Inprecor 1974–2004

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LIVRES DU MOIS

Le passé d'une illusion

· Inprecor n° 395, octobre 1995 · p. 35 · 842 mots

Stalinisme

LE PASSE D'UNE ILLUSION ; Essai sur l'idée communiste au XXe siècle ; de François FURET 1995 . Robert Laffont-CalmannLevy Le gros livre que l'historien de la Révolution française François Furet vient de consacrer à « l'illusion communiste » a pour mérite principal de rassembler tous les poncifs que le sujet a généré depuis la révolution russe. L'auteur cite abondamment ses devanciers, ce qui donne par moment à son travail l'aspect d'une véritable compilation : c'est d'ailleurs son principal intérêt car un non-spécialiste n'a ni le temps, ni la possibilité de consulter la vaste littérature sur ce sujet. Remarquons cependant que les lectures de Furet sont quelque peu orientées car la portion congrue est réservée aux premiers véritables adversaires du stalinisme : les militants de l'Opposition de gauche. Alors que Pierre Pascal (un des membres du petit groupe des communistes français à Moscou en 1918) a droit à 8 pages et Boris Souvarine à 10, Trotsky doit se contenter de rares paragraphes où ses qualités personnelles sont toujours contrebalancées par son aveuglement politique (« Trotsky, jamais en reste d'une erreur », p.173, « Au pouvoir, il n'avait jamais été en retard d'une mesure terroriste », p. 145 ). Victor Serge est cité à plusieurs reprises, alors qu'il méritait bien davantage et Rakovskı qui a écrit sa prophétique « Lettre sur les dangers professionnels du pouvoir » (1928) n'est pas mentionné. Il semble même que Furet n'ait jamais lu La révolution trahie que Trotsky écrivit en 1936 et qui envisageait déjà la possibilité d'une restauration capitaliste en Union-Soviétique. Sa lecture lui aurait peut-être évité de toujours caricaturer les positions des adversaires qu'il pourfend en ayant recours à la vieille technique de l'amalgame. A le lire, on a l'impression qu'en dehors des écrivains de droite ou des universitaires, abondamment cités, aucun « marxiste » n'a jamais eu l'audace de noter les ressemblances entre le « communisme » stalinien, (qu'il n'appelle jamais « stalinisme » mais communisme ou encore bolchévisme) et le fascisme. Or, dans La révolution trahie, Trotsky parle déjà du « régime totalitaire » soviétique et affirme qu'en dépit de la profonde différence de leurs bases sociales, le stalinisme et le fascisme sont des phénomènes symétriques. Par bien des traits ils se ressemblent d'une façon accablante. Evidemment la base sociale, soulignée par Trotsky, n'a aucun intérêt pour notre historien puisqu'il n'y a rien de plus incompatible avec une explication de type marxiste, y compris dans ce qu'elle compte, en d'autres cas de vrai, « que les dictatures inédites du XXE siécle ». Et à nouveau notre auteur de se gausser des marxistes et des antifascistes influencés par eux, qui font de Mussolini et de Hitler « les marionnettes du Capital ». Après leur avoir attribué les profondes pensées de Staline, Dimitrov et Thorez, Furet ne consacre qu'une petite note de bas de page aux superbes textes que Trotsky consacra à l'Allemagne entre 1930 et 1933 (« la part la plus lucide » de se écrits en exil) et il n'a pas entendu parler des ouvrages classiques de Daniel Guérin écrits en 1933 et 1936. Aucun véritable marxiste (c'est-à-dire communiste anti-stalinien), n'a jamais défendu une définition aussi caricaturale du fascisme. Là encore, François Furet pratique l'amalgame, procédé qu'il avait du assimiler au début des années 50, en même temps que l'auteur de ces lignes, quand ils participaient ensemble au Comité de rédaction de Clarté, le journal des étudiants communistes ou encore à la Commission fédé rale étudiante du PCF, sous la houlette de la future Annie Kriegel L'analyse (si l'on peut dire) de la Révolution russe, ou plutôt des passions qu'elle a déchaînées, est celle de la droite classique et des ex-nomenklaturistes reconvertis du type Volkogonov. Vers 1880, Friedrich Engels polémiqua avec un professeur de l'Université de Berlin, Eugen Dühring, qui venait de se convertir au socialisme en présentant une théorie complète qui prétendait écraser le matérialisme historique de Marxs. Engels lui répondit par un mordant M.E.Dühring bouleverse la science. C'est longtemps après avoir perdu ses illusions et s'être converti, lui, au libéralisme que F.Furet retrouve les accents de M.E.Dühring pour fustiger les adeptes de Marx. Il est vrai que, contrairement à son pré decesseur, il s'est facilité la tâche en prenant essentiellement pour cible non pas ceux qui luttèrent pour faire triompher les idées du Manifeste communiste de 1848 mais bien les staliniens qui les massacrèrent. Et puisqu'il invoque la grande figure de Rosa Luxembourg et sa dernière brochure sur la révolution russe, montrant « le gouffre qui la sépare déjà de Lénine au pouvoir depuis quelques mois », nous nous permettrons de rappeller comment elle la conclut après avoir formulé toute une série de sérieuses critiques sur la politique bolchevique : « Les bolcheviks ont montré qu'ils peuvent tout ce qu'un parti vraiment révolutionnaire est en état de donner dans les limites des possibilités historiques. Ils ne doivent pas vouloir faire des miracles » Pour notre part, nous agirons de telle sorte qu'après le naufrage, depuis longtemps prévu, de sa caricature stalinienne, « l'illusion communiste » retrouve une nouvelle jeunesse.

Jean-Michel KRIVINE

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