Les ministres des Affaires étrangères de Croatie, Republique federative de Yougoslavie
(federation serbo-monténégrine) et Bosnie-Herzégovine ont approuve un projet d'accord marquant un tournant dans la guerre qui ravage la Bosnie-Herzégovine. Mais ils l'ont fait pour des raisons
COTÉ BOSNIAQUE, c'est la reconnaissance par la Serbie de la souveraineté de la République dans ses frontières qui est le motif de satisfaction : mais est-ce la consolidation d'une Bosnie-Herzégovine multiculturelle et multi-ethnique ? On peut en douter, malheureusement.
Côté serbe, en effet, c'est la reconnaissance d'une République serbe en Bosnie par le gouvernement bosniaque qui est l'essentiel. Cet État dans l'État est doté de sa constitution propre, de sa monnaie (celle de la Serbie), et de ses forces armées tristement célèbres.
Quant à la reconnaissance croate de la Bosnie-Herzégovine souveraine, elle date de 1992. Et elle n'a nullement empêché de construire et de proclamer l'été 1995 un État croate en Herzégovine (l'Herceg-Bosna). Cette « reconnaissance des frontières bosniaques » n'a pas non plus empêché en 1993 les milices croates du HVO soutenues par l'armée de Zagreb de faire la guerre aux « alliés musulmans » pour nettoyer l'Herceg-Bosna et sa « capitale », Mostar. L'arrêt des confrontations ouvertes entre l'armée bosniaque et le une et divisée radicalement opposées. Par Catherine Samary
Paris, 19 septembre 1995 HVO croate et la mise en place de la Fédération croato-bosniaque sous pression américaine, au printemps 1994, n'a nullement remis en cause de facto cette « république » dotée de son armée et de sa monnaie (celle qui a cours en Croatie) distincte de celle de Sarajevo et complétée par le deutsche Mark. CERTES, SI l'Herceg-Bosna a « sa » capitale, elle est pour l'instant sous « tutelle » de l'Union européenne qui y a délégué un administrateur provisoire. Et puis, cette république n'est pas officiellement reconnue. Ce que l'Etat de Karadzic vient d'obtenir pourrait être exigé par la partie croate. A moins qu'une union avec la Croatie ne lui paraisse suffisante pour être dominante. Côté serbe, il « manque » encore à la Republika Srpska sa capitale, hautement symbolique. Tel est l'enjeu fondamental du siège de Sarajevo : obtenir un partage de Jérusalem/Sarajevo sur des bases ethniques. Il est probable que le général Mladic accepte de retirer ses armes lourdes d'un périmètre de 20 km autour de la capitale s'il obtient l'engage-
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ment des forces bosniaques de ne pas y mener de contre-offensive, et éventuellement une présence russe. Mais la question du statut de la ville resterait entière. Le gouvernement bosniaque, mais aussi une pétition massivement signée par les habitants de la ville, s'opposent radicalement à tout projet de partition qui s'accompagnerait de nouveaux murs entre les populations, de déchirements familiaux et de conflits sans fin. Outre la question de Sarajevo, l'armée de Mladic se bat pour construire un État — c'est-à-dire aussi un territoire « qui se tienne ». La logique de la guerre, menée par les milices serbes, a été et reste de relier entre elles les « enclaves » serbes, de « découper » un « corridor ethnique » suffisamment large au nord, pour garantir les liens entre ses deux grandes parties orientale et occidentale à majorité serbe, de « régler » la question des « enclaves » à majorité musulmane : après la chute cet été de Zepa et de Srebrenica, restent celle de Gorazde et de Bihac. Enfin, les plans négociés prévoient 51 % pour la fédération croato-bosniaque et 49 % pour la Republika Srpska. Or lors de la rencontre de Genève, les forces du
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ADRIATIQUE général Mladic contrôlaient encore plus de 60 % de territoire. La récente contre-offensive croato-bosniaque victorieuse en Bosnie occidentale pourrait « régler » cette question épineuse. Les forces serbes ne semblent pas avoir beaucoup résisté. Telle serait alors la forme de « restitution » des territoires prévue par les « plans » (provoquant la fuite des populations serbes). Elle permettrait en même temps de relier Bihac à la Bosnie centrale. Tout porte à croire que Gorazde sera par contre utilisée par Mladic/Karadzic dans la négociation sur Sarajevo. On voit donc peut-être se dessiner — au
KLADANI SARAJEVO ZUPANJA prix de milliers de nouveaux réfugiés s'ajoutant à plus de 3 millions de personnes déplacées en Bosnie-Herzégovine — les termes d'un accord de cessez-le-feu : le parachèvement du nettoyage ethnique de territoires serait malheureusement leur logique. Mais on est loin, par contre, de voir la cohérence et la stabilité d'un État bosniaque « souverain ». Sur ce plan, rien n'est même ébauché : quels seront le gouvernement et le parlement de cette Bosnie-Herzégovine — élus par qui et avec quels pouvoirs ? Un pays sans monnaie unifiée, sans forces armées, sans politique étrangère commune aux deux parties, chacune d'ailleurs dotée de constitutions différentes ? L'ACCORD PRÉVOIT que la Republika Srpska aura le droit d'établir des relations avec la Serbie voisine, de la même façon que la fédération croato-musulmane bosniaque a le droit de se confédérer avec la Croatie voisine. Il est certain que des liens avec les États voisins sont nécessaires et normaux sur le plan culturel et économique ; et ils sont essentiels sur le plan humain et familial. Ils pourraient être une étape vers le rétablissement de la confiance affaiblissant les logiques sécessionnistes d'une partie des populations serbes et croates — celles qui voient pour l'instant dans un État respectivement serbe ou croate le cadre le plus favorable pour la défense de leurs intérêts. Mais établis sans défaite des politiques de nettoyage ethnique, et dominés par des courants nationalistes, ces liens seront au contraire une étape vers l'éclatement consommé de la Bosnie-Herzégovine. — d'abord en deux, mais bien vite en trois États.
Il est vrai que le "règlement" musclé de la question serbe en Croatie a remis en cause l'unification militaire et politique des « républiques serbes » de Croatie et de Bosnie. C'est un élément des rapports de forces en Bosnie même qui pourrait affaiblir la logique grand'serbe. De même la Fédération croato-bosniaque demeure encore l'enjeu de dynamiques contradictoires. La lutte pour qu'elle soit un cadre démocratique et multiculturel, reconnaissant tous ses peuples à part entière continue à s'y mener — et la reconnaissance par la Serbie de la Bosnie-Herzégovine ne peut que l'encourager. Mais le bilan ne s'arrête pas là. LA QUESTION DE LA KRAJINA dominée par les Serbes sécessionnistes devait évidemment être « résolue ». Et il est vrai que les négociations piétinaient d'autant plus que l'aile radicale des Serbes de la Krajina tournait ses espoirs vers Karadzic et une logique d'unification des « terres serbes » et non pas vers l'obtention de droits en Croatie. Il suffit de regarder sur une carte ce curieux croissant qu'est la Croatie pour comprendre que la viabilité de cet Etat était profondément entachée par un quart de territoire échappant à son contrôle outre les quelque 400 000 Croates « nettoyés » de leurs villages en Krajina. Car, au-delà de cette région rurale extrêmement pauvre, il y a l'enjeu de la côte adriatique et des devises que rapporte son tourisme. Or, les sécessionnistes serbes étaient capables de contrôler et bloquer les réseaux de communication entre le centre du pays et la côte. Mais il y avait deux façons de défendre la viabilité de la Croatie, depuis le début de la déclaration d'indépendance. La première aurait combattu le nationalisme grand-serbe en convaincant les Serbes de Croatie qu'ils ne seraient pas des citoyens de second rang, voire menacés, comme ils le craignaient. Il fallait affirmer la réalité d'un Etat croate multinational. Mais le « yougoslavisme » (donc un État multinational) a toujours été la cible principale des campagnes électorales de Tudjman, bien plus que Milosevic. Aujourd'hui le Feral Tribune, journal indépendant et satirique croate remet les points sur les « i » : le pouvoir de Zagreb voulait « nettoyer » la Krajina « depuis des années », mais ajoute le courageux hebdomadaire, il l'a fait « quand il l'a pu ». (1)
Quand il l'a pu, c'est d'abord sur la base d'un accord avec Milosevic.
1) Cf. Courrier International, 17-23 août 1995.
Celui-ci cherche depuis l'automne 1993 à consolider son pouvoir par la levée des sanctions. Or la logique des négociateurs européens est de s'appuyer sur un accord Milosevic/Tudjman qui maintiendrait au moins les frontières de ces Étatslà, tout en « organisant » le découpage de la Bosnie-Herzégovine « souveraine » sur des bases ethniques (d'un « plan » à l'autre, c'est-à-dire au gré des rapports de forces sur le terrain, on est passé des « cantons » ethniques du plan VanceOwen à l'actuelle reconnaissance d'États dans l'État). Milosevic a, bien avant la guerre en Bosnie-Herzégovine, négocié avec Tudjman un dépeçage de la Bosnie relayé sur le terrain par des accords entre milices croates et serbes. Dans les accords secrets, la Krajina a été une des monnaies d'échange : essentielle pour la Croatie, elle est « peu importante » — et militairement trop coûteuse — pour la Serbie. La riche Slavonie orientale, accolée à la Vojvodine et contrôlée par les Serbes est un autre enjeu : il est possible qu'un compromis la maintienne dans les frontières croates, tout en lui accordant une grande autonomie. L'opposition croate estime que la chute et le « nettoyage ethnique » de Vukovar, cette ville typique du mélange yougoslave, était dès le début de la guerre inclue dans ce deal. MILOSEVIC A UTILISÉ le nationalisme et la défense des « intérêts serbes » quand l'alliance avec les courants nationalistes serbes d'extrême droite semblait pouvoir consolider son propre pouvoir. Mais la guerre et les 400 000 réfugiés Serbes auxquels s'ajoutent les nouveaux réfugiés de la Krajina sont de plus en plus impopulaires dans la population de Serbie. Et il était hors de question d'assumer une confrontation totale avec la Croatie pour lui enlever un quart vital de son territoire. La rupture avec les anciens alliés d'extrême droite du parti radical de Vojislav Seselj et l'accord avec Tudjman sont bien plus « payants » au plan intérieur et international. Depuis l'automne 1993, le divorce entre Milosevic et ses anciens alliés s'est accompagné d'un nouveau discours des médias officiels, découvrant les « excès », voire les crimes du « nationalisme extrémiste serbe ».
Il s'est ensuivi de réelles tensions avec les Serbes radicaux de la Krajina qui ont écarté des organes de pouvoir de leur « république » les personnages les plus proches de Milosevic. ouverts à une logique de négociation avec Tudiman. Les radicaux liés à Seselj dominaient donc la Krajina et stimulés par les victoires des troupes du général Mladic, ils ont proclamé au printemps dernier leur unification militaire et politique avec la « république serbe » de Bosnie. N'ayant pas réussi à contrôler la Krajina, la propagande officielle de Belgrade lui a été de plus en plus hostile, alimentant les rancœurs de la population serbe contre ces cousins qui « prenaient la Serbie en otage ». L'offensive éclair de l'armée croate en Krajina s'est produite sans réaction (avec donc l'accord tacite) de Belgrade. L'ARMÉE CROATE avait un feu vert côté serbe. Elle a aussi exploité l'exaspération des opinions mondiales à l'égard les offensives victorieuses des troupes de Karadzic contre les enclaves musulmanes de Zepa et Srebrenica en juillet. Mais elle a aussi bénéficié d'un soutien militaire et politique quasi explicite des États-Unis.
C'est donc la deuxième façon de concevoir la viabilité de la Croatie qui a été choisie : la force qui fait fuir. Le maître d'œuvre de cette politique est le ministre de la Défense de Tudjman, Gojko Susak qui représente l'aile d'extrê me droite du HDZ (parti de Tudjman), puissamment soutenu par l'émigration dont il émane. Or il est directement responsable de la politique de dépeçage de la Bosnie-Herzégovine, de la création de l'Herceg-Bosna en 1992, du soutien militaire apporté aux milices croates du HVO Les réfugiés serbes de la Krajina vont être utilisés pour renforcer la politique de construction des États « ethniquement purs ». En Croatie, le nettoyage ethnique « rampant » des Serbes (plus de trois cent mille en dehors de la Krajina ont fui le pays) que dénonçaient les comités de défense des droits de l'homme en Croatie. ne peut que s'accélérer. Les vraies peurs des Serbes de Croatie qui ont nourri la logique sécessionniste ont toutes les raisons d'être amplifiées, provoquant de nouveaux départs « spontanés ». En Serbie, les nouveaux réfugiés sont une masse de pression pour faire partir les non-Serbes : en Vojvodine (province à majorité serbe mais où vivent de multiples minorités, notamment hongroise, et plus marginalement croate) les échanges de logements sont depuis longtemps « organisés », souvent sous la pression de menaces diverses. Le projet de changer la composition ethnique du Kosovo (à plus de 80 % albanaise), « berceau » du premier État serbe moyenâgeux, a été affiché dès la reprise en main de la province par les autorités serbes. Et les réfugiés de Bosnie et de Croatie ont été depuis longtemps incités à venir occuper les logements et emplois dont les Albanais ont été purgés. Mais la réalité albanaise demeure massive, en dépit des purges, des licenciements ethniques, des harcèle-
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100 km HERHE GOVINE MER
ADRIATIQUE ments policiers, des départs nombreux à l'étranger. Une société parallèle albanaise fonctionne de facto, avec ses institutions scolaires et politiques clandestines. Malgré leur situation précaire, les centaines de réfugiés serbes de Serbie, incités matériellement à venir occuper les emplois et appartements albanais, ont généralement refusé de le faire : le Kosovo était sans doute « le berceau » du premier État serbe moyenâgeux et le lieu symbolique de batailles historiques du XIVE siècle, mais il est depuis longtemps une zone de peuplement albanais — de surcroît, une région pauvre. Autant de raisons qui expliquent les réticences de Serbes qui n'ont jamais habité là. On a vu à la télévision les trains amenant les réfugiés de la Krajina. entrer en gare au Kosovo, sous les applaudissements des comités d'accueil serbes, mais les réfugiés refuser de descendre du train. La question du Kosovo reste entière Mais la grande masse des réfugiés dont la Serbie ne veut plus, sera donc vouée à venir prendre la place des populations non serbes « nettoyées » de la Republika Srpska. Telle est l'inexorable logique des « plans de partage » de la Bosnie-HerzéMAIS, SI BELGRADE ET ZAGREB ont joué un rôle essentiel dans ses plans, la guerre n'est pas seulement guerre d'agression extérieure. Elle est aussi et de plus en plus guerre civile opposant non pas des forces « occupantes » et des Bosniaques, mais des Serbes et des Croates de Bosnie sécessionnistes, d'un côté ; et de l'autre, un ensemble composite qui voudrait le maintien de la Bosnie-Herzégovine. Oscil-
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ADRIATIQUE lant entre la logique du découpage ou la lutte pour le maintien de l'État se situe le courant islamiste. Le SDA tend à truster l'essentiel du pouvoir réel. Mais il est une réalité composite et divisée que seule la guerre maintient ensemble. Cette division sans être totalement transparente en ces temps de guerre et dans un parti non démocratique, apparaît publiquement périodiquement. Elle recouvre en gros une aile laïque et une aile islamiste. L'armée bosniaque est évidemment partagée entre tous les courants politiques. Elle est dominée par le SDA, mais pas nécessairement par l'aile islamiste - sauf autour de Zenica, il semble plutôt que ce soit le Premier ministre Haris Siladjic qui y soit le plus populaire. Le pourcentage (évidemment massivement majoritaire) de Musulmans au sens ethnico-national, recouvre des réalités identitaires et politiques très différentes. LA PREMIERE REFLETE la sécularisation et la dimension ethnico-nationale de la communauté musulmane. Le Premier ministre Haris Silajdzic, plus populaire aujourd'hui que le président Alija Izetbegovic, incarne ce courant, hostile à la mise en place d'un État musulman. Tout conflit sur les deux fronts (pendant la guerre croato-musulmane, par exemple) renforce le courant favorable à un État musulman. Au contraire, la mise en place de la Fédération croato-bosniaque a porté la marque de celui qui en est devenu premier ministre — Haris Siladzic. Les accords actuels sont lourds de plusieurs dynamiques dont l'issue n'est pas encore tranchée. Tout en cherchant à assurer une hégémonie politique au SDA, l'aile Silajdzic a besoin d'alliance avec les autres partis, non nationalistes, qui la soutienne. D'autant qu'une partie importante de la communauté des Musulmans ne se reconnaît pas dans une identité ethnico-nationale pour eux dépassée, mais dans une citoyenneté plus ouverte aux mélanges. Car dans ce SDA, laïc, s'exprime sans nul doute un « nationalisme » musulman qui, consolidé par le dépeçage serbo-croate de la Bosnie, tend à considérer que le seul peuple réellement bosniaque est celui des Musulmans (dits « Bosniaki »). LE DEUXIEME COURANT, islamiste est par essence moins attaché à l'État bosniaque en tant que tel. Izetbegovic en fait partie. Sa Déclaration islamiste de 1970 qu'on a tant utilisée pour assimiler le gouvernement et l'État bosniaque à un État musulman, exprime sans aucun doute des convictions profondes et de longue date en faveur d'un Islam qui structure toute la vie et s'empare de l'État. Mais il s'y exprime aussi, contre ceux qui voient dans la lecture du Coran la réponse à tout, une grande valorisation de la science, de l'éducation et de l'étude des expériences de sociétés différentes construites dans le monde. L'Islam, dit-il dans ce texte, doit gagner les consciences et non pas être imposé par un coup d'Etat quand on est minoritaire dans la société. Mais il n'hésite pas à utiliser ses fonctions, le pouvoir d'Etat , et les fonds de pays islamistes pour oeuvrer à l'islamisation des Musulmans. Il oscille depuis le début de la guerre entre deux stratégies politiques pour réaliser ces objectifs: soit accepter le partage ethnique de la Bosnie pour avoir un État musulman où dominerait plus vite l'Islam. Soit poursuivre l'objectif de
(ré)islamisation des Musulmans au sein d'une Bosnie-Herzégovine laïque et maintenue dans ses frontières, mais structurée sur la base de communautés séparées, s'appuyant sur les traditions du passé encore vivantes dans les campagnes.
Mais il existe une deuxième Bosnie-Herzégovine, celle du mélange, qui continue à se débattre contre tout ce qui l'étouffe et la détruit : elle est fondamentalement urbaine, appuyée sur ceux et celles qui se revendiquent d'une citoyenneté multi-culturelle, qu'ils/elles soient d'origine serbe, croate ou musulmane. C'est une réalité prédominante à Tuzla, ville à majorité musulmane. Leurs votes se sont portés aux élections en faveur des partis définis sur des bases politiques, non nationalistes — majoritaires à Tuzla (libéraux, socialistes, sociaux-démocrates tous issus des anciennes organisations communistes). Ces Bosniaques-là, de toutes origines, participent à la vie politique de la Fédération croato-bosniaque. Ils le font dans le cadre de partis d'opposition représentés au Parlement, mais aussi de Forums de citoyens et de « Conseils civiques » serbes et croates opposés aux partis nationalistes, organisés dans plusieurs villes et reliés entre eux. Des personnalités de ces courants siègent à la Présidence bosniaque — quatre d'entre eux ont dénoncé publiquement il y a quelques mois les tendances à l'islamisation de l'armée autour de Zenica, démontrant ce faisant que ces tendances peuvent toujours être combattues. Par contre ils n'ont pas voulu participer au gouvernement, tirant un bilan négatif du peu de poids qu'ils y ont eu dans la première période de la guerre.
Malheureusement, on ne peut parler pour l'instant, de mouvements sociaux ou syndicaux organisant les travailleurs de
hljeb pecivo. lepine toutes nationalités et cherchant des soutiens dans les république voisines contre toutes les politiques socialement et humainement réactionnaires. De tels mouvements sont pour l'instant étouffés par la logique de la guerre et par les idéologies qui y dominent. C'est évidemment là un enjeu important de la période à venir auquel doivent s'atteler les campagnes de soutien internationaliste, comme celle d'International Workers Aid en faveur de Tuzla. QUEL SERA LE COMPORTEMENT de l'armée — et du gouvernement bosniaque qui lui donne des consignes — sur les territoires conquis sur les forces de Mladic ? Quelle sera aussi la ligne suivie par les forces armées croates : celle d'une Grande Croatie, à la fois anti-serbe et très vite anti-musulmane ? Celle d'une alliance pour la consolidation de la fédération croato-bosniaque, mais dans un sens antiserbe ? Ou encore celle de courants fidèles à la tradition de vie en commun des divers peuples bosniaques ? La peur et la fuite des populations serbes face aux avancées de la coalition croato-bosniaque sont des réflexes inévitables: la peur des représailles est sûrement d'autant plus forte que toute la stratégie des milices tchetniks a été d'impliquer autant que possible les populations elles-mêmes dans la violence.
Mais il faut rappeler ce que fut la logique de cette guerre — au moment où ses objectifs sont en passe d'être accomplis. Quelles qu'en aient été les causes et les responsables, la crise de la Fédération yougoslave a consolidé les courants favorables à la construction d'États-nations sur des bases ethniques, en Slovénie, en Croatie et en Serbie — la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine se battant désespérément pour trouver un compromis maintenant une forme de Yougoslavie, jusqu'au fait accompli des déclarations d'indépendance. Le pouvoir et les courants nationalistes serbes ont préconisé une Yougoslavie fédéraliste ne reconnaissant pas la souverainté des républiques — et n'acceptaient de confédération d'État qu'après redécoupage des frontières : ils considéraient donc, dès avant la guerre le déplacement massif de populations comme l'inévitable mécanisme visant à tracer des « frontières ethniques » à la place des « frontières artificielles » des républiques — quitte à supprimer ce faisant, ce qu'ils considèrent comme des républiques « artificielles », (la Bosnie-Herzégovine — voire la Macédoine — et, selon une logique d'apsorption, le Monténégro) ou des « nations artificielles », musulmane, pire « bosniaque » (macédonienne, monténégrine). Ce fut un point de convergence et de compromis avec le nationalisme croate, permettant de « régler » les différends serbo-croates de frontières et de pouvoir sur le dos de la Bosnie-Herzégovine. La guerre, après accords secrets Milosevic-Tudjman sur les « cartes », a été le moyen de réaliser par la force ce qui ne pouvait être obtenu par la négociation — parce qu'aucune des populations concernées n'aurait accepté « spontanément » : le déplacement massif. Tudjman a « accepté » Vukovar, comme Milosevic a « accepté » la Krajina et les « concessions » de quelques pourcentages contrôlés par les milices serbes, moyennant la reconnaissance d'un État en Bosnie. On n'obtient pas plus de 4 millions de réfugiés et personnes déplacées sans usage de la force - les précédents ont été de fait soutenus voire organisés
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ADRIATIQUE par les « grandes puissances » à l'issue des guerres. Il est partout prouvé que les populations concernées voulaient chacune rester dans la région où elles avaient vécu en espérant pour leur emploi, leur terre et leur vie que cette région-là serait protégée par le « bon État » (quitte à ce que les voisins se fassent, eux, expulser). Sauf que les Serbes et les Croates avaient un État de référence auquel espérer se rattacher — alors que la seule chance de s'en tirer pour les Musulmans bosniaques dont l'identité est aussi « moins pure » était le maintien de la Bosnie-Herzégovine — le drame est que la difficulté de lutter sur deux fronts à la fois, et sans armes au départ, a poussé les courants dominants de cette communauté soit à compter désespérément sur l'ennemi « secondaire » (croate) contre I'« ennemi principal » (plus fort initialement, serbe) — ou, tout aussi désespérément sur une intervention extérieure. Le seul moyen d'élargir l'espace de résistance à ces deux logiques était le renforcement de l'armée bosniaque. Elle a affaibli la logique de Grande Croatie après six mois de combats, en 1993. Mais elle demeurait tributaire d'un contrôle étroit établi par les « alliés » croates depuis le début de la guerre sur toute aide et tout armement à destination de Sarajevo.
La violence de cette guerre, alimentée par des traumatismes passés, est d'abord due à ses objectifs (et non pas à des haines). Le but visé était le découpage de frontières. La violence était nécessaire avant tout pour faire fuir, propager peur, haine et destruction afin qu'il n'y ait pas
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ADRIATIQUE de retour. Du point de vue des pouvoirs d'État, les critères pour « justifier » les nouvelles frontières ont été cyniques et multiples : majorité ethnique actuelle, majorité ethnique dans un passé plus ou moins lointain, parfois séculaire ; mais en dernier ressort aussi « espace vital » et cohérence territoriale. C'EST POURQUOI, les populations serbes de la Krajina de Croatie, ou celles qui fuient actuellement en provenance de la bordure ouest de la Bosnie, le long de la Croatie sont, comme les populations croates et musulmanes les victimes de ces découpages au sommet. Les pouvoirs serbes et croates en sont les principaux responsables.
Elles sont évidemment aussi victimes, comme le furent les populations croates et musulmanes « nettoyées » à Banja Luka ou Prijedor, du rapport de forces militaires sur le terrain. Hier l'armée serbo-yougoslave aidait puissamment les forces armées de Karadzic. Aujourd'hui le pouvoir de Belgrade « organise » le découpage des frontières au détriment de quelques pourcentages contrôlés par les Serbes (en Croatie et en Bosnie). De plus, l'armée croate (réarmée notamment par l'Allemagne et les Etats-Unis) et l'armée bosniaque (qui n'existait tout simplement pas lorsque Aljia Izetbegovic est arrivé au pouvoir) sont capables d'infliger des défaites - échappant éventuellement aux accords de sommet. C'est ce dont s'inquiètent les grandes puissances. Car les frappes aériennes de l'OTAN visaient à affaiblir, pas à anéantir le dispositif militaire serbe — sur la base d'un accord préalable Milosevic. Les frappes de l'OTAN auraient été aussi symboliques que les précédentes, sans la garantie d'un accord du côté serbe. Parce qu'aucun des gouvernements occidentaux ne veut entrer en guerre avec la Serbie. Le but était un affaiblissement de l'aile radicale du nationalisme serbe (en s'appuyant sur Milosevic et sur un rapport de forces militaire croato/bosniaque), tout en s'opposant à l'aile radicale du nationalisme musulman (en s'appuyant sur un accord Milosevic/Tudjman). Les frappes « musclées » visaient à faire passer la pilule, tant du côté de Mladic (il faut rendre quelques pourcentages de territoires) que du côté bosniaque (votre survie dépend de l'alliance militaire avec les Croates et de nos propres bombardements, etc.).
Mais une chose est la logique politique de ce jeu de poker menteur, autre chose est le contrôle de ce qui se passe dans les cœurs et sur le terrain. L'effet des bombardements de l'OTAN est pour les populations bosniaques de se sentir enfin aidées. Côté serbe, Maldic a tenu tête sous les bombardements et a obtenu, comme condition du retrait des armes lourdes autour de Sarajevo, qu'il n'y ait pas d'offensive bosniaque dans ce périmètre, et que l'OTAN cesse ses frappes. Ni Mladic ni Karadzic n'ont fait état de victimes civiles en nombre significatif, dues à ces bombardements. Ils avaient tout intérêt à stimuler le nationalisme serbe radical en gonflant ces chiffres-là s'ils existaient. Par contre, les frappes de l'OTAN ont durement frappé les moyens de communication entre forces serbes — contribuant certainement à la déroute actuelle au-delà de ce qui était « planifié ». EN OUTRE, même si on manque pour l'instant de recul et d'informations de terrain, les forces croates (milices du HVO et armée de l'État croate), dans la logique à poigne du ministre de la Défense de Tudjman, ont un appétit de « grande Croatie » qui risque fort, là aussi de « dépasser » les accords au sommet — et très vite, de les opposer à leur « allié bos-
On a pu entendre il y a quelques mois seulement à Sarajevo, dans la bouche d'un Izetbegovic qui sait aussi être humaniste, l'éloge étonnante du comportement des partisans titistes pendant la Seconde Guerre mondiale : la consolidation de leurs victoires dépendait de la capacité à rétablir la confiance entre les communautés déchirées par la guerre contre les courants propageant la haine inter-ethnique. Le revanchisme musulman doit être fort dans la région de l'actuelle offensive bosniaque où toutes les Mosquées ont été détruites et les nettoyages ethniques particulièrement violents — c'est aussi le lieu des pires massacres de Serbes lors de la Seconde Guerre mondiale. Mais la lutte contre cette logique revanchiste est essentielle tant il est vrai que les haines interethniques ne servent que les politiques réactionnaires. FAUT-IL DIRE QU'IL S'AGIT là d'une question centrale pour l'avenir de la Bosnie-Herzégovine. La garantie de pouvoir garder son emploi et sa terre, quelle que soit son identité ethnico-nationale, en est une autre, trop souvent occultée derrière les logiques nationalistes. Il est, plus que jamais, démontré que la défense de ces droits individuels et collectifs ne sera réellement assurée que par la mobilisation des populations concernées contre les gouvernements en place.
Une telle lutte n'a d'efficacité que menée simultanément dans tous les États de l'espace balkanique, tant il est évident qu'il y a un jeu de complice entre les pouvoirs nationalistes — les réfugiés des uns servant de masse de manœuvre aux autres dans leur politique respective de nettoyage ethniques. Il faut œuvrer, à cette échelle, à l'émergence et à la coordination de luttes syndicales de défense de l'emploi indépendamment de la nationalité, aux liens renforcés entre mouvements de femmes, de jeunes, de défense des droits individuels et collectifs contre les nettoyages ethniques.