L'ampleur de la grève du 10 octobre dans les services publics témoigne du réveil du mouvement social en France. Elle contribue à saper un peu plus le crédit du président
Jacques Chirac et à fragiliser le gouvernement d'Alain Juppé. Les suites à donner à cette journée sont débattues par les organisations syndicales.
Evariste Liegenfal LES DÉCLARATIONS INTEMPESTIVES du gouvernement, sa volonté affirmée d'imposer le gel des salaires des fonctionnaires pour l'année 1996, ont excédé les salariés de l'Etat, des services publics et provoqué l'unité des sept fédérations de fonctionnaires : le bloc des quatre fédérations « réformistes », pourtant peu promptes à se montrer combatives — bloc constitué de la CFDT, de la CFTC, de la CGC et de l'UNSA, union de syndicats autonomes (dont la FEN dans l'éducation, la FASP, fédération autonome des syndicats de police...) - ne pouvait laisser complètement le terrain de la riposte à la CGT, à FO et à la FSU. D'autant que des élections professionnelles vont se dérouler fin octobre à La Poste, aux Télécoms, dans les fonctions publiques territoriale et hospitalière. Après la constitution de ce front syndical unitaire et l'annonce d'une journée de grève, le gouvernement avait encore la possibilité de désamorcer la grève. Il n'a pas saisi les opportunités qui lui étaient offertes. Tout au contraire, il a redoublé ses attaques injurieuses contre les fonctionnaires. S'il n'a pas essayé de rompre l'unité retrouvée des organisations syndicales, c'est sans doute qu'il a sous-estimé l'impact que pouvait avoir une grève générale dans la fonction publique. Peut-être a-t-il aussi pensé ne pas pouvoir éviter une confrontation avec les salariés et décidé de montrer à cette occasion sa fermeté à poursuivre sa politique, malgré la contestation sociale. Sa volonté de réduire les dépenses publiques pour satisfaire les marchés financiers et préparer l'Union monétaire à la sauce Maastricht, le contraint à se trouver durablement en porte-à-faux par rapport aux déclarations électorales du candidat Chirac et surtout à s'affronter avec le mouvement social. Le prix à payer, pour le président et son gouvernement, est une perte de popularité sans précédent. Les déclarations agressives, les bévues et le lot quotidien de minables corruptions, viennent renforcer la crise de cette équipe gouvernementale et attiser la colère de ses salariés. Ainsi les attaques contre les fonctionnaires, ces « nouveaux
France
nantis », ont-elles fait long feu et — paradoxe — renforcé la compréhension, la sympathie envers la grève. Un sondage, publié par Le Parisien du 10 octobre, est à cet égard intéressant : 57 % des Français « soutenaient » ou exprimaient de la « sympathie à l'égard de la grève des salariés du service public qui protestent contre le gel des salaires pour 1996 » (ainsi était libellée la question), contre 26 % qui se déclaraient « assez opposés » ou « hostiles ». Restent 15 % qui sont « indifférents » et 2 % qui ne se prononcent pas. Fait notable : les chômeurs interrogés s'avéraient un peu plus favorables encore (58 % « soutien ou sympathie » contre 20 % seulement « opposés ou hostiles »). LA COUPURE TANT REDOUTÉE par une partie du mouvement syndical entre fonctionnaires, salariés et chômeurs ne s'est donc pas manifestée. La question de l'emploi était d'ailleurs au centre des préoccupations des grévistes et les mots d'ordre dans les manifestations en témoignaient largement. La situation de l'emploi s'est en effet partout dégradée dans les services publics, l'État menant une politique systématique de précarisation de Temploi : temps partiels, contrats à durée déterminée, contrats Emploi-Solidarité, personnels hors statut, vaca» taires. Si la question salariale fut l'élément qui a déclenché la riposte et obligé les organisations syndicales à réagir unitairement, les motivations des salariés du secteur public en grève étaient plus profondes : l'emploi, le rejet de l'arrogance gouvernementale et des facteurs liés aux différents secteurs. Ainsi, les menaces de plus en plus lourdes de privatisation de France-Télécom ont-elles poussé plus de 70% des salariés à la grève. Si plus de deux enseignants sur trois étaient en grève, c'est que les conditions d'emploi et de travail, dans l'éducation nationale, se dégradent, le gouvernement voulant effacer le rapport de forces de l'immense manifestation laïque du 16 janvier 1994. L'école responsable du chômage, ce vieux discours, injuste et faux, tant de fois resservi, excède parti-
culièrement les personnels de l'éducation qui ont conscience d'assumer leur rôle social d'éducateurs sans les moyens de combattre les inégalités.
L'ENSEMBLE DE CES FACTEURS explique l'ampleur du mouvement, qui a surpris : plus de deux millions de grévistes, les grandes villes paralysées, des centaines de milliers de manifestants dans des cortèges animés, combatifs, scandant ou chantant des mots d'ordre contre la politique gouvernementale ou directement contre le gouvernement.
L'élan unitaire a aussi manifesté dans la rue une volonté de solidarité de tous les salariés, d'un lien à tisser entre agents et usagers du service public. Dans le mot d'ordre tant repris
« augmentation, augmentation pour tous », ce « pour tous » tonique disait cette volonté de rassembler tous les travailleurs dans un combat commun.
Les manifestations ont par ailleurs témoigné des recompositions à l'œuvre dans le mouvement syndical. Depuis la création de SUD à la Poste et aux Télécoms, du CRC Santé, par les exclus de la CFDT, depuis la confirmation d'organisations non confédérées telles le SNUI des impôts, depuis le rassemblement des exclus de feu la FEN dans une nouvelle fédération pluraliste, la Fédération syndicale unitaire (FSU) devenue en moins d'un an majoritaire dans le secteur
Education, l'on n'avait pas mesuré dans la rue l'importance de ces transformations. Le bloc des quatre organisyndicales sations réformistes, quoique minoritaire dans le vote des personnels, occupe encore la majorité des sièges dans les organismes de concertation, au Conseil supérieur de la fonction publique notamment, grâce à la complaisance du gouvernement précédent d'Edouard Balladur.
Pour la manifestation parisienne, la proposition de la CGT et de la FSU d'organiser des cortèges unitaires par secteur étant rejetée, chaque fédération a défilé sous ses propres bannières. Résultat : les quatre fédérations « réformistes » n'ont pu compter que sur un manifestant sur cinq dans cette imposante manifestation qui s'est étirée de la Bastille à Saint-Augustin. La CGT, première incontestée, avait fortement mobilisé. Elle était suivie, en nombre, par la FSU dont le cortège très animé, haut en couleur, attirait l'attention. Le groupe des dix, avec SUD,
CRC et SNUI, fermait la marche dans une importante et dynamique fin de manifestation. Ce poids des cortèges combatifs n'est pas sans importance pour la suite.
LA SUITE? IL N'EST PAS SUR, TOUT D'ABORD, que l'unité de toutes les fédérations puisse être préservée.
La CGT, FO, la FSU — le groupe des dix, non invité aux réunions unitaires, est sur la même orientation — appellent,
FRANCE * après le 10 octobre, à une riposte plus dure sur l'ensemble des dossiers (emploi, salaires, protection sociale). Sur la question salariale, ils continuent d'exiger la levée du gel pour 1996 et l'ouverture de négociations immédiates.
De leur côté, les quatre fédérations « réformistes » attendent manitestement que le gouvernement fasse un geste. Celui-ci est donc en mesure de diviser le front syndical sur cette question des salaires, ce à quoi Jean Puech, le ministre de la
Fonction publique, semble bien vouloir s'employer : il proposerait des négociations au deuxième trimestre de 1996.
Sur ce terrain, les manœuvres, grandes ou petites, ne font que commencer.
Par contre, alors que les discussions sur l'avenir de la protection sociale commencent à peine, le gouvernement vient de décréter la rigueur dans le secteur de la Santé : les dépenses des hôpitaux ne devront pas augmenter de plus de 2,1 % l'année prochaine (moins que l'inflation projetée)
et le forfait que doivent payer les malades hospitalisés passe de 55 F à 70 F par jour, alors que, souligne Le Monde, « Monsieur Juppé ne cesse de répéter que certaines
L'élan unitaire réformes ne peuvent être conduites à la hussarde, mais doivent l'être dans la concertation ». Maladresse — une de plus — ou volonté délibérée de montrer qu'on peut imposer une décision impopulaire — une de plus — à des partenaires sociaux » pourtant mobilisés?
Le Premier ministre sort à peine des turbulences suscitées par le scandale de son appartement que la ville de Paris
- c'est-à-dire lui même - lui avait fort généreusement alloué ; il se proposait, parait-il, de reconquérir l'opinion. Le Monde commente sobrement : « la nouvelle stratégie, à peine définie, se révèle d'une brutalité inattendue ».
Elle va provoquer, à n'en point douter, la riposte syndicale.
A défaut de l'unité de tous, dans le sillage du 10 octobre, ce pourrait être une réaction commune CGT, FO, FSU, groupe des dix.
Une nouvelle mobilisation — grève, manifestation nationale à Paris — est donc à l'ordre du jour.
Les décisions contre la Santé, les menaces contre la protection sociale, le développement de la précarité nécessitent une riposte interprofessionnelle, préparée par un travail syndical unitaire, la recherche d'objectifs qui unifient et permettent de construire durablement l'unité d'action.