Inprecor 1974–2004

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SENEGAL

Balayer le régime !

· Inprecor n° 393, juillet 1995 · p. 30-32 · 2 911 mots

Afrique Afrique australe IVe Internationale Économie mondiale

Lors de sa participation au 14º Congrès mondial de la Quatrième internationale en tant qu'invité, Landing Savané, porte-parole de And-Jef-Parti africain pour la démocratie et le socialisme (PADS), nous a accordé cet entretien. Entretien avec Landing SAVANE

Inprecor : Peux-tu nous décrire la situation politique actuelle au Sénégal ?

Landing Savané : La situation politique au Sénégal est très particulière parce que M° Abdoulaye Wade, dirigeant du Parti démocratique sénégalais (PDS), qui était le principal leader de l'opposition, vient d'entrer au gouvernement compromettant ainsi un certain nombre d'alliances tactiques dans lesquelles il se trouvait, telle l'alliance Box- Sénégal qui regroupait le PDS, le PADS et le Mouvement pour le socialisme et l'unité (MSU). Par conséquent, l'opposition au sein de l'Assemblée nationale est réduite aujourd'hui à 3 députés sur 120, et dans le pays il n'y a plus que le PADS comme parti d'opposition crédible et capable potentiellement d'occuper l'espace laissé vide par le PDS. Cette nouvelle situation présente un très grand défi pour notre parti, qui s'y emploie depuis le mois de mars en organisant des grandes tournées sur le terrain, des campagnes afin d'élargir sa base et constituer la nouvelle force politique centrale autour de laquelle doit s'organiser l'opposition sénégalaise. La dévaluation du franc de la Communauté financière africaine (FCFA) entrée en vigueur dès 1994 rend la situation encore plus difficile, les hausses de prix impliquant une inflation galopante et la détresse de la population. Ce contexte de pauvreté et de pénurie auquel notre parti - certes bénéficant d'un soutien potentiel des masses sénégalaises mais manquant de moyens — doit faire face, exige de nous énormément de travail.

Sénégal •

Balayer le régime !

Landing Savané au XIVe congrès de la Ql

• Que faut-il penser de la participation de Me Wade au gouvernement du Parti socialiste, alors que ce même gouvernement a d'ores et déjà procédé à des augmentations de prix et à des privatisations de certaines branches du secteur public?

Le gouvernement auquel participe Wade est un gouvernement du Parti socialiste sénégalais. C'est la raison pour laquelle cette participation ne change pas fondamentalement les orientations de ce gouvernement, ce qu'elle lui apporte c'est la neutralisation de l'opposition. Diouf a intégré Wade au gouvernement pour réduire les risques d'explosion sociale et Wade a accepté de toute évidence de jouer le jeu. Il est évident que Diouf a atteint, d'une certaine façon, son objectif parce que dans les mois qui ont suivi l'entrée de Wade au gouvernement la situation est relativement stable.

Cependant, il faut dire qu'avant même la constitution de la coalition avec Wade et le MSU, nous savions et nous disions, de toutes les façons, Wade finira par participer au gouvernement. Notre tactique

OnU

était d'une part de retarder au maximum cette échéance de telle sorte que la vulnérabilité du PS apparaisse aux yeux du plus grand nombre de Sénégalais possible, et de l'autre, faire comprendre aux Sénégalais la nature du PDS et son incapacité de s'engager dans un processus de changement réel de la situation au Sénégal.

Je crois que les conditions dans lesquelles Wade est rentré au gouvernement ont permis aux Sénégalais de comprendre ses limites, car il n'a pas obtenu de nouvelles concessions du PS. Les Sénégalais savent que c'est le pouvoir d'Abdou Diouf qui en février 1994 a fait arrêter Abdoulaye Wade et moi-même, dans des conditions aujourd'hui connues par tous, c'est pourquoi ils ne comprennent pas la participation de Wade au gouvernement, d'autant plus que le PDS n'a rien réalisé de concret. Je pense par ailleurs que les Sénégalais ne nourissent pas d'espoir de cette participation. C'est la raison pour laquelle je pense que c'est notre parti qui va bénéficier de plus en plus de crédit et réussir à attirer l'électorat et une partie de la base du PDS qui cherchent le changement et qui ont en marre d'un PS au pouvoir depuis 35 ans. Ce sont ces secteurs de la population qui commencent à se diriger vers nous aujourd'hui parce qu'ils se rendent compte qu'on est la seule force non-

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opportuniste dans le pays qui a réussi à garder une éthique et des principes.

• Quels sont les mots d'ordre avancés par le PADS face à la politique d'austérité et à l'application du programme d'ajustement structurel?

Le mot d'ordre central de notre parti est la lutte contre ce gouvernement qui sème la misère et la corruption. Nous militons pour l'alternance c'est-à-dire pour balayer ce régime et mettre un autre à sa place. Bien entendu selon les secteurs nous avançons les mots d'ordre concrets appropriés. Dans le mouvement étudiant face aux politiques du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM) qui sont mises en place par le biais d'une réforme du système universitaire, se traduisant concrétement par une privatisation de l'université, nous avançons des mots d'ordre en relation avec cela. Dans le secteur industriel où il y a un certain nombre de privatisations qui sont en train de se préparer, c'est la lutte contre la privatisation et pour la sauvegarde de l'emploi qui sont les thèmes centraux de notre intervention. Dans la paysannerie où avec la dévaluation les prix des importations ont été multipliés quasiment par deux, la préoccupation majeure des paysans c'est d'une part, le refus de la hausse des prix et également l'exigence d'une revalorisation des prix aux producteurs. Donc selon les différents secteurs nous défendons des mots d'ordre mais le consensus sur lequel nous travaillons consiste à créer les conditions pour chasser le régime en place et œuvrer pour la prise du pouvoir, afin de faire progresser la révolution anti-impérialiste qui représente aujourd'hui l'axe central de notre travail.

• Plus précisément, quelle est la position du PADS sur la question de la dette extérieure du

Sénégal ?

Le PADS estime que la dette est une dette injuste mais nous avons conscience qu'annuler la dette avec ce gouvernement signifie lui offrir de nouvelles possibilités de corruption, de nouvelles garanties pour rester en place. C'est pourquoi nous pensons qu'avec le gouvernement en place actuellement, il ne faudrait pas annuler la dette car cela ne servira ni aux populations ni aux travailleurs. Si le PADS était au pouvoir, il ferait tout pour annuler la dette. L'annulation de la dette n'est pas une question absolue, c'est une question qui ne peut se régler qu'en rapport avec le régime politique en place.

Nous estimons qu'il faut décourager même les investissements au Sénégal, car ces investissements ne servent qu'à accentuer le système de corruption qui règne dans notre pays et nous montrons que cet argent ne sert pas à des investissements productifs mais à corrompre davantage les dirigeants politiques et à perpétuer le système de corruption. Notre politique fondamentale par rapport à la question de la dette consiste à dénoncer la corruption. S'il y a des changements politiques dans le pays, il faut annuler la dette sur la base de son analyse objective. Le rapport de forces ne permettera pas à un gouvernement PADS d'annuler tout seul la dette : nous serons amenés à négocier avec les bailleurs de fonds les conditions relativement acceptables pour qu'au moins cette dette ne se transforme pas en une corde entre les mains des bourreaux de notre pays comme c'est le cas actuellement. Il est évident aujourd'hui que l'économie d'endettement dans laquelle nos pays vivent est une économie malsaine dans laquelle il nous est impossible d'évoluer. Le système dominant n'est absolument pas porteur de développement pour la majorité des Sénégalais.

• Est-ce qu'on peut déduire de ce que tu viens de dire que la perspective socialiste demeure à l'ordre du jour pour le PADS ?

La perspective socialiste est bien évidemment à l'ordre du jour mais ce sont les échéances qui posent problème. Il est évident que dans un pays qui est à genoux la perspective socialiste n'est pas immédiate. Pour pouvoir construire le socialisme quelque part il faut commencer par rétablir au moins un contrôle sur les moyens de production, le système financier, le système social, la défense du pays, etc. Pratiquement il y a aujourd'hui un phénomène de recolonisation de notre pays : les banques sont en majeure partie étrangères, les entreprises sont entre les mains de capitaux étrangers, il y a une base militaire française au Sénégal, bref une situation qui ne permet pas de parler de l'actualité du socialisme. Néanmoins, le socialisme demeure une perspective pour le PADS en ce sens que seule une nouvelle société construite sur la base des principes de solidarité, de justice sociale, sur la base du principe de la participation des travailleurs et de leur contrôle sur les moyens de production et sur l'ensemble des institutions sociales de développement et autre, permettant à notre pays de progresser.

• Pour revenir à la politique d'alliance, quelle est votre éva-

Le Sénégal en chiffres * Population : 8 160 000 Population carcérale : 4 032 Taux pour 100 000 habitants: 49 Prévenus: 1 314 Condamnés : 2718 Etablissements pénitentiaires : 37 Peine de mort: abolie en pratique PNB par habitant en dollars: 730

* Tiré de l'Observatoire international des prisons rapport 1995 luation du courant des Mustarchidines et des

Moustarchidats ?

La coalition Box-Sénégal qui a existé après notre sortie de prison et qui n'existe plus depuis l'entrée de Wade au gouvernement comportait trois courants politiques : principalement le PDS, le MSU et le PADS, mais il faut dire que nous avions travaillé également avec un certain nombre de mouvements tels que le mouvement islamique des Mustarchidines et des Mustarchidats qui n'est ni un mouvement islamiste ni un mouvement intégriste ou fondamentaliste. Il s'agit d'une organisation musulmane qui a soutenu la candidature d'Abdou Diouf en 1988 et qui, suite à ces élections, s'est rendu compte qu'Abdou Diouf n'a pas respecté ses engagements. En 1993 cette organisation a décidé de soutenir la candidature de Mº Abdoulaye Wade, qui était le leader de l'opposition le mieux placé pour réaliser l'alternance, et a continué à se mobiliser depuis cette date au côté de l'opposition.

Depuis la participation de Wade au gouvernement, ce courant a pris du recul par rapport à la situation. Ils sont dans une situation d'attente et d'observation : ils n'ont pas soutenu publiquement l'entrée de Wade au gouvernement, ils ont même évité de faire des déclarations publiques depuis lors, mais ils sont fondamentalement mécontents de ce qui se passe dans le pays. Traditionnellement au Sénégal tous les leaders musulmans soutiennent le gouvernement en place et c'est les Mustarchidines qui, pour la première fois, ont constitué un mouvement religieux musulman qui a accepté publiquement de prendre position contre le gouvernement. C'est une première qui est très importante et qui pourra dans l'avenir encourager d'autres

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mouvements religieux dans ce sens. Le Sénégal est un pays à 95 % musulman. Rien ne s'est fait dans ce pays sans l'accord de certains chefs religieux très importants et la bataille du mouvement progressiste est de gagner le soutien des éléments les plus clairvoyants de la chefferie religieuse, car cette dernière comprend des personnes relativement sensibles aux questions de développement et qui s'intéressent aux questions politiques. Le PADS a aujourd'hui des liens avec tous les chefs des confréries. Nous avons même des militants parmi eux et donc nous sommes assez confiants à ce niveau et nous pensons qu'à l'avenir nous serons en mesure de mobiliser certains secteurs religieux significatifs dans le combat pour le changement et que ces secteurs religieux ont un rôle à jouer dans la période de transition dans laquelle nous sommes. Il faut construire un Etat et une nation relativement forte et intégrée capable de saisir les enjeux d'un développement économique plus égalitaire, plus juste, pour les prochaines décennies.

• Le PADS est le fruit d'une fusion de plusieurs organisations ; quel bilan en tires-tu aujourd'hui ?

Le congrès d'unification du PADS s'est tenu en décembre 1991. Il y avait deux groupes d'origine trotskiste et deux autres groupes d'origine maoïste. Cette fusion a été réalisée après plusieurs années de rapprochement. Dès 1982, l'Organisation socialiste des travailleurs (OST, section sénégalaise de la Quatrième Internationale) avait soutenu ma candidature à l'élection présidentielle, ce qui nous a permis de travailler ensemble avant et après ces élections. L'unification qui ne s'est faite qu'en 1991 a été le fruit d'une longue période de travail en commun, ce qui a facilité d'une façon générale la réunification et a contribué à la rendre pérenne. Aujourd'hui la réunification est rentrée dans les faits. Il y a une fraternité dans le combat. Il y a une symbiose assez extraordinaire qui s'est opérée nous travaillons dans un esprit PADS et cela nous permet de faire une expérience assez originale en Afrique et peut-être bien dans le monde. Nous sommes très contents de notre expérience et de ses résultats pratiques sur le terrain.

Il a été décidé lors de cette unification que chaque composante garde ses convictions, ce qui garantit à certains le droit de participer à des instances internationales s'ils y participaient avant : c'est le cas par exemple des camarades liés à la Quatrième Internationale et tout cela contribue à enrichir la reflexion du parti. Le travail du parti et ses relations internationales. C'est bénéfique pour nous tous de pouvoir contribuer dans un esprit non sectaire et non dogmatique à la discussion des problèmes du Sénégal qui ne vont être résolus ni par la Quatrième Internationale, ni par une autre internationale d'une autre inspiration, mais qui seront résolus par les Sénégalais de différentes sensibilités idéologiques mais capables de voir les problèmes du Sénégal de les analyser et d'y trouver les réponses aux problèmes des

Tu assistes aujourd'hui, en tant qu'invité, au XIVe congres mondial de la Quatrième Internationale. Pour le PADS quelles sont les formes de solidarité et de combat intercontinentales et internationales qu'il faut mettre en place?

La solidarité internationale n'a pas de frontières ni de limites. Selon les situations, il y a des besoins qui apparaissent et il faut y répondre. Pour ce qui est de la solidarité internationale, certains d'entre nous n'ont pas une très grande expérience du fonctionnement des réseaux internationaux. C'est mon cas par exemple : je n'ai jamais appartenu à une Internationale, j'ai toujours été militant sénégalais panafricaniste. C'est une expérience que je commence à connaître à travers le travail de la Quatrième Internationale : nous avons beaucoup apprécié la campagne menée par la QI quand j'étais en prison avec d'autres opposants sénégalais ; la QI a contribué par son action à isoler vraiment le pouvoir sénégalais et à l'obliger à nous élargir. Nous apprécions aussi l'intérêt manifesté par la QI pour ce que nous faisons au Sénégal et nous espérons au fond améliorer la qualité du dialogue que nous avons avec la QI pour qu'elle comprenne mieux ce que nous faisons, qu'elle puisse nous aider, par son réseau international, à donner plus d'écho à nos activités. Nous avons également des relations avec d'autres secteurs plus éloignés de nous au niveau idéologique mais qui s'intéressent à ce que nous faisons et qui voient bien que nous représentons au Sénégal une force de progrès à laquelle il faudra donner un certain écho dans la presse internationale. Mais il est incontestable que la QI de par sa base idéologique, et programmatique est en mesure de nous apporter un soutien beaucoup plus désintéressé, beaucoup plus concret et puissant que d'autres secteurs moins proches de notre combat anti-impérialiste. Pour la campagne électorale de 1993, nous avons bénéficié d'une certaine coopération avec les camarades de la QI pour ce qui est du matériel de la campagne. Nous avons besoin de soutien quotidien.

Le Sénégal est un pays très pauvre : nous avons besoins d'une aide en matériel de formation politique, d'une éducation internationale, etc.

• Quelle analyse fais-tu du processus en cours en Afrique du Sud un an après les élections qui ont conduit l'ANC au gouvernement?

Nous sommes tous des admirateurs de Nelson Mandela, un véritable mythe vivant. C'est un système transitoire qui s'est mis en place vers une démocratie intégrale et tout le monde s'en félicite. Mais nous sommes conscients des limites de ce qui se passe. Mandela est âgé, le système est fragile et très vulnérable, les contradictions sont toujours là, les problèmes entre l'Inkata et l'ANC et il y a d'autres problèmes. Donc il ne faut pas crier victoire encore : il faut souhaiter que l'Afrique du Sud soit en mesure de préserver l'essentiel, c'est-à-dire une certaine paix sociale et une certaine dynamique vers la démocratie. Car s'il y a une démocratie, les travailleurs pourront participer davantage à la prise de décisions et on peut espérer que ce qui a commencé pourrait se poursuivre. Malgré le fait que certains secteurs vont essayer de bloquer ce processus, parce qu'ils n'ont pas intérêt à ce que l'expérience de l'Afrique du Sud réussisse et à ce que l'Afrique du Sud continue à exister comme un Etat unitaire et indépendant. Je ne suis même pas sûr que l'impérialisme et les grandes multinationales soient favorables à cela, parce que ce serait une Afrique du Sud forte, et un pays fort en Afrique n'arrange pas ceux qui misent sur la dépendance de l'Afrique pour de longues décennies. Donc nous sommes inquiets sur l'avenir de l'Afrique du Sud, que l'espoir qu'incarne l'Afrique du Sud ne soit pas trahi comme dans le reste de l'Afrique noire, même en Afrique du nord, où de nombreux espoirs ont été trahis par l'histoire et de nouvelles tragédies sont en train de se produire à la place du développement économique que nous avons tous espéré, espoir de plus de justice et d'épanouissement. *

Propos recueillis par Sonia LEITH.

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