1923-1995
Ernest
QUEL A ÉTÉ le rêve d'Ernest Mandel? Trois analystes parlent de l'un des dirigeants trotskystes les plus prestigieux, membre de la IVe Internationale et auteur du Traité d'économie marxiste, du Troisième Age du capitalisme et de Meurtres exquis, qui est mort jeudi dernier à Bruxelles à l'âge de 73 ans.
Ils s'accordent pour dire que Mandel n'a jamais renoncé à l'utopie, et plus encore au désir et à la volonté de construire l'utopie. Jusqu'à sa mort, il n'a cessé de faire face à la question : qui humanisera le monde où nous vivons ? Et il a constamment répondu : le prolétariat, la transformation socialiste révolutionnaire du capitalisme. Son rêve s'est toujours incarné dans la révolution, le changement de la société et le socialisme démocratique, le socialisme humain.
POUR LE CHERCHEUR Sergio de la Peña, l'apport de Mandel se situe dans le champ de la pensée politique, avec toute une gamme d'analyses et de propositions critiques concernant le capitalisme et le socialisme réel. En matière de théorie économique, sa pensée représente une élaboration créative, une réflexion sur « les problèmes qui nous préoccupent tous : la globalisation du capitalisme et les alter-
La Jornada, Mexique, 23 juillet 1995
Par Angélica Abelleyra natives en tant que formulation d'un projet social supérieur qui mette fin aux conflits et aux préjudices que ce système féroce inflige à l'humanité ».
Quant au rêve de l'auteur de Power and Money, il précise : « Pour Mandel, le projet d'un socialisme humain gardait toute sa valeur comme alternative au socialisme réel et face au capitalisme. Il pensait possible une transformation profonde et radicale qui offre à tous une vie humaine, créative et riche. Il n'a jamais renoncé à l'utopie, et plus encore à la volonté de la construire. Sa passion
LaJornada
pour l'utopie était la force principale qui animait son immense capacité de travail. Comme Mandel, nous devons être capables de rêver des utopies et être assez irresponsables pour essayer de les réaliser et souffrir de nouvelles défaites. De ces défaites on peut retirer quelque chose.
Le socialisme réel a laissé une leçon : son existence a obligé le monde à changer. On ne peut pas jeter tout cela à la poubelle, il faut en faire notre point de départ. La première tentative socialiste dans le monde a duré 60 ans. Le capitalisme en compte 800. Nous avons du temps devant nous. » POUR VICTOR FLORES OLEA, avec ce trotskyste disparaît « un type humain, intellectuel et révolutionnaire qui est malheureusement en voie d'extinction. Son image, sa légende même, se rapportent davantage à celle des militants révolutionnaires et des combattants des premières décennies de ce siècle qu'à celle des intellectuels de gauche de l'après-guerre ». Il précise qu'il faut y voir « un éloge et une admiration authentiques » de sa part, car quand bien même Mandel agissait dans le cadre des problèmes économiques et politiques de la deuxième moitié de ce siècle, « il conservait l'optimisme, une vision de l'histoire — et, bien sûr, une formation théorique — propres à ceux qui ont lutté à l'origine pour les principes du socialisme révolutionnaire ».
Le professeur universitaire rappelle une constante chez Mandel : la confiance dans la capacité du prolétariat, tant celui
de l'URSS que des pays capitalistes, à transformer dans le premier cas la dictature bureaucratique en un régime socialiste démocratique ; dans le second, à rendre possible l'avènement d'un régime de même nature dans le cadre de la socialisation qu'implique le capitalisme dévelop-
« Il est facile de constater, ajoute-t-il, qu'il s'est trompé dans les deux cas. Le régime socialiste a disparu en URSS, il ne s'est pas transformé, et les réserves du prolétariat dans le reste du monde semblent avoir épuisé toute leur énergie révolutionnaire. Mais est-ce si simple ? Qui humanisera le monde où nous vivons ? Problème complexe auquel s'est heurté Mandel jusqu'à sa mort, mais auquel il n'a cessé d'apporter la réponse suivante : cette transformation sera l'œuvre du prolétariat, au-delà des métamorphoses qu'il a subies ou qu'il subira. En est-il bien ainsi ? En tous cas cette humanisation de la société — il dirait : la transformation socialiste et révolutionnaire du capitalisme — est tout à fait nécessaire, cette humanisation que tant d'êtres humains se J'AI RENCONTRÉ Ernest Mandel, mort il y a deux jours à l'âge de soixante-treize ans, pour la première fois au début des années 60, lors d'un séminaire du Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS, syndicat socialiste des étudiants allemands) à Munich. Il faisait un exposé sur la théorie de Karl Marx. Un événement impressionnant à l'ère Adenauer, où l'on parlait peu de Marx dans les universités. La critique théorique, perspicace et brillante au niveau rhétorique, de la société capitaliste faite par Mandel, était quelque chose de tout à fait inhabituel à l'époque du « miracle économique ». C'est ainsi qu'il contribua sensiblement à l'élaboration d'une base théorique du mouvement étudiant des années 60 et du début des années 70.
Mandel est né à Francfort. Jeune homme, il fut actif dans la résistance fixent toujours comme objectif fondamental à notre époque ». POUR LE DOCTEUR en sciences politiques Octavio Rodriguez Araujo, l'une des nombreuses contributions du théoricien belge réside dans sa critique du Manuel d'économie des sciences de l'URSS, « critique élaborée à partir de sources occidentales, donc non soviétiques, sur la construction du capitalisme. C'est remarquable, car c'est l'un des premiers marxistes à le faire. »
Il relève le concept de dictature du prolétariat que Mandel utilise dans La formation de la pensée économique de Marx : « Un concept très différent de celui des Soviétiques qui privilégie le rôle du parti et le conçoit comme avant-garde; alors que lui insiste sur le rôle des classes sociales et conçoit une direction politique qui réponde aux demandes des ouvriers. » Même si Rodriguez Araujo relève un « défaut » dans « la conception eurocentriste » de Mandel dans son élaboration théorique sur l'Etat, il souligne sa critique de l'eurocommunisme. « En
1923
-1995 MANDEL
cela, il a eu raison, car l'eurocommunisme a conduit à sa liquidation en tant que social-démocratisation et à la faillite des partis communistes. Je ne suis pas mandelien, mais je considère que Mandel a été l'un des théoriciens et critiques les plus lucides : l'histoire lui a donné raison », ajoute-t-il en concluant que l'auteur de Meurtres exquis avait « une grande solidité théorique et ne faisait donc guère de concessions ». « Mais il n'était pas dogmatique. Le dogmatisme tue la critique et défend le statu quo. » Le rêve de Mandel ? La révolution, le changement de la société et le socialisme démocratique, humain et donc populaire, pas elitiste.