Nous reproduisons l'intervention de la délégation du Parti Communiste de Cuba, lors de la 5º rencontre du Forum de Sãn Paolo, sur l'évolution de la situation économique, sociale et politique en Amérique latine et dans les Caraibes. DOCUMENT
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L Pour aborder la probléma-
tique de notre région, il faut réfuter deux erreurs : la première affirme que notre continent est sur la voie de la croissance, du développement économique et de la justice sociale, alors que l'autre prétend qu'il passe par un processus de consolidation de la démocratie.
A cet effet, il faut rappeler que, dans les années 80, le drainage de ressources financières et le transfert de biens et de services d'Amérique latine et des Caraibes vers l'extérieur ont conduit à la récession, la chute des investissements, le recul de l'emploi et de la consommation per capita, le déclin de la production, la ruine de larges secteurs productifs, la spéculation financière et la concentration de la propriété et des revenus, autant de phénomènes qui ont répandu la pauvreté et la marginalité comme jamais auparavant.
La faillite financière et la fragilité des gouvernements ont facilité le transfert des moyens de production vers les créanciers, étendu la domination des multinationales sur les économies et élargi l'influence étrangère sur les politiques nationales. II faut mentionner en particulier le «plan Brady», un mécanisme destiné à préserver les banques nord-américaines de la dévaluation de leurs portefeuilles et à «capturer» les moyens de production les plus rentables de l'Amérique latine et des Caraibes. Ce plan a contribué à accroître la dette extérieure de notre région, qui s'élevait fin 1994 à 534 milliards de dollars, fait d'autant plus grave que les débiteurs ne disposent plus des actifs physiques à même de garantir «l'hypothèque» à son niveau actuel.
CUBA souveraineté !
Dans le même temps, l'ouverture économique indiscriminée et la dérégulation ont alimenté les appétits du système financier international. En conséquence, des centaines de milliards de dollars, hors de la sphère de la production et des échanges, naviguent à la recherche d'un point de chute pour réaliser des profits faciles.
En recourant à la magie arithmétique des chiffres macro-économiques, de nombreuses entités affirment que l'Amérique latine et les Caraibes ont tourné la page de la fameuse «décennie perdue», en cherchant à dissimuler que plus des deux tiers de leurs habitants sont classés parmi les «inviables» et, par là même, sont condamnés à périr ou à supporter un éternel statut infra humain.
Un preocessus artificiel
La réalité du sous-continent, c'est que le «boom» des ressources financières engendré par la captation de l'épargne externe a conduit à un processus artificiel, qui a amplifié les réserves internationales, financé les déficits fiscaux et commerciaux, soutenu artificiellement les importations, maintenu un contrôle relatif sur l'inflation et stimulé l'hyperconsommation des bourgeoisies locales par le biais du crédit, ce qui a conduit à un modèle de prétendue croissance, financée par les cheminements spéculatifs du capital migrateur, ce qui n'a pas conduit au développement de l'appareil de production régional
En relation étroite avec ces phénomènes socio-économiques, il faut se demander si l'Amérique latine et les Caraibes se trouvent effectivement engagées dans un processus de consolidation de la démocratie : la démocratie peut-elle exister en pleine croissance des inégalités et des injustices ? la démocratie peut-elle exister dans des pays toujours plus dépendants et moins souverains ?
Pour répondre à cette question, il est nécessaire de souligner que les changements intervenus dans le monde déterminent une nouvelle logique dans la sphère politique à une échelle globale, que l'on prétend imposer au sein même des nations qui refusent le rôle, plus subordonné encore, que leur attribue le nouveau système de relations internationales. Les principaux éléments qui caractérisent ce «nouvel ordre mondial» sont l'implantation d'un code de valeurs et de comportements qui vise à imposer à toutes les nations un modèle politique qui facilite la domination étrangère ; à accréditer les concepts de souveraineté limitée et de droit à l'ingérence, qui servent à justifier l'intervention dans les affaires intérieures des nations et l'élargissement des moyens des mécanismes de coercition chargés d'imposer les intérêts des puissants et d'appliquer des sanctions à ceux qui ne s'y conforment
La légitimation d'un ensemble de normes de comportement sur les plans politique et militaire impose des modèles au pays du tiers monde, tout comme les recettes des organismes financiers le font dans le domaine économique et social. La combinaison de ces deux éléments constitue une tenaille qui restreint la souveraineté de ces nations. Il se produit ainsi un phénomène dual : d'une part, les gouvernements sont affaiblis face au capital transnational ; de l'autre, leurs moyens répressifs sont renforcés pour obliger les secteurs les plus touchés par la crise à en supporter les effets.
En ce qui concerne notre continent, l'inquiétude engendrée par l'aggravation de la crise sociale et politique et les explosions de violence dans divers pays, a conduit les Etats-Unis et les élites au pouvoir en Amérique latine et dans les Caraïbes à travailler, ces dix dernières années, à la création de nouveaux mécanismes pour préserver leurs intérêts, en particulier par la réforme et la revitalisation de l'Organisation des Etats américains (OEA).
Ainsi, le «Sommet des Amériques», qui s'est tenu à Miami en décembre 1994, constitue le point culminant de la première étape dans la restructuration du système de relations dans l'hémisphère, qui a les objectifs suivants : consolider le projet de réarticulation des relations économiques du continent, renforcer le nouveau système de «sécurité collective» et approfondir la campagne d'isolement de la Révolution cubaine. C'est dans ce contexte qu'a eu lieu l'intervention militaire des Etats-Unis à Haiti, qui représente un exemple du renforcement des nouveaux concepts de sécurité dans l'hémisphère.
Mais quel rapport y a-t-il entre souve-
raineté et démocratie ? Peut-on considérer que la démocratie progresse aujourd'hui où le processus de perte de souveraineté s'accentue ?
Souveraineté
Get démocratie
C'est vrai qu'on ne peut pas comparer la situation politique actuelle en Amérique latine et dans les Caraibes avec la période des dictatures militaires. Il serait également erroné de porter un jugement d'ordre général sur le système politique des différents Etats de la région. Incontestablement les forces populaires se servent des espaces démocratiques existants pour accumuler des forces et agir dans des conditions relativement moins défavorables au sein du système.
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Loin d'avancer vers le renforcement de la démocratie, le néolibéralisme se sert de l'augmentation du chômage et de la chute brutale du niveau et de la qualité de la vie dans les deux tiers de la population du sous-continent pour forcer les secteurs populaires à accepter les prétendus pactes sociaux et d'autres formules équivalentes, qui restreignent les conquêtes revendicatives et les espaces démocratiques acquis au cours d'années de lutte.
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Si donc le système politique est lesté, si la crise socio-économique rend son fonctionnement de plus en plus difficile, et si les décisions fondamentales qui affectent le sous-continent sont prédéterminées par des intérêts étrangers, on doit se demander quel poids réel ont ceux qui votent dans les décisions fondamentales qui affectent les nations d'Amérique latine et des Caraïbes, et quelle est la marge dévolue à l'exercice de la démocratie.
La réponse, c'est que la tendance impulsée par les grandes puissances conduit à ce que la forme - le suffrage universel direct et secret - et le contenu — la démocratie réelle et effective — divergent deplus en plus. Cette dualité à des effets sur un système politique apparemment démocratique, mais dont la fonction principale est de faciliter la subordination des nations du sous-continent aux nouveaux mécanismes de domination globale, d'où émanent les décisions fondamentales qui devraient être adoptées démocratiquement par les peuples.
Dans ce cadre difficile, quel est le bilan de l'activité des partis et des mouvements politiques du Forum de São Paulo entre la 4° et la 5e rencontre ? Comment évaluons-nous les résultats électoraux obtenus ? Quelle est la perspective des luttes populaires dans le sous-continent ?
Dans le climat d'approfondissement de la crise sociale et politique en Amérique latine et dans les Caraïbes, on constate un réveil des forces populaires, encore engagées dans un processus où s'entremêlent les fractionnements et les tensions, avec le débat, la recherche d'alternatives, les regroupements et la recomposition des alliances.
Les mouvements sociaux
La croissance de la sensibilité due aux effets de la crise donne aux luttes populaires contre le phénomène de la corruption des proportions sans précédent dans le continent. Elles ont été le catalyseur qui a conduit à l'interruption du mandat de trois présidents, la mise en accusation de divers ex-présidents, la levée de l'immunité parlementaire et l'engagement de poursuites judiciaires contre des sénateurs, des députés et d'autres fonctionnaires élus dans de nombreux pays. L'une des tendances les plus remarquables dans l'activité des mouvements sociaux en Amérique latine et dans les Caraibes, c'est qu'elle commence à déborder les limites étroites des luttes revendicatives. Cette évolution répond à la compréhension croissante du caractère structurel de la crise.
Au niveau électoral, le spectre politique du Forum de São Paulo a obtenu des résultats supérieurs aux périodes passées. Dans les élections qui ont eu lieu ces deux dernières années en Amérique latine et dans les Caraibes hispanophones, outre la victoire du Parti révolutionnaire démocratique aux élections présidentielles du Panama, et l'entrée de différents partis dans des coalitions gouvernementales, les membres du Forum ont eu 291 députés élus, 57 sénateurs et 10 gouverneurs, ainsi que des centaines de maires, et ont recueilli plus de 29 millions de voix, ce qui correspond à 24,01 % des suffrages exprimés au cours de ces élections. Cela signifie que malgré le caractère de classe et d'exclusion du système, les organisations du Forum ont obtenu le quart des suffrages. Pourtant, la majorité de nos partis et mouvements n'ont pas atteint leurs objectifs. De ce fait, leurs résultats électoraux soulèvent un débat profond et constructif, comme on le voit dans cette réunion.
Au-delà de la discrimination qui l'affecte, la gauche ne réussit pas encore à articuler des programmes politiques et économiques capables d'attirer la majorité de la population, et l'unité réalisée est précaire et insuffisante pour faire face au formidable déploiement de moyens de toute sorte dont disposent les classes dominantes. Nos partis et mouvements politiques se trouvent face à des défis immenses dans la lutte pour que nos peuples puissent comprendre clairement les causes et la nature de la crise qui frappe le continent, créer la conscience nécessaire pour le «changement» et faire comprendre la nécessité impérieuse de l'intégration économique et politique de l'Amérique latine.
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En conclusion, pendant la période écoulée entre la 4° et la 5º rencontre du Forum de São Paulo, la situation en Amérique latine et dans les Caraïbes a été caractérisée par l'approfondissement de la crise socio-politique, l'avancée des EtatsUnis dans le processus de réarticulation des relations hémisphériques et la capacité avérée du système politique en place à se recomposer face aux défis électoraux de la gauche, ce qui, toutefois, n'efface pas les signes évidents de relance du mouvement populaire.
Dans ce contexte, les défis auxquels font face les forces populaires du sous-continent sont formidables : comment garantir l'élargissement des espaces démocratiques au sein de nos sociétés, alors que tant sur le plan interne qu'externe les tendances antidémocratiques avancent et se renforcent ? comment éviter de nous fixer des objectifs hors d'atteinte actuellement tout en évitant de rester en retrait par rapport à ce qu'attendent de nous nos peuples ? Il serait illusoire de prétendre que nous avons déjà les réponses à ces questions. Tout comme il serait absurde qu'un forum, aussi large et divers que le nôtre, prétende élaborer des recettes acceptables et applicables par tous.
Pourtant, il est bien évident que le pacte hémisphérique scellé lors du sommet de Miami a pour objectif de bloquer les progrès des secteurs populaires en Amérique latine et dans les Caraibes. De ce fait, pour pouvoir développer une stratégie continentale de riposte, il est indispensable de renforcer le Forum de São Paulo, de sorte qu'il soit capable d'articuler la lutte contre le néolibéralisme et contre la perte de souveraineté de nos nations, parce que sans souveraineté il n'y a pas de démocratie véritable. *