« La vulnérabilité est une houle séculaire, qui a marqué la condition populaire du sceau de l'incertitude, et le plus souvent du malheur » (p. 16). L'ouvrage du sociologue Robert Castel est une passionnante relecture de l'histoire de la constitution du salariat en Europe occidentale, du haut Moyen Age à nos jours. Castel souhaitait au départ «rendre compte de l'incertitude des statuts, de la fragilité du lien social» dans la société d'aujourd hui, comment comprendre le développement massif de « l'exclusion » — terme que Castel critique d'ailleurs comme un fourre-tout trompeur —; comment interpréter les stratégies mises en oeuvre par les élites pour circonscrire et contrôler ce phénomène. Mais il s'est vite rendu compte de deux choses essentielle : on ne peut comprendre la « désaffiliation » — la condition dé ceux qui n'ont plus ni ressources matérielles ni socialisation, qui « dérivent » vers le néant social — sans analyser les formes de l'intégration sociale; et ces formes elles-mêmes résultent d'un long processus historique, la construction du salariat moderne. C'est ce processus que Castel retrace en s'appuyant sur les travaux de nombreux historiens français et étrangers, dans une synthèse convaincante et documentée. Cette « chronique du salariat » montre d'abord comment — sous l'Ancien Régime — le salariat, condition indigne et misérable, était synonyme de dégradation : « être ou tomber dans le salariat c'était s'installer dans la dépendance, être condamné à vivre «au jour la journée», se trouver sous l'emprise du besoin » : le salarié, artisan ruine, paysan chassé des terres communales, fermier que la terre ne nourrit plus,
. D'où d'ailleurs les politiques terribles tout individu récidiviste trouvé sans ressources loin de sa commune d'origine (« sans feu ni lieu »), et en tout cas de le condamner au travail forcé. La constitution d'un marché du travail et l'affirmation des rapports de production capitalistes transforment le statut du salarié mais ne l'améliorent guère : le paupérisme et les ravages du libéralisme sans frein sont terribles. Ce n'est qu'à partir du milieu du XIXe que commencent à s'élaborer, sous l'influence de bourgeois éclairés et surtout des luttes ouvrières, un ensemble de garanties institutionnelles — le droit civil, la législation du travail, la protection sociale, les services publics — qui ont donné au salariat la place centrale dans le svstème social, et l'ont arraché à la malédiction séculaire de la précarité. Mais ce moment historique aura été de courte durée. CASTEL RETRACE DE MANIERE VIVANTE et précise les grands moments de ce processus. Son livre n'est pas sans faiblesses, surtout vers la fin. Bien souvent les meilleurs auteurs perdent de leur lucidité à mesure qu'ils se rapprochent de la situation actuelle : le poids des idées reçues et des conformismes devient alors écrasant, même (surtout) pour les intellectuels. Ainsi Castel n'évite pas un lieu commun de la sociologie française, l'idée chère à Pierre Bourdieu que la « lutte des classes » aurait disparu depuis les années 1950 et 1960 au profit de la « lutte des classements ». Il identifie beaucoup trop rapidement rationalité économique et marché : « une société ne peut pas plus ignorer Le marché que la physique ne peut ignorer la loi de la gravitation universelle ». Les références positives à Alain Minc ou Michel Albert, nos idéologues « libéraux-modernistes », ainsi qu'aux « contraintes impitoyables de l'économie », montrent une incompréhension profonde des racines du mal actuel — la marchandisation généralisée et la libéralisation des mouvements de capitaux qui donnent au capital un pouvoir absolu sur le cours de l'économie. Castel refuse correctement les solutions libérales des « gisements d'emplois » domestiques ou de l'assistance charitable, et veut sauvegarder la « société salariale », « parce qu'elle a réalise un montage inégalé entre travail et protections »; il se prononce en faveur d'un partage du travail et des ressources, pour préserver la société démocratique; mais il compte sur l'Etat, "garant de l'intérêt général, pour le promouvoir. L'histoire qu'il retrace si bien lui-même montre pourtant que, si les opprimés et les exclus ne prennent pas leurs affaires en main, les « élites » ne sont jamais à court d'imagination pour inventer des asiles de travail forcé ou de charité, éventuellement rebaptisés des doux noms « d'insertion » ou « d'allocation universelle ».
Michel Dupont *