ERNEST MANDEL, qui s'est éteint à Bruxelles à l'âge de 72 ans, était l'un des penseurs marxistes-révolutionnaires du monde de l'après-guerre parmi les plus créatifs et les plus indépendants d'esprit. Ses écrits sur la théorie politique, sur l'histoire mondiale et l'économie marxiste ont été traduits en trente langues et sur tous les continents. Dans une série d'ouvrages spécialisés — Le capitalisme du troisième âge (1975), La crise (1978), The Long Waves of Capitalist Development (republié dans une nouvelle version
Un critique optimiste du capitalisme
The Guardian, Grande Bretagne, 23 juillet 1995
Par Tariq Ali en 1995) — il a analysé le fonctionnement du capitalisme à l'Ouest.
Mandel était un dirigeant et un théoricien de premier rang de la Quatrième
Internationale depuis la fin des années 50.
Mais même les gens de gauche qui ne sympathisaient pas avec ses orientations politiques trotskystes reconnaissaient son influence et montraient du respect pour son intelligence, qui était acérée comme une lame. Voici seulement quelques années, à Madrid, Mandel s'était retrouvé à une tribune avec le Premier ministre
MANDE:
1923-1995
Ernest
Felipe Gonzales. Il adressa à son hôte des propos cinglants pour avoir arrêté des jeunes gens opposés au service militaire. IL NAQUIT en Belgique et fit des études à l'Université de Bruxelles et à l'Ecole pratique des hautes études à Paris. Son père Henri, un socialiste de gauche, s'était opposé à la Première Guerre mondiale. Pour éviter d'être mobilisé, il quitta la Belgique et se réfugia en Hollande. C'est là qu'il fit la connaissance du communiste allemand Wilhelm Piek. A la chute du Kaiser, les deux hommes se précipitèrent en Allemagne.
Pendant plusieurs mois, Henri Mandel travailla à Berlin en tant que journaliste à l'Agence de presse soviétique, qui venait d'être mise sur pieds. Il devint également un ami de Karl Radek, l'émissaire bolchévique qui avait été dépêché par Lénine pour accélérer le cours de la révolution allemande. Démoralisé par la répression qui suivit l'exécution de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, Henri quitta le Parti communiste allemand au bout de quelques années. Il abandonna alors ses activités politiques et s'établit à Anvers. C'est là que naquit son second
Mandel avait dix ans quand Hitler est arrivé au pouvoir. Des années plus tard, il l'époque, mon père fit quelques com-
TheGuardian
mentaires très et des communistes à s'opposer au fascisme. Je me souviens de lui disant : "Cela va se terminer très mal. Cela pourrait bien être la fin de notre peuple" EN 1939, Mandel rejoignit un petit groupe trotskyste d'Anvers. Il participa activement à la résistance durant l'occupation. Il avait été écœuré par la capitulation du Parti socialiste belge. Son dirigeant, qui était vice-premier ministre, lança publiquement un appel à la collaboration avec les nazis. Il avait l'appui d'un secteur important de l'appareil syndical. Les communistes officiels publièrent un jour-
L
Mandel dans les années 60. nal légal sous l'occupation. Ils se prélassaient sous les rayons mortels du pacte Staline-Hitler.
Mandel fut arrêté une première fois à l'occasion d'une distribution de tracts séditieux aux soldats des forces d'occupation allemandes. Il s'était ensuite caché pour observer la réaction des Allemands en uniforme à la propagande anti-fasciste. Il était révolutionnaire et juif. Les nazis l'ont envoyé dans un camp où transitaient des prisonniers en route pour Auschwitz. Il a réussi à s'échapper. Les circonstances de son évasion sont particulièrement révélatrices et ont laissé en lui une marque indélébile. Cet épisode a nourri sa confiance optimiste dans la capacité des gens ordinaires à s'émanciper.
Ayant toujours eu confiance dans sa capacité à convaincre n'importe qui des mérites du socialisme, Mandel a commencé à discuter avec les gardiens. Les autres prisonniers belges et français étaient anti-allemands et traitaient les gardiens, qui travaillaient depuis longtemps au service de l'Etat allemand, comme des sous-hommes. Mandel, lui, se mit à leur parler, et il découvrit ainsi que certains avaient été membres du Parti social-démocrate ou du Parti communiste allemand, maintenant interdits. De leur côté, les gardiens étaient impressionnés par la précocité de ce garçon de 16 ans dont ils avaient la charge. Et ils l'ont réellement aidé à s'évader.
Bien qu'il ait été rapidement arrêté à nouveau, cette expérience avait fait de lui un internationaliste. Il se refusait absolument à tirer un trait sur une nationalité à cause des crimes commis par ses dirigeants. Plus récemment, il appliqua à la guerre dans l'ex-Yougoslavie la leçon qu'il avait apprise lorsqu'il semblait être minuit pour toujours dans le siècle.
Mandel refusait que sa répugnance pour Milosevic et Tudjman se transforme en une condamnation générale des Serbes ou des Croates. APRES LA GUERRE, Mandel consacra la majeure partie de son énergie à la construction de la IVe Internationale comme parti mondial de la révolution socialiste. Il pensait sincèrement que la situation allait favoriser la renaissance d'un mouvement ne portant pas les stigmates des crimes staliniens ou des capitulations de la social-démocratie. Durant la fin des années 60 et les années 70, ses talents de polémiste et d'orateur (il parlait toutes les principales langues du continent) se combinant à la paranoïa des gouvernements, il fut interdit de séjour aux Etats-Unis, en France, en Allemagne de l'Ouest, en Suisse et en Australie. Il était considéré comme une menace pour « la sécurité nationale ».
Ne pouvant voyager librement, il retrouva sa vieille machine à écrire. Livres et brochures voyaient le jour à une vitesse sidérante. C'était un grand éducateur. Son Introduction à l'économie marxiste a été vendue à un demi-million d'exemplaires. Et pourtant, il a passé une grande partie de son existence à se préoccuper des idées de groupes trotskystes rivaux. Je lui téléphonais souvent durant les années 70. Je lui demandais poliment : « Comment vas-tu ?», mais sa réponse n'était jamais la même. Il répondait « Je viens d'achever un projet de réponse aux sectaires de Ceylan sur la question tamoule », ou bien « Ca va. As-tu lu ma
réponse au groupe International Socialists sur le capitalisme d'Etat ? », ou encore « Ces idiots sectaires d'Argentine ont cédé devant le péronisme. Ce sont des fous. Ne comprennent-ils donc pas ? » Ils n'ont jamais compris. Mais Mandel n'a jamais cessé de convaincre « des fous » d'emprunter la bonne route. J'AI ÉTÉ TRES PROCHE de lui durant les années les plus importantes de ma vie. Même après que j'ai quitté son mouvement en 1981, nous sommes restés des amis proches en dépit de nos désaccords. Nos relations amicales ont été rompues brusquement durant une année après la publication de Redemption, une fiction satirique du trotskysme dont j'étais l'auteur.
Le personnage central, Ezra Einstein, s'inspirait vaguement de Mandel. « Je voudrais savoir quelque chose », me dit-il quand la paix fut finalement revenue.
« Pourquoi m'as tu dépeint aussi obsédé par le sexe ? » J'ai essayé de lui expliquer qu'un vrai utopiste en politique serait également utopiste en sexualité, et que dans une fiction chacun a le droit d'imaginer n'importe quoi. Mais il hocha la tête en signe de désapprobation. Il était capable d'élaborer des théories sur n'importe quel sujet possible, excepté la sexualité. C'est une question qui le séparait de la génération de 68, et l'écart n'a jamais été surmonté.
Il eut une grave attaque cardiaque il y a quelques années, et il en est ressorti extrêmement affaibli. Mais jusqu'au dernier moment il a échafaudé de nouveaux projets. « Je n'arrive pas à décider quel livre écrire », me dit-il l'année dernière : « Une histoire du mouvement ouvrier européen, ou bien une étude des liens permanents et éternels qui unissent le capitalisme au crime ? » Il n'écrivit finalement ni l'un ni l'autre. Comme beaucoup de personnes de sa génération, il a mnest
1923-1995
MANDEL
été secoué par la restauration en Russie, même s'il essayait de le dissimuler derrière une rhétorique capiteuse. Il savait que les jeux sont faits pour encore quatre ou cinq décennies. Mais il craignait de « démoraliser les cadres ». Et on continuait à faire comme si rien de fondamental ne s'était produit. La vie et la lutte suivaient leur cours, tout comme auparavant. Mais la vérité était que l'état d'esprit de notre époque s'était transformé, et que son optimisme avait cessé d'être contagieux.