Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER DE PRESSE

Ondes longues : Sur la mort du trotskyste et révolutionnaire Ernest Mandel

· Inprecor n° 394, septembre 1995 · p. 26-27 · 1 073 mots

IVe Internationale Stalinisme Allemagne

revo Frankfurter ERNEST MANDEL a écrit des analyses pénétrantes sur les ondes longues du développement conjoncturel du capitalisme, ainsi que sur la montée et la chute du stalinisme. Il a étudié, avec le même engagement, le phénomène social de la bureaucratie — et l'histoire sociale du roman noir. Ernest Mandel était un savant brillant, un polémiste incisif, un enseignant patient et un révolutionaire impatient.

Bête noire de tous les dogmatiques, il était pour comble triplement condamné : en tant que juif, communiste et, pis encore, communiste de l'espèce trotskyste. Triplement condamné, triplement distingué : par la haine que lui vouaient les communistes orthodoxes ; par la peur des bourgeois conservateurs, qui lui valut une interdiction de séjour en Suisse, aux EtatsUnis, en France, en Australie et (de façon particulièrement zélée) en RFA ; par la reconnaissance des spécialistes larges d'esprit, dans tous les domaines sur lesquels il s'exprimait. IL EST CURIEUX et en même temps significatif que, de son œuvre scientifique abondante, la critique des médias établis ait retenu, presque uniquement, l'histoire ques : Sur la mort du lutionnaire Ernest Mandel

Rundschau, Allemagne, 23 juillet 1995

Par Karl Grobe sociale du roman noir (Meurtres exquis). On ne trouve que rarement des références à ses autres livres, tandis que pour Meurtres exquis en comparaison, il y eut beaucoup de comptes rendus, parmi lesquels - précisément — ceux des marxistes-léninistes-orthodoxes qui crurent ne trouver là aussi que de l'idéologie, car l'auteur n'était pas des leurs.

Né en 1923 à Francfort, Ernest Mandel émigra avec sa famille en Belgique pour échapper à la dictature nazie. C'est là qu'il commença à militer politiquement dans sa jeunesse. Les bourreaux nazis vinrent arrêter, à Anvers, le militant de la résistance contre la politique d'occupation qu'il était. Il survécut à la prison et au camp de concentration. Installé en Belgique après la guerre, il y enseigna dernièrement à l'Université libre de

Ses camarades allemands, communistes et anti-staliniens, l'ont connu sous des noms différents, tels que « Ernest Germain » ou « Walter ». Il était le dirigeant de la section belge de la Quatrième Internationale, un homme politique qui ne put jamais écarter l'éventualité de devoir vivre à nouveau dans l'illégalité, si un jour les circonstances politiques se détérioraient. Car le théoricien reconnu de ce trotskyste et mouvement était aussi un penseur de l'Internationale, que Léon Trotsky avait fondée après son expulsion d'Union soviétique.

Ernest Mandel n'a jamais été, cependant, un idéologue du trotskysme. Il s'était livré à un examen impressionnant — notamment, lors du colloque consacré à Trotsky, qui se tint à Wuppertal, en mars 1990 — des « années noires » du compagnon et critique de Lénine. Comment en était-on arrivé aux « années noires » de Trotsky entre 1917 et 1923 ? Trotsky avait déjà vu poindre, dès 1905, derrière le centralisme du parti, le centralisme des instances suprêmes du parti, jusqu'à celui du secrétaire général. Comment a-t-il pu soutenir ce centralisme, durant des années, malgré ce qu'il savait ? Pourquoi a-t-il gardé trop longtemps pour lui ce qu'il avait compris sur la bureaucratisation et « Thermidor » ? MANDEL a développé la critique, que Trotsky avait retrouvée par la suite. Sa théorie de la bureaucratie (Power and Money), de 1983, en découle. Elle ne se limite pas à un travail académique ; étant l'un de ceux qui ont reconnu qu'après le « Thermidor » stalinien, la révolution pro-

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REYOLUTIONAIRE

•ARBEID ERS LIGA

TES TRAVAIL

Juin 1979 : meeting européen organisé à Bruxelles par le POS à l'occasion des élections européennes. létarienne elle-même avait été trahie, Mandel défendait le concept de la révolution politique, de façon agissante. Il a diagnostiqué les premiers signes de cette révolution politique en 1956, en Hongrie et en Pologne, en 1968, en Tchécoslovaquie, et de nouveau en 1980, en Pologne. Ces processus de bouleversement auraient pu renverser l'élite bureaucratique du pouvoir ; cette bureaucratie qui fut dirigée et incarnée par Staline et ses successeurs, et qui engendra, en même temps, Staline et les staliniens.

Mais il était très loin de la simple alternative « démocratie ou stalinisme ». Son but, c'était le renversement du capitalisme, la constitution d'une société sans domination de classe, dans laquelle deviendraient possible, pour la première fois, l'égalité et une politique sociale, écologique, économique et democratique planifiée consciemment. C'est ce qui distingue le « trotskysme » de tous les autres Une telle prise de position exige une discipline intellectuelle exceptionnelle. Il s'agissait de lutter contre les séductions d'un « soutien à l'Union soviétique » sans esprit critique et, avec la même rigueur, contre une « défense de la démocratie » sans esprit critique. Intransigeance, d'une part, face au régime du goulag, à l'expropriation politique et matérielle des peuples de l'Union soviétique et des démocraties populaires ; et intransigeance, d'autre part, contre l'exploitation, le racisme, l'impérialisme, que Mandel a compris comme étant inhérents au capitalisme. Et de nouveau, d'un côté, reconnaissance des acquis de la révolution russe, et volonté de les « sauver » contre la déformation stalinienne ; de l'autre, défense des acquis de la Révolution française, et des luttes sociales dans les pays industrialisés.

Pour ces objectifs, Mandel s'est battu à tous les niveaux possibles. Lors des congrès mondiaux de son mouvement, il s'est retourné passionnement contre les dogmatiques de toutes sortes, qui n'ont jamais manqué dans la périphérie de son mouvement, et a cherché, d'autres fois, à discuter avec tous ceux qui s'y prêtaient. Lors de rencontres internationales avec des étudiants, ouvriers, professeurs, et diri-

-1995 MANDEL

geants politiques, lui qui brillait dans de nombreuses langues, savait écouter patiemment, et c'est sans arrogance, mais avec toute sa force de conviction qu'il argumentait.

Qu'avait fait cet homme naguère de si dangereux, qu'en 1972, ce n'est que dans des conditions exceptionelles qu'il put soutenir sa thèse de doctorat à l'Université libre de Berlin, sans faire infraction à la Loi fondamentale ? Par quoi l'interdiction de séjour déjà mentionnée — qui a fini par coûter son poste à un ministre de l'Intérieur, en 1978 — et les démissions des esprits conservateurs du PEN-Club au moment de l'admission de Mandel, en 1977, étaient-elles motivées ? Certainement pas par la crainte de sa force de conviction. Etait-ce la peur de la révolution ? Dans ce cas, on pourrait être plus tranquille. Nous ne vivons pas à une époque, où cette révolution serait imminente. Et les groupes qui se réclament de Mandel sont petits, certes, mais avec d'autant moins d'influence.

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