C'EST L'UN DES GRANDS noms du trotskysme de l'après-guerre qui disparaît : économiste réputé, dirigeant du secrétariat unifié de la Quatrième Internationale — dont est membre en France, la Ligue communiste révolutionnaire d'Alain Krivine —, Ernest Mandel est décédé le 20 juillet à Bruxelles d'une crise cardiaque.
La vie de cet homme, né le 5 avril 1923 à Francfort, en Allemagne, dépasse de très loin l'histoire de l'organisation pour laquelle il a milité. Non qu'il n'ait été de tous ses combats: participant à la résistance = Le Monde contre l'occupation nazie, en Belgique, au côté d'un autre militant Abraham Léon, connu pour un ouvrage intitulé La Conception marxiste de la question juive, déporté dans un camp de travail dont il s'évade, il anime à la libération un courant de la gauche syndicale et de la gauche socialiste belge. SON PARCOURS s'identifie, ensuite, à celui de son mouvement. Prônant la révolution prolétarienne contre la bourgeoisie et la révolution politique contre la bureaucratie stalinienne, il est en Yougoslavie, pour montrer que Tito n'est pas le « fasciste » que Moscou prétend, plus tard à Cuba, pour dialoguer avec le « Che » et conseiller Castro.
Longtemps interdit de séjour en France, d'abord aux lendemains des événements de mai 1968, auxquels il assiste, puis de 1972 à 1981, il se fait pourtant un malin plaisir de jouer au chat et à la souris avec la police et tient secrètement d'innombrables conférences à Paris.
Le Monde, France, 22 juillet 1995 Par Laurent Mauduit
Ernest Mandel est beaucoup plus que l'une des grandes figures de l'extrême gauche européenne de l'après guerre. C'est aussi un intellectuel, à l'impressionnante culture, qui a fortement marqué, bien au-delà de sa propre mouvance les esprits de la gauche étudiante des années 60. Professeur à l'Université libre de Bruxelles, il est de toutes les joutes. Sous le pseudonyme d'Ernest Germain, dans France-Observateur, il multiplie les billets pour montrer l'actualité de la critique marxiste de l'économie politique.
Auteur de quantité d'ouvrages, dont les deux plus connus sont un Traité de l'économie marxiste, traduit dans une vingtaine de langues, et Le troisième âge du capitalisme, il est animé d'une conviction : la révolution technologique, présentée par certains de ses contradicteurs comme une issue pour le capitalisme, ne lui fournira, en réalité, qu'une bouffée d'oxygène passagère, car la substituation massive de « travail mort » - en clair l'automatisation forcée — saperait les bases mêmes du capitalisme, qui, par principe de fonctionnement, est régi par la loi de la valeur, c'est-à-dire l'exploitation du travail salarié. AUTEUR savant, grand spécialiste de la théorie des « ondes longues » c'est-à-dire en quelque sorte, contre les conceptions gradualistes du Parti communiste, contre celles, catastrophistes, d'autres courants d'extrême gauche à l'époque, une conception puriste du marxisme, dont le trotskis-
Ernest
1923-1995
MANDEL
me se veut la continuation.Il n'est pourtant pas seulement économiste. Esprit curieux, il touche aussi à de nombreux autres domaines. Eternellement vêtu d'un costume trois-pièces digne d'un petit bourgeois, alors qu'il joue plutôt les commis-voyageurs de la révolution permanente, il est aussi un passionné des séries noires, au point d'écrire Meurtres exquis, histoire sociale du roman policier.
Il était gravement malade depuis presque deux ans. Lors de sa dernière visite en France, il a participé à un débat organisé par la revue Politis autour du livre de Jacques Kergoat sur Marceau Pivert.