La rébellion indigène paysanne au Sud-Est du Chiapas a changé radicalement le rapport de forces et les conditions de la lutte démocratique et populaire au Mexique ; par ses spécificités et sa portée elle a eu également un impact en dehors du pays. Lors de la 5e rencontre du forum de San Paolo à Montevideo notre collaborateur Braulio Moro a interviewé plusieurs dirigeants de la gauche latino-américaine pour connaître leur avis sur l'EZLN et les tâches de solidarité internationale avec sa lutte. Nous avons interviewé le camarade Julio Marenales, membre de la direction nationale du mouvement de libération nationale-Tupamaros d'Uruguay, Abel Prieto, président de l'Union nationale des écrivains cubains et membre du bureau politique du Parti communiste cubain, et Raul Pont, vice-préfet du Porto Alegre et membre du Comité exécutif du Parti des travailleurs brésiliens. Les entretiens ont eu lieu séparément, mais nous avons regroupé les réponses.
Inprecor : Quel est, selon toi, l'apport principal des Zapatistes à la gauche latino-américaine depuis son apparition le 1er janvier 1994?
Julio Marenales : Deux remarques, la première est qu'il s'agit d'un mouvement où l'ethnie indigène a une très grande importance, ce qui, à notre avis, n'a pas été si fréquent en Amérique latine. Toutes les ethnies qui composent les différents peuples en Amérique latine ont contribué aux mouvements révolutionnaires, mais le poids que les indigènes ont dans le mouvement zapatiste n'est comparable qu'avec celui de l'Union révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG). Généralement, les mouvements ont été composés de
MExIQUE
Blancs.
En deuxième lieu, il faut constater un aspect que nous même nous avons envisagé dans un vieux texte, c'est-à-dire qu'il pourrait se produire des soulèvements armés n'ayant pas comme objectif la prise du pouvoir mais la défense d'un certain modèle de démocratie ou de légalité. Si nous examinons le programme de l'EZLN, nous constatons l'absence de toute référence de type socialiste ou révolutionnaire. Ce qu'elle demande c'est tout simplement le droit d'agir dans le cadre du système, et elle a été obligée de le revendiquer avec les armes. Cela est nouveau, puisque selon les expériences précédentes la lutte armée a comme but la prise du pouvoir. Pour notre part nous avons avancé une telle idée mais les Zapatistes l'ont traduit dans la pratique.
Abel PRIETO : Je pense que l'apparition de la guérilla au Chiapas et tous les messages du sous-commandent Marcos avec leur langage nouveau constituent un démenti du livre de Castaneda quelques mois après sa parution. Ils ont démontré que l'application des modèles néolibéraux pourrait engendrer des nouvelles explosions sociales, y compris sous une forme organisée.
Raul PONT : On nous avait présenté, notamment au Brésil, le Mexique comme un modèle positif et un exemple à suivre. La rébellion zapatiste fut l'une des expressions les plus claires de la crise que le néolibéralisme a provoquée en Amérique latine.
Le zapatisme a démontré la véritable réalité en Amérique latine avec toutes ses inégalités brutales, en confirmant que la même situation existe au Chili en Argentine en Bolivie ainsi qu'au Brésil et au Mexique. En réalité, les orientations adoptées par Menem ou par le gouvernement mexicain engendrent une société viable pour 20 ou 30 % de la population alors que tout le reste est marginalisé. Une enquête récente faite dans la ville de San Paolo a montré qu'entre 1990 et 1994 le nombre de familles vivant au-dessous du seuil de pauvreté est passé de 450 000 à 640 000. Ce qui veut dire que dans l'ensemble de la région de San Paolo, les personnes vivant dans de telles conditions sont plus de 2 millions. Voilà le véritable visage de la politique néolibérale. La rébellion zapatiste a démontré que ce qu'on racontait en Amérique latine sur le Mexique n'était qu'une invention de la grande presse qui voulait affirmer la conception de la pensée unique selon laquelle aucune alternative n'existe ni en
Amérique latine ni au niveau mondial.
• Dans ses textes /'EZLN ne se présente pas comme l'organisation de l'avant-garde à la manière traditionnelle de la gauche latino-américaine.
Penses-tu qu'il s'agit d'un changement ou d'un message sur le changement à l'échelle continentale? Quelles répercussions aura une telle conception sur le reste de la gauche latino-américaine ?
Julio Marenales : Le problème est que la question de l'avant-garde n'est pas une question d'auto-affirmation. Le fait d'être ou pas une avant-garde ne dépend pas de la prétention de l'être ou ne pas l'être. je crois que indépendamment de leurs déclarations, les camarades Zapatistes sont d'une certaine façon à la pointe d'un processus. Au Mexique aucune force politique n'a provoqué une secousse sociale comme celle suscitée par les Zapatistes. Donc, d'une certaine façon, ils sont en train de devenir, ne fût-ce que conjoncturellement, une avant-garde au-delà de leurs intentions. Ce processus s'opère dans la pratique et non d'un point de vue théorique.
Abel Prieto : Il est trop tôt pour juger ce processus. J'ai eu l'occasion à l'université de Mexico d'assister à une conférence de Pablo Gonzalez Casanova qui a donné une appréciation très intéressante des différents aspects du mouvement Zapatiste, y compris du langage qu'il utilise dans ses messages et dans son exploitation des médias. D'après moi, je le répète, il est trop tôt pour exprimer un jugement sur ce mouvement de guérilla, sur ce que signifie le changement d'approche qui le distingue desdites théories du foquisme d'autres époques. Il faut voir comment ce phénomène va se développer. Il est évident, de toutes les façons, qu'il constitue un instrument de pression sur le pouvoir sans se référer à la théorie classique de la prise de pouvoir par la guérilla. Il y a évidemment d'autres approches programmatiques sur lesquelles il m'est difficile de porter un jugement.
Raul Pont : D'après moi c'est un mouvement qui ne reprend aucune des thèses classiques sur la lutte armée en Amérique latine ni le foquisme ni la guerre prolongée. Du moins les choses que j'ai lu révèlent davantage un mouvement de résistance et de dénonciation de conditions de vie, ce qui représente une limite quant à la possibilité d'un affrontement plus général sur le terrain de la lutte politique dans l'ensemble du Mexique ou de l'Amérique latine. L'importance de ce mouvement réside selon moi dans le fait qu'il a brisé un peu cette tendance d'une grande partie
Je pense que la grande question qui se pose, dans les différents pays en Amérique latine, est celle de savoir comment intégrer dans une action unitaire commune des groupes et des expériences très importantes qui doivent chercher des formes plus adaptées à la réalité de chaque pays. Je pense que notre expérience dans le PT et dans le Front populaire qui était organisé lors de la campagne électorale brésilienne a aussi un rôle à jouer afin de réaliser l'unité contre le néolibéralisme. Le même problème se pose dans d'autres pays. Dans le cas de l'Uruguay, le Frente amplio, bien qu'avec toute une série de limitations, est en train de jouer ce rôle d'unification du camp démocratique populaire visant à construire un projet alternatif au néolibéralisme. Je pense qu'il s'agit-là de la tâche la plus importante dans tous les pays d'Amérique latine et, sous cet angle, je considère que chez les Zapatistes il existe plusieurs éléments formateurs de ce processus.
• La gauche latino-américaine enregistre un retard considérable dans ses actions de solidarité avec la lutte des Zapatistes et les communautés indigènes qui constituent leur base sociale. Quelles sont les raisons de ce retard et quelles pourraient en être les conséquences?
Julio Marenales : Je crois que l'une des raisons réside dans le fait qu'en Amérique latine depuis le déclin de l'Organisation latino-américaine de solidarité (OLAS) dans les années 60, on a oublié la signification des rapports internationaux et des actions conjointes. C'est-à-dire qu'on ne s'est plus préoccupé des problématiques des autres pays. Ce qui nous occupé et nous en avons parlé au Forum, c'est l'absorption des mouvements par les problématiques nationales, c'est-à-dire une préoccupation complète pour les thèmes nationaux et une absence de attention à l'égard des problèmes internationaux. Nous avons entendu des gens s'exprimer
C'est curieux ce mouvement zapatiste a eu un très grand écho d'un point de vue propagandiste, les agences en parlent et les Européens aussi et pourtant il y avait au Forum des gens qui ne prêtaient pas trop d'attention à ce qui se passe là-bas. II y a même quelqu'un qui disait ; Faisons attention, c'est la droite ou plus concrètement l'impérialisme qui pourrait organiser quelque chose pour faire dévier le processus et lancer une fausse guérilla pour empêcher le développement d'une guérilla véritable. Je ne sais pas si beaucoup de gens pensent cela, mais un certain nombre de choses ont inspiré de telles attitudes.
Il me semble qu'en Amérique latine on a perdu cette capacité de réagir aux événements. Du moins, en Uruguay, nous constatons qu'il se passe des choses qui dans d'autres époques ne se seraient jamais passées. Des fonctionnaires nord-Américains ont débarqué, ce qui autrefois aurait provoqué des grandes mobilisations, et rien ne s'est passé. Il a fallu beaucoup d'effort pour que le Frente amplio participe au Forum. Je ne connais pas ce qui se passe dans d'autres pays mais je pense que l'internationalisme a beaucoup décliné.
Abel Prieto : Tu sais que nous avons des relations très bonnes avec le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au Mexique. Nous sommes un parti au gouvernement dont la particularité est de maintenir les idées révolutionnaires et d'entretenir en même temps des relations gouvernementales avec des partis d'orientations politiques différentes et avec des conceptions différentes des nôtres. Nous devons maintenir ce type de rapports non parce que nous avons une double morale mais parce que nous travaillons avec des gouvernements pour essayer de briser l'isolement de Cuba. Sur ce terrain nous sommes en train de développer une grande offensive diplomatique.
En principe, je pense que cette explosion Zapatiste s'est produite au moment où dans la gauche latino-américaine s'est développé un discours de gauche modéré, comme le montre le cas de Castaneda.
En même temps, on était en pleine recomposition à la suite de la crise idéologique provoquée par la chute du socialisme réel. En d'autres termes on est dans une phase où la gauche n'a pas encore trouvé son discours pour contrecarrer le discours réactionnaire post-moderniste. On est en train de développer une gauche de ce type pour la consommation académique aux Etats-Unis ; pourtant je pense qu'en terme conceptuel on n'a pas analysé avec rigueur la situation internationale. La poussée zapatiste est une sorte de noyau contradictoire surprenant, inédit, dans le cadre de schémas qu'on était déjà en train de reconstruire, de nouveaux schémas. Je crois, que l'un des thèmes que nous devons abordé dans des forums comme
celui-ci est justement de saisir les potentialités révolutionnaires et transformatrices de nos sociétés, sans schémas et sans stéréotypes.
Raul Ponte : Il y a eu des actions des dénonciations et une diffusion de matériaux publiés par l'Armée zapatiste, mais je suis d'accord que cela était trop peu et que les actions de solidarité devraient se développer davantage. Ces difficultés reflètent l'absence d'instruments d'unification des luttes en Amérique latine. Je pense que le Forum est une tentative de renforcer les liens de solidarité mais il n'a pas accomplie cette tâche avec la rapidité que les événements exigent. Je pense que les partis en Amérique latine peuvent d'une façon solidaire et avec des répercussions politiques transformer chaque action, chaque dénonciation, chaque acte politique important en un instrument de propagation avec un écho dans les autres pays. Ici au Forum nous avons écouté des dénonciations extrêmement graves concernant différents pays, la Bolivie, | Argentine et le Brésil et nous avons un besoin urgent de créer des mécanismes pour la dénonciation, pour l'action, pour la solidarité, des mécanismes de correspondances d'échange d'expériences et d'information, y compris sur les aspects positifs de ce que nous sommes en train de faire dans les villes que nous administrons, des aspects qui sont très important comme le contrôle démocratique sur les ressources publiques dans ces villes. Cette intégration politique et culturelle de la lutte populaire de la lutte des travailleurs est l'élément principal. Le Forum actuel et d'autres semblables doivent jouer un tel rôle, même sous une forme limitée dans le perspective de renforcer cet effort par la suite.
• Selon toi, quelles sont les initiatives que le Forum devrait entreprendre en solidarité avec l'EZLN et le peuple du
Mexique ?
Julio Marenales : nous croyons que le Forum devrait tout d'abord décider que les différents mouvements qui le composent s'efforcent de faire connaître la réalité du mouvement zapatiste et les conditions qui existent au Mexique qui sont très peu connues, de donner des informations sur la façon avec laquelle le Parti au gouvernement au Mexique exerce une hégémonie totale dans tous les domaines, y compris en ce qui concerne le mouvement ouvrier. Ce mouvement, contrôlé par le gouvernement, nous le caractérisons généralement comme jaune, même s'il y a des exceptions valables. On devrait envisager une action au niveau continental tout en sachant que des organismes comme le Forum ne peut pas faire beaucoup de chose. On pourrait par exemple envisager une action d'une journée, ainsi que des initiatives plus particulières. Par ailleurs, il faudrait s'engager plus généralement à ne pas se limiter à une réunion une fois par an mais, s'il y a des événements qui se produisent, projeter une action de solidarité, une grève simultanée dans toute l'Amérique latine. Nous pensons justement qu'il faudrait mener une bataille au sein du Forum contre la tendance à réduire l'EZLN à un événement presque à caractère académique. Il faudrait voir s'il est possible de prendre des mesures pratiques, si modestes soient-elles, comme un début de processus susceptible de stimuler des initiatives plus importantes.
Abel Prieto : Bien sûr je pense que dans la déclaration finale il faudra mentionner le problème mexicain qui a eu ici un poids assez particulier. Nous, adopterons une déclaration finale dans laquelle nous exprimerons notre solidarité et nous esquisserons une tentative de solution. Nous, en tant que Parti communiste cubain nous avons toujours défendu l'idée selon laquelle il faut poser ce problème dans le contexte d'orientation politique qui provoque ce type de violence et d'explosion, et nous avons toujours stimuler une discussion pacifique, une discussion respectueuse à l'égard des Zapatistes et à l'égard de notre interlocuteur.
Raul Pont : j'estime que la gauche et les groupes politiques du Mexique, par leur solidarité leur dénonciation et leurs actions conjointes doivent faire de la sorte que ce qui se passe au Chiapas soit connu, que le mouvement zapatiste ne soit pas isolé et qu'il dépende des médias. Le PT a reproduit dans ses publications internes des informations et des documents. Et les lettres du sous-commandent Marcos ont eu un grand écho dans le parti. Nous avons réussi à faire publier des informations sur la presse nationale. Au sein du PT il existe une solidarité toute naturelle avec les Zapatistes et les luttes qui se développent au Mexique.*