullisme et centrisme répond désormais davantage à la structure de l'offre électorale qu'à de réelles différences sociologiques et idéologiques dans l'électorat. L'électorat conservateur présente en 1978 un profil d'abord féminin et âgé. A l'UDF comme au RPR, les femmes sont nettement plus nombreuses que les hommes et les personnes âgées considérablement sur-représentées. En raison de cette présence massive de femmes et d'électeurs de plus de 60 ans, les actifs apparaissent sous-représentés, à l'inverse bien sûr de ce que l'on constate dans l'électorat de gauche, particulièrement communiste. Mais le trait sociologique sans doute le plus significatif de cet électorat concerne la répartition entre salariés et non-salariés, ces derniers étant plus importants à droite que dans l'ensemble de l'électorat (22 % à l'UDF et 24 % au RPR au lieu de 17 %).» (2)
Giscard tenta bien de refonder l'assise sociale de son pouvoir en déployant une orientation moderniste censée lui rallier un vaste «groupe central» constitué des couches moyennes salariées (3). C'est au service de ce dessein qu'il lança l'UDF, confédération des partis libéraux et démocrates-chrétiens, dont l'essor devait damer le pion au RPR. En pure perte, la dynamique de la crise économique, qui ne cessa de s'aggraver à dater du premier choc pétrolier, venant saper les bases de la tentative et percuter le bloc hégémonique qu'eussent voulu préserver les gouvernants. Ainsi, à partir des années 80, les classes moyennes traditionnelles en arrivèrent-elles à rechercher une nouvelle représentation politique. Ce qui entraîna l'essor du Front national au détriment principal du
Les états-majors conservateurs s'efforcèrent désespérément d'endiguer le processus. Sans égard particulier pour leurs filiations idéologiques respectives, ils tentèrent d'abord de se doter de nouveaux référents, supposés leur permettre de gagner de nouvelles franges de l'opinion. Ainsi vit-on Jacques Chirac vanter les vertus d'un «travaillisme à la française» à partir de 1976, avant de découvrir celles de l'ultralibéralisme après l'élection de François Mitterrand, dans la version maximaliste que lui donnait, à l'époque, l'école de Chicago. La question du leadership ne s'en trouva qu'aiguisée au sein de la droite, RPR et UDF voyant se dissoudre davantage leurs identités propres tandis que leurs électorats se confondaient de manière grandissante.
• Nouveaux défis
Les droites se retrouvèrent donc au seuil de la dernière campagne sans avoir trouvé l'issue de cette crise, mais contraintes de relever de nouveaux et décisifs défis.
Le premier défi concerne, naturellement, les désastres sociaux engendrés par les orientations libérales régissant le pays depuis presque deux décennies. Non seulement celles-ci n'ont profité qu'à une fraction du capital, industriel et surtout financier, sans parvenir à sortir l'économie de son marasme, mais elles ont aussi mené au seuil de l'explosion sociale. Plus fondamentalement, le libéralisme engendre des effets dissolvants sur ce qui fonda longtemps le «consensus républicain» et enracina, aux yeux des citoyens, la légitimité de l'Etat. Depuis les origines, l'idée républicaine reposait, en effet, sur la notion d'intérêt national, d'égalité des chances et d'accès de tous à la satisfaction de certains besoins que l'Etat était censé intégrer dans la définition de sa finalité. La remise en cause de cette «exception française» qui va jusqu'à l'attaque d'acquis aussi fondamentaux que la laïcité, le droit du sol ou la protection sociale — aboutit, de manière inattendue par ses initiateurs, à priver la réaction des alibis au nom desquels elle avait jadis mené son action.
Dans ce cadre, la question européenne apparaît comme le second grand défi du prochain septennat. Défi aggravant dans la mesure où se profile l'échéance de 1997, avec ses deux conséquences prévisibles, du moins si les nouveaux dirigeants décident de s'en tenir au calendrier établi par les accords de Maastricht. D'un côté, l'aggravation de la déréglementation qui engendrera inévitablement d'importantes tensions sociales. De l'autre, une dépendance accentuée de l'économie française envers le capitalisme allemand, dans la foulée d'une politique qui a déjà vu, depuis 1990, Paris s'aligner sur Francfort pour maintenir la parité du franc au prix de taux d'intérêt durablement trop lourds pour un pays où le chômage bat tous les records. D'où l'âpre débat qui déchire les possédants face à l'impasse constatée de la construction maastrichtienne.
Dernier grand défi, produit des précédents : la crise béante de la représentation politique et institutionnelle. Au gré des secousses sociales et des changements de majorité, les partis traditionnels, à commencer par ceux qui forment présentement le bloc au pouvoir, ont perdu leurs fonctions de représentants des intérêts de fractions de classes particulières et d'encadrement de la société. En créant des féodalités locales, autonomisées des appareils nationaux et disposant de moyens financiers colossaux, la loi de décentralisation prolongea cette tendance. Une présidentialisation galopante tendit, de surcroît, à organiser la vie politique autour de machines électorales n'existant que pour la promotion de leur monarque putatif. S'ajoutant à la perte d'attrait du mouvement ouvrier traditionnel, ces facteurs engendrent à présent le désintérêt pour les jeux de la scène centrale, voire une abstention massive à certaines consultations. La V® République paraît désormais avoir épuisé sa force ori-
2) In Histoire des droites en France, Gallimard 1992
3) La Tribune-Desfossés, 19 janvier 1995
ginelle. Ses équilibres politiques et sociaux fondateurs s'avèrent minés ; dans ses structures actuelles, I'Etat ne parvient plus à remplir ses fonctions d'unification des différentes fractions du capital, d'instrument coercitif dressé face au mouvement social, d'arbitre prétendu entre les classes ; le président de la République, clé de voûte des institutions, se retrouve en première ligne des affrontements politiques, cible désigné de tous les mécontentements ; le scrutin uninominal à deux tours laisse, en outre, transparaître sa totale inadaptation dès lors qu'à la logique bipolaire des débuts de la République gaullienne, a succédé l'émiettement des représentations
Une droite durablement implosée
L'élection présidentielle survint, par conséquent, à un tournant de l'histoire politique de ce pays. Victime des désastres engendrés par la gestion socialiste des deux septennats écoulés, Lionel Jospin disposait de fort peu de chances de prendre la succession de François Mitterrand. Son programme, des plus timorés, ne pouvait de surcroît susciter l'élan populaire indispensable à une victoire. C'est, par conséquant, au sein de la droite que se concentrèrent les principaux débats du moment. Et à travers l'affrontement Chirac-Balladur, s'affirmèrent des approches opposées de la crise française.
Autour du maire de Paris. se cristallisa une droite bonapartiste et autoritaire, inspirée de l'héritage du gaullisme. Le candidat se voulut, par exemple, l'héritier d'une culture jacobine et le défenseur de valeurs nationales, en appelant fréquemment à la renaissance d'un «pacte républicain» seul à même, selon lui, de résorber la «fracture sociale». En matière économique, il prit quelques distances avec une logique déflationniste pas trop soucieuse d'ordre monétaire, se montra favorable au retour à une conception volontaire de l'Etat et manifesta une prudence ostensible envers les prochaines étapes d'application du traité de Maastricht. A l'inverse, soutenu par l'UDF, le Premier ministre-candidat incarna davantage une droite libérale et conservatrice, conjuguant souci de respecter un «juste milieu» et plaidoyers en faveur de la déréglementation libérale de l'économie. Ce qui se prolongeait par un engagement bien plus net que celui de son adversaire en faveur du dispositif maastrichtrien et du «noyau dur» franco-allemand.
A l'évidence, ces prises de position visaient des électorats distincts. Balladur répondait plus aisément à la clientèle de la droite, majoritairement âgée, composée des classes moyennes traditionnelles, des cadres supérieurs, des professions libérales et des inactifs. Chirac entendait manifestement occuper l'espace laissé vacant par une gauche discréditée. D'où ses tentatives de convaincre une fraction de l'opinion que le clivage droite-gauche relevait d'une époque dépassée, ses phillippiques contre «les groupes financiers» et les «quartiers bourgeois», ses promesses démagogiques qui le menèrent à proclamer que «le salaire n'est pas ennemi de la croissance».
Tendanciellement, cet affrontement dessina donc une réorganisation possible de l'architecture des droites, autour d'un grand courant libéral-conservateur et d'une grande force populaire de droite. Le premier disposerait, tout naturellement, du soutien du capital financier, ainsi que le décrivait parfaitement un grand quotidien patronal : «Il n'est pas une banque d'importance où (Balladur) ne compte des fidèles ou des obligés. Une galaxie d'autant plus importante que les grands financiers de la place siègent aux conseils d'administration des entreprises les plus prestigieuses de France.» (3) L'autre recueille plus volontiers l'appui de secteurs du capital industriel dont les positions se trouvent menacées dans le cadre de la construction de l'Europe des Douze, leur figure marquante étant incontestablement Jacques Calvet, le PDG de Peugeot.
La confrontation s'avéra cependant brouillée par le fait que les deux protagonistes n'étaient, en réalité, que les artisans de circonstance de la nécessaire recomposition du paysage politique à droite. Issus de la même famille gaulliste, ils regroupèrent autour d'eux des alliances hétéroclites. Jacques Chirac se retrouva flanqué du très libéral ministre de l'Industrie, Alain Madelin, lequel ne cessait d'en appeler à une déréglementation sauvage, sans se soucier de concertration sociale. Et Edouard Balladur obtint le ralliement du ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, ainsi que la bienveillance des candidats d'extrême-droite, lesquels se situaient pourtant en opposition totale à ses options européennes. De même, les programmes des deux hérauts de la réaction portaientils des marques d'incohérence totale. Dans le même temps que Balladur prétendait pousser les feux du remodèlement capitaliste de la société française, sa pratique ministérielle consistait à retirer ses projets susceptibles d'entraîner une confrontation avec la rue. Chirac villipendait, pendant ce temps, les «détenteurs de gros capitaux», mais il déclinait aussi sans état d'âme les préceptes de l'orthodoxie libérale.
Sans doute pour cette raison, le premier tour de la présidentielle ne permit pas réellement à l'une des options en présence de s'imposer. Le maire de Paris l'emporta sur le fil, grâce au soutien que son nouveau discours social lui valut chez les jeunes et auprès de certaines catégories populaires. Un résultat confirmé au second tour lorsque, pour la première fois depuis 1974, le candidat de droite battit le représentant socialiste chez les 18-34 ans, c'est-à-dire ceux dont l'expérience politique coïncide avec les deux septennats de François Mitterrand. Il progressa également chez les ouvriers et les employés (gagnant 15 %, chez ces derniers, depuis le dernier scrutin présidentiel de 1988). Pour autant, il ne put réellement mordre, comme il l'espérait, sur un électorat de gauche qui retrouva ses réflexes anti-droite au second tour et se porta massivement sur Lionel Jospin. Quant à Edouard Baladur, s'il dut s'incliner, ce fut avec moins de deux points de retard sur son concurrent. Battu, il ne fut donc pas écrasé, ses partisans conservant une capacité de pression forte, sur les choix du nouveau président.
Une instabilité aggravée
Aucun des éléments de la crise française n'aura donc reçu un début de réponse à l'orée du nouveau septennat. Représentant un cinquième de l'électorat au premier tour et une petite moitié au second, le nouveau monarque dispose d'une faible légitimité. Il devra donc naviguer fort prudemment pour éviter de se fracasser sur le premier écueil venu. Loin de se présenter unie, sa majorité parlementaire se trouve implosée en deux blocs d'ampleur équivalente et les tractations sur les choix à opérer se révéleront d'autant plus âpres que le clan chiraquien lui-même ne va pas tarder à connaître ses premiers déchirements. La nomination d'Alain Juppé au poste de Premier ministre va vite dissiper la mystification dans laquelle baigna la campagne du maire de Paris. Tenant de l'orientation libérale et européenne, l'ancien ministre des Affaires étrangères va œuvrer dans la continuité du gouvernement Balladur, priorisant notamment la réduction des déficits publics par la compression des dépenses. De quoi faire rapidement capoter l'attelage victorieux le 7 mai. Les partisans de Balladur pourraient, à terme, en profiter pour lancer un nouveau parti prenant la succession d'une UDF moribonde et inadaptée aux intérêts des partis et personnalités la composant.
Ce président mal élu, à la majorité incertaine, va de surcroît devoir affronter une grogne sociale qui atteint son point d'explosivité. La perspective d'un «troisième tour social» est désormais prise au sérieux par tous, patrons, gouvernement et syndicats. Les grèves et mobilisations