Face à la crise puis à la guerre en ex-Yougoslavie, il n'y a pas eu de position impérialiste unique et constante. Car il n'y a pas de pétrole en Bosnie, pas d'enjeu stratégique direct. Il faut plutôt parler de cynisme d'État dans la défense pragmatique d'intérêts de grandes
Chacun a, certes, ses alliés privilégiés, ses liens historiques, ses visées dans le partage des influences. Mais, il y a aussi les intérêts communs faisant contrepoids à ces divergences : une certaine volonté d'affirmer le rôle « civilisateur » du Club des riches dans le monde ; celle de trouver des formes de partenariat avec la Russie dans la gestion des crises de l'« après-communisme » ; le refus enfin d'être impliqué dans une guerre dans l'espace balkanique. On ne peut rien comprendre aux « gesticulations » de l'OTAN et de l'ONU en
Bosnie sans voir la contradiction fondamentale de leur politique : jouer un rôle de gendarme, susceptible donc d'intervenir par la force
— sans faire la guerre, et sans perdre d'hommes sur le terrain. C'est le seul point de continuité (que les récents bombardements de puissances. L'OTAN ne modifient aucunement) de prises de position évolutives. DANS UN PREMIER TEMPS, en effet, (jusqu'aux déclarations d'indépendance de juin 1991) les Etats-Unis (le FMI) et les principaux gouvernements européens s'opposèrent aux logiques séparatistes, leur préférant un État fort yougoslave gérant la dette extérieure et s'engageant vers les privatisations : ils soutenaient en 1989 le gouvernement libéral du Croate Ante Markovic,. en conflit avec tous les pouvoirs républicains. C'est lui qui, fort de ses soutiens internationaux, a encouragé l'intervention de l'armée yougoslave en Slovénie — une armée déjà polarisée entre ceux qui voyaient en Markovic une chance de maintenir un Etat yougoslave protégeant leurs privilèges, et ceux qui basculaient vers des objectifs nationalistes serbes. La Slovénie et la Croatie ont très vite recherché du côté allemand et autrichien des soutiens économiques et politiques pour leur indépendance — et elles les ont trouvés, aidées notamment par un puissant lobby croate en Allemagne, une « tradition » historique anti-yougoslave en Allemagne et des liens hérités du passé austro-hongrois de ces deux républiques. Derrière le soutien allemand aux sécessions slovène et croate il y a sans doute eu également l'espoir de voir l'émergence
Le cynisme des
Par Catherine Samary
Paris, 19 septembre 1995 d'une Mitteleuropa comme zone Mark autour de l'Allemagne, à partir des régions les plus développées des anciens pays dits socialistes de l'Europe centrale.
Quoi qu'il en soit, l'Allemagne mit ses « partenaires » devant le fait accompli d'une position prise en franc tireur. Les impératifs de la construction européenne ont donc forcé les autres puissances européennes, notamment France et GrandeBretagne à faire front commun — au moins formellement : elles embrayèrent donc le pas sur la reconnaissance de l'indépendance de la Slovénie et de la Croatie, puis de la Bosnie-Herzégovine en dépit des avis défavorables de la Commission Badinter (1). La logique prédominante des négociateurs français et britanniques face à la guerre en Bosnie-Herzégovine a été de chercher un contrepoids serbe à l'influence de l'Allemagne et de miser sur l'alliance croato-serbe (Milosevic-Tudjman) pour établir un « ordre » régional ; l'Allemagne a été tributaire des doubles langages de la politique croate oscillant entre l'alliance croato-musulmane anti-serbe et celle avec Milosevic. Elle s'est récemment, souvent, alignée sur les prises de position des Etats-Unis — évoluant eux-mêmes dans le temps.
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ERZEGOVINE
Les États-Unis sont en effet d'abord restés extérieurs à ce qu'ils considéraient comme une affaire européenne — ravis de constater les difficultés de la politique « commune » européenne. Ils ont cherché ensuite à poursuivre plusieurs objectifs simultanés : se placer en défenseurs des Musulmans pour répondre aux pressions d'une opinion publique émue par les images d'obus ensanglantant les marchés de Sarajevo ; être en bonne position, via la Turquie dans les enjeux régionaux ; mais aussi répondre à cette autre partie de l'opinion publique traumatisée par le syndrome vietnamien et les échecs en Somalie, et donc ne pas s'impliquer dans la guerre. Clinton trouva alors dans le mot d'ordre de levée de l'embargo en faveur de l'armée bosniaque le moyen de synthétiser tous ces objectifs : s'engager du côté musulman, sans s'engager vraiment ; tenir des propos de justice et de morale tout en critiquant les plans européens « entérinant les nettoyages eth-
1) Commission désignée par le nom de son président, formée de juristes chargés par la Communauté européenne d'étudier le dossier des Etats demandant à être reconnus. Elle donna un avis favorable pour la Slovénie et la Macédoine. Elle émit des réticences sur la Croatie estimant que des garanties pratiques sur le sort des Serbes n'y étaient pas assurées. Son jugement était négatif quant à la Bosnie-Herzégovine vu l'état de crise constitutionnelle ouverte du pays.
• Zagreb HEDTECOWNE MER
ADRIATIQUE niques des agresseurs ». Il a misé initialement sur une alliance croato-musulmane anti-serbe en s'appuyant sur l'aile laïque et pro-américaine du SDA, incarnée dans l'actuel premier ministre Haris Silajdzic. La mise en place de la Fédération croatobosniaque au printemps 1994, l'armement de cette coalition et les propositions de frappes aériennes de l'OTAN contre des cibles bosno-serbes devaient aider à la modification des rapports de forces sur le terrain. Mais on a vu ensuite Clinton changer de position : il se trouvait sous le feu de critiques et pressions des Européens exigeant qu'il fasse cause commune en Bosnie avec leurs logiques de « règlement politique » du conflit. Il accepta la mise en place du « groupe de contact » (incluant France, Grande-Bretagne, Allemagne, Russie et États-Unis) visant à harmoniser des positions discordantes. Il renonça alors au mot d'ordre de levée de l'embargo sur les armes en faveur des Bosniaques. La levée unilatérale de cet embargo aurait en effet signifié l'échec final des « plans de paix » européens et le retrait de la FORPRONU de Bosnie, directement menacée de représailles. Les négociateurs européens reprochaient aux États-Unis de bloquer leur processus de négociations et de mettre en danger leurs propres troupes engagées au sol. Ils s'opposaient pour les mêmes raisons aux frappes aériennes — la prise en otage des troupes de la FORPRONU par les bosno-serbes conforta leurs craintes. Ils exigeaient en outre des États-Unis. au cas d'une levée unilatérale de l'embargo sur les armes, qu'ils
« Nouvelles » propositions américaines : elles reprennent le projet du groupe de cinq
(51 %-49 %). S'y ajoutent : une reconnaissance par le gouvernement bosniaque de la Republika Srpska; la reconnaissance par la Fédération serbo-monténégrine de la Bosnie-Herzégovine dans ses frontières ; les possibilités de liens de chaque unité de la Bosnie-Herzégovine avec la Serbie et la Croatie voisines.
envoient des troupes sur le terrain pour assurer le désengagement onusien. LA NOUVELLE MAJORITÉ républicaine dans la Chambre des représentants et au Sénat allait faire de la Bosnie le terrain de son opposition à Clinton et une affaire intérieure américaine : elle votait majoritairement en faveur de la levée de l'embargo sur les armes à destination des Bosniaques, se heurtant au veto présidentiel. Les offensives des forces bosno-serbes de Karadzic contre les « zones » dites « de sécurité » de Zepa et Srebrenica en juillet, déconsidéraient plus que jamais les promesses de l'ONU, de l'OTAN et avec elles celles des Etats-Unis, de protéger les populations assiégées. La chute de ces enclaves musulmanes et les images de tueries ou de détresse des populations « nettoyées » auxquelles on refuse les moyens de se défendre, ne pouvaient qu'accroître le déclin de popularité de Clinton dans l'opinion publique américaine. Mais elles déchaînaient aussi la colère du monde musulman où l'on perçoit de plus en plus comme politique anti-musulmane le soutien à l'intervention russe en Tchétchénie ou l'abandon des Musulmans bosniaques, tranchant avec la guerre et le boycott contre l'Irak. Deux téléthons organisés fin juillet en Jordanie puis dans les Emirats arabes ont permis de rassembler respectivement 7 et 43 millions de dollars et des tonnes d'aide en nature témoignant de l'émotion et de la solidarité des populations musulmanes de plusieurs pays. Le veto de Clinton risquait fort d'être levé en septembre lors d'un nouveau vote de la Chambre des représentants, sans parler de son déclin de popularité à la veille de prochaines échéances électorales.
L'offensive diplomatique, puis militaire, américaine depuis l'été se comprend dans ce contexte. Son objectif était d'obtenir à tout prix et très vite un succès diplomatique qui relativise la question de l'embargo sur les armes et renforce la position de Clinton face à ses adversaires. Il fallait donc un « nouveau plan » , suffisamment crédible, même s'il devait s'appuyer, comme les plans européens jusque là décriés sur une alliance Milosevic-Tudjman et sur un plan de partage ethnique de la Bosnie. L'OFFENSIVE DE L'ARMÉE croate contre la Krajina dominée par les Serbes sécessionnistes s'appuyait sur un feu vert de Belgrade, mais aussi sur l'armement et le feu vert venant des États-Unis. Le « langage de la fermeté » censé accompagner les bombardements spectaculaires du mois de septembre n'ont en rien remis en cause les objectifs politiques des milices de Karadzic. Jamais les « plans de paix » antérieurs n'avaient reconnu la « république serbe » comme État dans l'Etat, ayant sa propre constitution, sa force armée, sa monnaie et ses liens propres à la Serbie voisine. Les « nouveaux plans » reproduisent ceux du « groupe de contact » avec encore plus de cynisme dans le découpage des Etats : derrière les pourcentages, il faut des territoires cohérents (donc sans enclaves indéfendables), même si on renonce désormais explicitement aux critères « d'attribution » des divers cantons sur la base de majorités ethniques : la peau de léopard de la Bosnie-Herzégovine et la « realpolitik » auront eu gain de cause sur les grands discours. RESTENT L'OTAN et la Force de réaction rapide (FRR) contournant les lenteurs de la prise de décision onusienne — au grand bénéfice de Clinton et de Chirac. Celui-ci peut se permettre, comme le faisait hier Clinton envers les Européens, de belles phrases contre « l'agresseur serbe » et en faveur « de la Bosnie-Herzégovine multi-ethnique » alors que, sur le fond, le partage ethnique de la Bosnie « souveraine » est plus que jamais « organisé », politiquement et militairement. La Russie s'est affligée des frappes de l'OTAN et de la FFR non pas parce qu'elle s'inquiéterait réellement d'un soi-disant « génocide anti-serbe » mené par l'OTAN (comme on le dit dans la presse moscovite) : elle veut seulement qu'on tienne compte, un tant soit peu, de ses prétentions de grande puissance. Mais sa marginalisation reflète une impuissance réelle à peser sur les événements. La présence symbolique de ses troupes sera peut-être la façon de la réinsérer dans le jeu diplomatique en sauvant sa face — et celle des Bosno-Serbes évacuant une partie de leurs armements sous condition de présence russe. Mais il y a aussi en substance un deal entre les États-Unis et la Russie : les premiers reconnaissent que la Tchétchénie est une « affaire intérieure russe » — la seconde acceptera les plans américains en Bosnie.
L'ONU sort particulièrement déconsidérée de l'affaire. Malheureusement, ce discrédit se fait au bénéfice d'une logique militariste légitimant comme jamais auparavant une conception de l'OTAN comme bras armé de l'ONU, ou « gendarme du monde civilisé », avec les États-Unis en Bosnie est évidente : les principaux mouvements d'opinion et de mobilisation contre les nettoyages ethniques y voient le moyen de faire taire les obus qui bombardent Sarajevo et de mettre fin à la
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ERZEGOVINE
CHOATIE MERZEGOVIE Dubrovn MER
ADRIATIQUE guerre, de surcroît, il y a le sentiment que cette intervention pourrait désarmer les forces en présence — même des courants pacifistes s'engouffrent donc dans cette logique. Enfin, la médiatisation de la guerre en montre la violence la plus visible depuis le début des conflits : celle des forces nationalistes serbes. Cette visibilité est, certes, aussi le résultat de points de vue « antiserbe » — et bien des va-t-en guerre n'ont pas hésité à proposer aussi des bombardements de « MilosevicHitler ». Mais on ne peut répondre efficacement à ces pressions (c'est-à-dire convaincre des gens dont la fibre antiimpérialiste est, pour le moins, aujourd'hui très faible) par des slogans abstraits « anti-impérialistes », encore moins évidement par un point de vue « pro-serbe » qui ne dénoncerait pas les courants d'extrême-droite avec lesquels Miloservic a joué à l'apprenti sorcier. Il faut s'indigner avec tous ceux qui refusent les nettoyages ethniques en ayant pour principe de dénoncer ces politiques partout où elles se mènent, et non pas dans un seul « camp », et il faut s'opposer aux interventions de l'OTAN en montrant les logiques cyniques qu'elles recouvrent et l'incapacité où elles sont de combattre - donc a fortiori de mettre en échec — les politiques réactionnaires. C'est cette défiance systématique envers ces politiques d'État, au profil de liens multiples et internationalistes avec les populations concernées qu'il faut contribuer à développer.
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