Le S ERNEST MANDEL, 73 ans, s'est éteint jeudi, à Bruxelles, victime d'une crise cardiaque. Théoricien du marxisme, économiste, militant infatigable, il était l'un des membres les plus célèbres et les plus prestigieux de la Quatrième Internationale, fondée par Léon Trotsky en 1938. Il prit les rênes de la section belge dès après la Deuxième Guerre mondiale et milita jusqu'à la fin de ses jours, notamment au Parti ouvrier socialiste (POS).
Au titre de ses activités politiques et de sa production scientifique, Ernest Mandel était sans doute un des intellectuels belges les plus connus à l'étranger.
Quelques mois après sa naissance, à Francfort, en 1924, sa famille s'établissait à Anvers. Plus tard, il allait étudier dans la métropole, mais aussi à l'Université libre de Bruxelles, en Sorbonne, à Berlin. Parfait quadrilingue, il connaissait en outre le russe, ce qui allait lui permettre d'étudier dans le texte les classiques du socialisme.
Dès l'âge de 16 ans, il s'engageait dans le mouvement ouvrier et dans la «IV», puis dans la résistance. Arrêté trois fois, il était envoyé dans un camp de concentration.
Peu de temps après la libération, il intégrait la direction internationale du mouvement trotskyste. De 1954 à 1963, il était membre de la commission économique de la FGTB. Il allait aussi collaborer au Peuple et à la Wallonie. Ses rapports avec la gauche classique ont toutefois été très orageux. Mandel fustigeant avec constance la social-démocratie, à ste est décédé dune crise cardiaque à lâge
: Mandel, itinéraire d'un militant obstiné
oir, Belgique, 22-23 juillet 1995 Par Jean Pierre Stroobants laquelle il reprochait de pactiser avec la bourgeoisie et le capitalisme. C'est ce qui explique sans doute que sa pensée n'ait jamais trouvé ni relais ni véritable écho au sein de la gauche belge, traditionnellement méfiante à l'égard des trotskystes. Mandel n'était guère plus amène pour l'épisodique « eurocommunisme », qu'il démolissait dans un livre en 1978.
Etouffé en Belgique, Mandel allait, en revanche, recueillir une audience considérable à l'étranger. Ami du leader révolu-
LE SOIR
tionnaire Che Guevara, il était invité à prendre part au débat sur les réformes à Cuba, en 1963. Il participait ensuite à de nombreux meetings révolutionnaires dans le monde, s'attirant les foudres de l'Allemagne, de l'Australie, des Etats-Unis, de mèrent leurs frontières.
Ses ouvrages aussi, dont son Traité d'économie marxiste présenté à l'époque comme une entreprise réussie de renouvellement de la pensée de Karl Marx, le rendirent célèbre bien au-delà des frontières belges. Professeur d'économie à la Vrije Universiteit Brussel, il allait également étudier la structure du capitalisme et de ses crises. (La crise 1974-1978, Flammarion).
Il déclarait au Soir en 1984 :« A la libération, la bourgeoisie, dans un souci de paix sociale et de réformisme, a délibérément choisi l'expansion, le plein emploi et la sécurité sociale. Aujourd'hui, il y a la tentation d'un retour aux conceptions et aux pratiques du XIXE siècle, avec l'espoir secret que l'affaiblissement du mouvement ouvirer par la crise permettrait d'éviter de payer le prix de cette opération, à savoir la fin du consensus. » Avant sa mort, il travaillait à un livre sur le capitalisme et la criminalité. PRETRE DE L'AUTOGESTION comment expliquait-il ses résultats désastreux en Yougoslavie ou en Pologne ? L'autogestion qui échoue est celle qui ne comprend pas de démocratie politique. Plus que toute autre cause, Mandel aura toutefois voulu défendre celle de Trotsky. Pendant plus de quatres décennies, il a réclamé à l'URSS qu'elle dise qu'il n'avait été ni un espion de la Gestapo ni un terroriste, comme l'avait affirmé la propagande stalinienne.
Dernière demande du militant avant sa mort, Ernest Mandel a demandé à être inhumé au Père Lachaise, à Paris, près du mur des Fusillés... Une cérémonie aura lieu dans l'intimité, à Anvers, la semaine prochaine.