Un des nombreux paradoxes qui accompagnent la mort brutale du Premier ministe pra la primere fois de sa el pis place a in gue une minutes apris pacifiste, en chantant le « Chant de la paix », longtemps interdit dans l'armée et sur les radios nationales par ses collègues et disciples.
Par Michel Warschawski Jérusalem, 22 novembre 1995 TOUT S'EST PASSÉ COMME si Rabin avait, inconsciemment, décidé d'être, aux dernières heures de sa vie, le personnage que ses ennemis de droite voulaient lui coller à la beau, bien malgré lui, et contrairement à toute analvse honnête de sa personnalité et de sa politique. La coïncidence entre le discours mensonger et mystificateur de la droite et les dernières images de sa vie, vont faire entrer dans l'histoire d'Israël, le personnage de Rabin-le-héros-de-la-paix, mort pour la paix. Dès à présent, certains des commentateurs israéliens qui n'avaient pas beaucoup d'illusions sur la politique de Rabin, ses objectifs et surtout ses incohérences et ses hésitations, commencent à parler d'un tournant qualitatif qui s'amorçait, quelques semaines avant son assassinat, dans les conceptions politiques, voire même la personnalité, de tions positives à la paix et à la réconciliation. Si le bilan de la vie de Yitshak Rabin, même dans son dernier chapitre, est loin de justifier un Prix Nobel de la Paix, sa mort, par contre, a de bonnes chances d'en devenir une justification posthume. En effet, elle a provoqué un choc majeur dans la population israélienne, et en particulier dans la jeunesse et dans l'ancien mouvement pacifiste qui semblent vouloir se reprendre en main et peser de leur poids, majoritaire, sur les choix politiques, en reprenant la rue à la droite et en légitimant à nouveau un discours modéré et pacifiste. Depuis les accords du Caire, au printemps 1994, le gouvernement a été seul face à une droite qui, même minoritaire, monopolisait la rue et tenait un discours de plus en plus musclé et menaçant. Le mouvement de la paix, qui avait connu ses heures de gloire au début de l'Intifada, a cessé d'être un élément significatif avec la montée de la coalition de centre-gauche au pouvoir, et quitte la scène politique après la signature de la Déclaration de principe en septembre 1993. En face, la droite et surtout les colons, d'abord déboussolés par l'accord israélo-palestinien, reprenaient rapidement confiance face à la démission des forces de la
Etat d'Israël
Rabin
paix, et surtout face au discours ambigu de Yitshak Rabin, toujours prêt à caresser les colons dans le sens du poil. Pourtant, les partis de la droite respectable, et en particulier le Likoud, n'ont pas réussi au cours des deux dernières années à dresser la masse de leur électorat (40 % des votes) contre la politique du gouvernement, ce qui a poussé leurs leaders à se joindre aux colons durs et à l'extrême-droite qui étaient les seuls à se mobiliser, derrière un discours et les slogans qui allaient bien au-delà du programme et de la philosophie du Likoud et du Tsomet. « Après ce soir, l'État d'Israël ne sera jamais plus comme avant, le soir où Yitshak Rabin a été victime d'une provocation intolérable d'une campagne d'incitation et de haine sans précédent » déclarait quelques heures après l'assassinat, le ministre de l'environnement Yossef Sarid, qui ajoutait que quiconque avait participé à une manifestation où quelqu'un avait dénoncé Rabin comme traître à la Patrie, et n'avait pas protesté, devait faire un sérieux examen de conscience et avouer sa part de responsabilité dans le meurtre. CETTE OPINION, LARGEMENT PARTAGÉE par ses collègues du gouvernement, est certainement vraie, mais ne reflète en fait qu'une partie de la vérité. Parce que la res ponsabilité des partis de la coalition gouvernementale et du mouvement pacifiste qui leur est attaché est aussi grave que celle des députés de droite. Comme l'affirmait un des nombreux jeunes qui veillait la semaine dernière à l'endroit où Yigal Amir avait tiré sur le Premier ministre : « Où étions-nous quand on traitait Rabin de traître et de vendu ? On regardait avec satisfaction l'avenir radieux du Nouveau Moyen Orient que nous promettait ce gouvernement mais la rue on la laissait aux colons et aux fascistes ». Or s'il est judicieux de se sentir coupable, la responsabilité première repose sur les dirigeants de la gauche sioniste qui, loin de se mobiliser pour conserver et élargir une opinion publique initialement plutôt favorable aux accords, ont préféré tenter de montrer aux colons et à la droite que Rabin, faisait leur politique avec plus d'efficacité, et que jamais les colons n'avaient été si bien servis et protégés. Ce que cette gauche n'a pas compris c'est que le discours consensuel était dépassé, et que s'ouvrait devant Israël des hoix opposés et une alternative contradictoire, des projet le société différents, des conceptions antagonistes du rap
port à l'État et à ses institutions. Le post-sionisme dont on aime parler depuis quelques années à gauche, s'il est devenu une réalité, c'est à la droite de l'échiquier politique qu'il se place, alors qu'à gauche on essaie, désespérément, de mettre du fard rajeunissant sur la vieille face du sionisme auquel on ajoute un préfixe injustifié. Le dépassement nécessaire du sionisme classique s'est réalisé sous la forme d'un intégrisme « De même que le mouvement national palestinien de l'an 2 000 sera intégriste » avions-nous déclaré il y a un an et demi, lors d'une conférence tenue à Paris, « de même en sera-t-il de la droite israélienne ». La droite traditionnelle disparaît peu à peu de la carte politique, comme l'ont montré toutes les manifestations contre les accords israélo-palestiniens où l'immense majorité des participants étaient des colons religieux dont l'idéologie est un messianisme terroriste et les références, l'exégèse rabbinique et non pas les mythes formateurs du L'intérêt national, mais aussi les pressions d'un électorat horrifié par l'assassinat du Premier ministre, vont obliger les partis de droite à prendre leurs distances tace à l'extrême-droite et à tenter de recréer un climat consensuel sur le respect des règles démocratiques, une modération des termes du débat politique, voire même une acceptation tacite des accords israélo-palestiniens sur la période qui, comme il est facile à démontrer, sont conformes aux positions originelles du Likoud, voire même plus Likoud que le En ce sens, la tâche du gouvernement que Shimon Pères est en train de former est plus facile que celle du gouvernement Rabin, ayant face à lui une opposition en pleine confusion et une opinion publique qui identifie Rabin et son mythe au processus de paix. Si RABIN IS A TRAITOR l'on ajoute le fait que, contrairement à l'ancien premier ministre, Shimon ALL OF THE TERRiTORIES AUST STAY J Pères s'identifie totalement aux objec- MASEER THEI ARABS OUT of ISRAEL tifs et aux mécanismes, y compris le calendrier qui, sans être sacré, reste un élément essentiel pour la bonne 1993 : Manifestation du parti d'extrême-droite, à Jérusalem. marche du processus mis en place à Oslo il y a deux ans, on comprend pourquoi l'Autorité nationale palestinienne n'a aucune raison de craindre le changement à la tête du gouvernement israélien. ›lus fort encore qu'en Israël, ce qui n'est pas peu dire. Car 'image de marque d'Israël comme société stable, unie et respectueuse des règles du jeu démocratique s'est profondément ancrée dans la conscience des Palestiniens des Territoires occupés, et tout phénomène de déstabilisation provoque, dans la communauté palestinienne, un fort sentiment d'insécurité par rapport à l'avenir. Cette crainte d'une déstabilisation de l'État juif n'est pas le fait des Palestiniens uniquement. La communauté internationale se pose aussi la question, et la réaction proprement traumatique de la quasi-unanimité du public israélien montre à tation et de voir dans quelle mesuré le meurtre de Yitshak Rabin est l'amorce d'un tournant qualitatif de la réalité sociopolitique israélienne. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, l'assassinat du premier ministre israélien est plus un révélateur d'un processus en cours, que le catalyseur d'une réalité nouvelle. En effet, depuis le début des années 80, nous assistons à un phénomène d'effritement du consensus national et de l'Union sacrée qui avaient dominé la société juive d'Israël depuis la fondation de l'Etat juif. Les mythes fondateurs, les réflexes conditionnés, le respect inconditionnel et a-critique des institutions et des valeurs fondamentales du sionisme ne sont plus acceptés avec la même facilité qu'auparavent. Des soldats refusent d'obéir, l'armée n'est plus sacrée, l'histoire d'Israël est réécrite, l'intérêt national — ou ce qui se fait en son nom — n'est plus le seul élément à être pris en considération. Si la remise en question du consensus a commencé à a gauche de la société israélienne, depuis le retour des Travaillistes au pouvoir, elle n'épargne plus la droite. POUR LA PREMIERE FOIS DEPUIS 1948, un courant minoritaire mais dont les pères spirituels sont respectés par le pouvoir travailliste lui-même, remet en question la suprématie de l'Etat juit et de ses institutions et remplace la fidélité inconditionnelle à l'Etat par le respect de la Loi juive à travers l'exégèse qu'en font les rabbins intégristes. Cette évolution n'aurait pas été possible, ou du moins pas aussi facilement, si les porte-parole officiels avaient su tracer une ligne claire entre l'ancien consensus sioniste et les positions nouvelles où la religion prenait une place de plus en plus prépondérante dans l'idéologie dominante, le système éducatif et dans les médias officiels. Dès lors que Rabin accep tait de faire la cour aux rabbins, des lors que l'on pouvait dire ouvertement « morts aux Arabes », et mettre ce slogan en pratique avec des risques mines, la legistres pu disres et jutigriste total était naturelle. L'onde de choc qui a traversé la société israélienne est la résultante d'une société qui n'est plus consensuelle, mais n'en est pas encore tout à fait consciente, et refuse d'en accepter les conséquences. Un peu comme dans une famille traditionnelle qui perd de plus en plus de son autorité, où la jeune génération en fait petit à petit à sa guise, et de plus en plus ouvertement, mais qui, confrontée à l'assassinat du Père par un des petits-enfants, recherche à tout prix le cadre sécurisant d'une structure archaïque et dépassée, et se conduit, pendant l'espace d'un moment, comme si rien n'avait changé au cours des années passées. Quand les politiciens de tous bords affirment « Israël ne sera plus jamais comme avant », ils veulent dire par là que le meurtre de Yitshak Rabin ouvre une ère nouvelle, de conflits internes, de fractures et de violence. Ils se trompent : l'assassinat du Premier ministre confirme qu'Israël a cessé le à une société normale, pluraliste et conflictuelle est largement entamée. Ce n'est pas forcement une évolution négative, si la jeunesse qui s'est, au cours des deux dernières semaines, massivement mobilisée pour exprimer sa colère et son espoir, décide de prendre ses responsabilités, et de se confronter non seulement à l'extrême droite militante, mais à l'ensemble des valeurs, des conceptions, des institutions et des comportements qui ont, inévitablement, engendré cette racaille. Ce n'est pas une tâche facile, et elle prendra des années. Mais les sentiments démocratiques et pacifistes qui sont apparus de façon si éclatante et si massive au cours des derniers jours, permettent de voir l'avenir avec espoir.