Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

Treize valeurs humaines et un espoir

· Inprecor n° 394, septembre 1995 · p. 7-10 · 2 886 mots

Mexique

Rosario Ibarra est l'une des figures les plus importantes de l'opposition démocratique au Mexique. Ex-présidente de la

Convention nationale démocratique, L'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) la désignée avec d'autres personnalités pour coordonner la consultation nationale et internationale convoquée par cette organisation politico-militaire. Nous reproduisons ci-dessous des extraits de son intervention, lors d'un meeting tenu dans l'Etat espagnol au mois de juillet, où un espoir elle explique les objectifs de cette consultation. « NOUS N'AVONS reçu de ce mouvement civil ni applaudissements ni soutiens pour poursuivre la guerre. Ce qu'il nous a offert, lui et personne d'autre, c'est une opportunité. Une opportunité que l'on avait toujours refusée à des milliers d'hommes et de femmes parce qu'ils étaient indigènes, qu'ils ne parlaient pas comme tout le monde, qu'ils avaient une autre culture, qu'ils n'étaient pas « productifs », qu'ils ne figuraient même pas dans les statistiques de la mort et de la misère. La vie valait si peu sur ces terres que la mort avait encore moins de valeur et qu'il était meilleur marché de mourir que de vivre.

« On nous a offert cette opportunité, l'opportunité de parler et d'être entendus. Nous savons maintenant que cette opportunité est un droit, et nous sommes décidés à l'exercer et à fond pour ne pas le perdre à nouveau. Nous avons appris à parler et voici ce que nous somme venus vous dire :

« Nous sommes Mexicains et nous avons un projet pour notre pays. Nous voulons lutter pour la démocratie, la liberté et la justice pour tous les hommes et toutes les femmes de ce pays. Nous disons aussi que nous sommes des êtres humains et que nous avons une proposition pour l'humanité entière. Nous voulons un nouvel ordre mondial fondé et régi par la démocratie, la liberté et la justice. « MAIS L'ÉTONNANT, ce n'est pas qu'un mouvement majoritairement indigène revendique une identité nationale et internationale. Outre son caractère indigène, l'EZLN est dans sa majorité pauvre et analphabète. Mais cela n'invalide pas sa proposition nationale et internationale. Tout le monde sait bien ce qu'a fait de ce pays la culture technocratique, celle des doctorats décrochés à l'étranger : elle lui a apporté la misère, le crime, l'incurie des gouvernements, l'incertitude et un besoin immense au ventre et dans la poitrine que TOUT change. Le surprenant, c'est que notre voix soit parvenue à d'autres oreilles que les nôtres, qui ne cherchent pas à nous renvoyer nos paroles, à les dénaturer. C est ça qui est surprenant, pour nous y compris » (sous-commandant insurgé Marcos, juin 1995). Dire que le 1er janvier 1994, le Mexique entier a été surpris par le cri de révolte des

Mexique

Par Rosario IBARRA indiens mayas du Chiapas est un lieu commun. Ce qui surprend vraiment c'est l'évolution suivie par cette insurrection et surtout la capacité de ces indigènes à établir un dialogue avec l'ensemble de la population mexicaine et aussi, plus encore, avec le monde entier.(...) LE GOUVERNEMENT MEXICAIN a réagi à ce défi inédit que représente le néozapatisme en cherchant à couper les liens unissant cette organisation politico-militaire majoritairement indigène et le reste de la société. C'est pourquoi il a fait donner l'armée le 8 février, après l'appel adressé par l'EZLN au cardénisme et à la société civile pour structurer un mouvement national d'opposition qui chasse le PRI du Palais national. Pour le gouvernement, il est essentiel de réduire le conflit à son expression minimale (quatre modestes municipalités). Voilà pourquoi il refuse de donner au dialogue avec les zapatistes sa nécessaire dimension nationale. Voilà pourquoi il s'appuie sur des députés traditionnellement de gauche pour refuser aux indigènes du Mexique le droit de prendre position sur des problèmes nationaux. Voilà pourquoi il cherche à diviser les communautes avec le developpement de « hameaux modèles » comme au Guatemala, pour pouvoir isoler les zapatistes. Voilà pourquoi l'armée fédérale reste l'arme au pied, prête à intervenir immédiatement si les négociations se heurtent à des contretemps significatifs. L'EZLN quant à elle essaie de riposter à cette stratégie contre-insurrectionnelle du gouvernement. Et cela donne lieu à une geste aux dimensions historiques. Les communautés se refusent à recevoir une quelconque aide provenant de l'Etat mexicain. Des communautés entières de la selva et des monts du Chiapas ont consciemment décidé, en assemblées, d'organiser une résistance tenace pour appuyer les hommes et les femmes en armes et s'opposer à la formation de ces « hameaux modèles ».

Par ailleurs, l'EZLN a décidé de mettre un point final à l'interrogation concernant sa représentativité à l'échelle

Page 8

* MEXIQUE nationale. En décidant cette consultation nationale, elle se livre, ni plus ni moins, à une sorte d'état des lieux : L'EZLN entend démontrer au gouvernement sa force réelle. Nul doute que des centaines de milliers, voire des millions, de personnes vont répondre à son appel. L'EZLN DEMANDE aussi son opinion à la société sur une série de questions dont elle était écartée jusqu'à présent. On sait que quand I'EZLN a décidé de déclencher l'insurrection en janvier 1994, ce fut après des consultations dans pratiquement toutes les communautés de la selva et des monts du Chiapas ; l'immense majorité de leurs habitants ont soutenu cette décision, et même ceux qui n'étaient pas d'accord ne s'y sont pas opposés et ont, d'une certaine façon, soutenu ce choix. L'EZLN organise une nouvelle consultation, mais pas seulement de sa base cette fois-ci, de l'ensemble de la société qui s'est mobilisée comme jamais auparavant dans notre pays. Il s'agit maintenant d'un nouvel objectif, hautement complexe à n'en pas douter : organiser toute cette sympathie qu'a suscité l'EZLN. Cela ne veut pas dire que le zapatisme va prendre le tournant de la lutte électorale ni se transformer en parti politique ; il s'agit de créer un grand mouvement politico-social, qui soit le catalyseur de la prochaine révolution démocratique. Il s'agit de donner un sens à la vie de millions de jeunes Mexicains qui veulent la démocratie mais qui en ont assez des partis politiques traditionnels, de droite comme de gauche, sans que cela conduise forcément T'EZLN à abande l'action politique pour permettre le développement d'une nouvelle révolution.

Cela dit, que cherche-t-on en proposant la même consultation à des citoyens d'autres pays que le Mexique ?

Tout d'abord, l'EZLN engage ainsi un nouvel échange avec les habitants d'autres régions du monde qui ont toujours affirmé leur solidarité avec les luttes des peuples des pays pauvres. Et d'une certaine façon, cela conduit à proposer un internationalisme d'un nouveau type. Auparavant, les organisations révolutionnaires d'Amérique latine avaient une vision profondément instrumentaliste de la solidarité. On exigeait généralement un soutien total et acritique et on ne prenait pas sérieusement en compte la diversité des opinions. Qui plus est, si quelqu'un se permettait de formuler une critique constructive, on lui rapplait sa condition d'étranger. La proposition de l'EZLN tend à formuler un nouveau type de rapports avec la solidarité internationale, en la considérant comme une composante du processus, en lui demandant non seulement son soutien mais une prise de position vis-à-vis d'une politique déterminée. La solidarité internationale est alors considérée comme partie intégrante du sujet qui définit l'action politique.

C'est aussi une nouvelle façon de s'adresser à la communauté internationale. Une fois encore il convient de rappeler que les divers mouvements révolutionnaires dans le passé tenaient un double langage : d'une part, ils sollicitaient la mobilisation des différents peuples, mais en même temps ils négociaient des soutiens concrets aussi bien avec des gouvernements qu'avec les appareils traditionnels de contrôle bureaucratique. De ce fait, ils ne s'engageaient pas aux côtés des luttes des travailleurs des pays métropolitains. JE VOUDRAIS ici rapporter une anecdote qui, à elle seule, caractérise parfaitement T'EZLN. Il y a quelques mois, lors d'un de mes constants voyages à la selva, dans une zone zapatiste, l'ai rencontré des amis italiens qui devaient s'entretenir avec la direction de l'EZLN et lui remettre une photo des ouvriers d'Alfa Romeo qui, à l'occasion d'une lutte en février 1994, brandissaient des banderoles à l'effigie d'Emiliano Zapata, avec des slogans de soutien à l'EZLN. Quand Marcos a appris qu'un mouvement de grève s'était déclenché dans cette usine, il a décidé d'écrire à Octavio Rodriguez Araujo, qui coordonnait l'édition d'un livre édité par l'Université nationale, pour lequel il avait demandé une contribution à Marcos, en lui demandant que les droits d'auteur qui lui reviendraient soient envoyés au comité de grève des ouvriers d'Alfa Romeo à Turin, comme soutien des indigènes mayas de L'EZLN. Beau geste qui révèle qu'un véritable nouvel internationalisme ne peut se réduire à réclamer un soutien mais doit l'apporter à son tour quand la situation le réclame. C'est pourquoi la consultation internationale ne s'adresse pas aux gouvernements, aux parlements ni aux appareils de contrôle mais aux citoyens en général dans le monde entier.

Ce choix expose consciemment au risque de se voir accuser par les forces de droite au Mexique d'accréditer une politique interventionniste. Le PRI et ses thuriféraires ont déjà déclaré au Mexique que cette consultation internationale signifie une violation de la souveraineté nationale. Il s'agit d'un débat essentiel pour nous. Qu'est-ce qui constitue une véritable politique de rupture avec la souveraineté nationale ? Surtout quand le gouvernement, après la signature du traité de libre échange, a ouvert la voie à un processus progressif et inéluctable d'abolition de l'indépendance nationale. Un exemple : face à la récente crise économique, le gouvernement a accepté comme condition pour l'octroi

Page 9

des crédits par le gouvernement de Clinton et le FMI, qu'un juge de district de New York ait le pouvoir de trancher toute controverse sur le projet économique global dès que les représentants de la banque se déclarent insatisfaits de tel ou tel choix politique. De ce point de vue, les accusations portées contre la consultation internationale ont seulement servi à approfondir la discussion et la compréhension de l'importance de ce thème de la souveraineté nationale, banalisé par les porte-parole du gouvernement. ET CELA CONDUIT à une considération fondamentale. Le processus de restructuration capitaliste mise en œuvre dans le monde entier revêt une signification et une dimension considérables. Le capitalisme, après l'échec de la voie bureaucratique de l'économie dirigiste appliquée dans les pays appelés à tort socialistes, a jeté à terre tout vestige de préoccupation sociale. Il a décidé de mettre bas les masques et d'en finir avec toute une série de dispositions sociales. La fin de l'Etat providence en Europe et de l'Etat tions.

C'est pourquoi les questions sociales et les restrictions démocratiques prennent une importance vitale. Les treize points qui constituent le programme de lutte de l'EZLN ne sont rien d'autre que treize valeurs humaines universelles. Il est hautement significatif qu'à l'aube du troisième millénaire, les différents systèmes dominants n'aient pas réalisé certaines valeurs fondamentales. A la veille de l'an 2 000, des millions d'êtres humains n'ont pas de terre où semer, pas de travail pour survivre, de maison où s'abriter, d'éducation pour progresser, de santé pour qu'on ne meure plus de maladies curables ni de nourriture qui permette à l'espèce de survivre. C'est un affront constant que ces demandes, qui constituent des valeurs fondamentales pour avoir une vie digne, n'aient pas de réponse pour une large part de l'humanité. Tout comme six autres demandes, regroupées dans une série de droits élémentaires : la justice pour que, comme le réclame l'EZLN, on sanctionne les délits et non la pauvreté, ainsi que la corruption du pouvoir, etc., une justice qui comprenne les problèmes sociaux qui conduisent les gens à commettre des délits. Le droit à la culture, pour que ce ne soit pas une poignée de bureaucrates ou de milliardaires qui déterminent le cours et le développement de la culture, pour que surgisse véritablement la République des lettres et qu'elle soit gouvernée par ceux qui exercent directement cet office, et qu'ils mettent leur création à la portée de la population. Le droit à l'information qui permette d'abolir les monopoles abrutissants des moyens de communication et de garantir la liberté d'expression. Le droit à l'indépendance pour qu'aucun organisme multinational ne prenne les décisions par-dessus la tête des simples citoyens. Le droit de nous organiser comme il nous plaira, en mettant tin aux mécanismes brutaux de corporatisme comme à ceux plus subtils de néocorporatisme qui enserrent la société. Le droit à la démocratie qui nous permette de démocratiser l'ensemble des relations sociales, y compris les relations de production, et d'éliminer les mécanismes de violence qui violent les droits des citoyens. Et on en arrive à la treizième revendication : la paix dans la justice et la dignité.

Ce programme représente les points fondamentaux pour vivre dans la dignité. La seule possibilité que le monde ne bascule pas dans une catastrophe. Repousser la satisfaction de ces revendications fera éclater de nouvelles

MEXIQUE * guerres et révoltes. Les populations exclues et marginalisées verront s'accumuler leur rancœur, lourde d'explosions et de violence. On pourrait dire, d'un certain point de vue, qu'il s'agit d'un programme biblique. Le mérite de l'EZLN est d'avoir su interpréter les demandes, les valeurs qui sont aujourd'hui essentielles. IL FAUT ALORS RÉÉLABORER une charte des droits individuels et collectifs à l'échelle mondiale, une sorte de nouveau contrat social qui s'attache à satisfaire ces nouvelles exigences. Les obstacles restent les mêmes, les maîtres du capital, leurs gouvernements et leurs appareils de contrôle, tout comme leur idéologie. Ce nouveau contrat social, cette nouvelle charte mondiale du citoyen, seront le produit d'une série de révoltes à l'échelle internationale.

Certains pourraient penser que tout cela est très bien en ce qui concerne le Tiers monde, mais pas pour l'Europe. Mais il s'avère que la chute brutale du niveau de vie de la population mondiale touche également aujourd'hui l'Europe ou les Etats-Unis ou le Japon. Démentez-moi si je me trompe. Le fait d'avoir un travail n'est-il pas actuelle ment un privilège dans l'Etat espagnol ? Et que pensez-vous des problèmes de salaires, de logements, d'éducation ? Ne s'agit-il pas de problèmes réels ici ? Et que dire de la justice avec les affaires de corruption en France, en Italie, au Japon, aux Etats-Unis ou ici même ? Le processus d'avilissement et de criminalisation de l'Etat est général. On s'éloigne toujours davantage de la définition classique de l'Etat (cosa publica) pour dériver vers sa conception mafieuse (cosa nostra). UN INTELLECTUEL français affirmait récemment que le capitalisme d'aujourd'hui poussait à la création d'une nouvelle Internationale, celle de la pauvreté. C'est tout à fait exact. L'EZLN à sa façon appelle à la création d'une nouvelle Internationale, certes sans structure propre, sans partis guides ni big brothers, la création d'une Internationale de l'espoir. Celle des citoyens de ce monde qui n'acceptent pas la perversion que la dictature de l'argent impose pour assurer son pouvoir et sa pérennité. Cette Internationale de l'espoir compte déjà de nombreux adhérents et c'est à eux que revient d'organiser une consultation mondiale. On ne pourrait pas confier cette tâche à des mains plus sûres LA RÉVOLUTION MEXICAINE de 1910-1917, celle d'Emiliano Zapata, a ouvert la voie à toutes les explosions révolutionnaires du XXE siècle. La révolution de T'EZLN est prémonitoire des révolutions du XXIE siècle. Le Mexique est un pays qui sent la poudre. Son histoire est chargée de hauts faits plébéiens et radicaux. Ce peuple a non seulement conduit des révolutions mais en a soutenu d'autres. C'est ainsi que nous avons soutenu la République espagnole, que nous avons donné asile à Trotsky, soutenu l'Ethiopie contre l'Italie, soutenu Cuba, le Vietnam, le Nicaragua, le Salvador, le Chili, etc. Aujourd'hui, le Mexique s'adresse à vous pour vous demander non seulement votre appui, mais votre engagement personnel, nous voulons votre opinion et votre volonté.

Nous vous le demandons à vous, citoyens libres, pas à vos gouvernements ni à leurs agences financières. Nous vous le demandons parce que, tout comme les Indiens du Chiapas, vous savez ce qu'est la dignité. Je voudrais termi-

Inprecor n° 392 - juin 1995

Page 10

* MEXIQUE ner en disant que lors d'une des rencontres de San Andrés Sacamch'en, les représentants du gouvernement ont réclamé aux représentants de l'EZLN une entrevue officieuse. Ils voulaient simplement se rassurer. Ils leur ont demandé : « C'est quoi la dignité ? » Les membres de l'EZLN ont apprécié la question. Elle mettait à nu les représentants du gouvernement, elle révélait leur véritable dimension.

Le mot dignité est inconnu des puissants de ce monde, c'est quelque chose d'étranger à leur conception de l'action politique. Et je crois qu'on peut dire sans risque de se tromper que c'est aussi un concept étranger aux partis traditionnels, de droite comme de gauche.

LA RÉVOLUTION ZAPATISTE est avant tout le cri puissant qui s'élève du plus profond de nos communautés dans leur lutte pour la dignité. C'est le seul cri possible contre ceux qui règnent sur le monde. C'est, pour paraphraser Walter Benjamin, Tange de l'histoire qui étend ses ailes pour relever les morts et réveiller les endormis. C'est le cri de ces hommes chauve-souris dont nous parlent les textes mayas, qui veulent sortir de la nuit et gagner la lumière. C'est une fois encore le cri de la terre qui depuis toujours fait trembler mon pays.

Merci.

ERRATUM

Chères lectrices, Chers lecteurs

Nous avons omis de signaler dans le demier numéro d'inprecor que les documents présentés dans le cadre du dossier sur le Forum de São Paolo n'en sont que des extraits choisis par la rédaction.

----- photo credits and running heads -----

*

Une erreur sur cette page ?