Nous publions ci-dessous des extraits d'un entretien avec le sous commandant
Marcos de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), publié par le journal uruguayienBrecha du 27 octobre 1995.
Brecha : Dans tout cela apparaît un phénomène nouveau : la question indigène. Vous avez expliqué combien était décisive l'existence d'une culture, d'une forme de relation sociale propre aux communautés indigènes, qui a joué un rôle déterminant dans la croissance et la définition des objectifs propres du mouvement. La question de la terre est-elle le phénomène déterminant de toute cette lutte ? Sous commandant Marcos : C'est la goutte qui a fait débordé le vase. J'ai parlé de trois causes fondamentales : l'épuisement de l'action politique avec la fraude électorale de 1988, le 500e anniversaire de la conquête et le problème de la terre. Si l'un des trois est prédominant c'est le problè-
• En Amérique latine le problème de la terre n'est pas exclusivement indigène ... Les indigènes ne considèrent pas le problème de la terre seulement comme un problème individuel, celui de la petite propriété. Ma parcelle, celle dont j'ai besoin pour vivre. Ils veulent résoudre le problème de la collectivité. De ce point de vue l'ejido est plus collectif dans les communautés indigènes que chez les paysans non indigènes. C'est pour cela qu'il est très difficile dans la lutte pour la terre des communautés indigènes de résoudre les problèmes par cooptation. La communauté exerce un contrôle très étroit sur les individus. Il est très difficile de feindre, de jouer un personnage. Dans la communauté on sait ce que tu fais et pourquoi tu le fais, quand tu as un air bizarre. La corruption y est plus difficile; non pas qu'ils soient meilleurs, plus humains ni plus honnêtes. Mais du fait du contrôle que la collectivité exerce sur l'indi-
Mexique
Les ravages du
néolibéralisme
Entretien avec le sous commandant Marcos vidu. Il n'y a pas de solution individuelle mais collective. Et c'est pour cela que la solution du problème de la terre est plus difficile pour les communautés indigènes. On ne s'en sort pas en distribuant des terres à quelques uns ... Quand on met fin à la possibilité de répartir les terres, ce qui avait constitué une ouverture pour le mouvement paysan en général et pour les indigènes, les escroqueries et les spoliations se multiplient dans l'achat et la vente des terres. Quand on privatise les terres de l'ejido, les grands éleveurs et les propriétaires de grandes exploitations accaparent les terres. Ils ne se contentent plus d'étendre leurs pâturages et leurs enclos ou d'assassiner les gens, ils multiplient la fraude dans l'achat et la vente des terres. Quand on lui interdit cette possibilité légale le paysan indigène du Chiapas, et ›as seulement celui des Canadas, se voit condamné à mort 1 se dit : « ils vont me tuer en me privant de mes terres. » I n'a même pas la perspective de pouvoir se convertir en prolétaire agricole ni d'émigrer comme travailleur saisonnier. Non « Ils me déracinent de mon histoire et de ma culture. Pas seulement de l'endroit dont j'ai besoin pour Quand on met fin à la distribution des terres le paysan indigène perd son moyen de production, mais il perd aussi sa propre histoire. Et cela dans une situation où il existe une force armée et organisée à sa disposition. Son propre bras armé. Voilà comme mûri « Ya Basta » Le problème agraire réapparaît au niveau national, sacrifié par le néolibéralisme sur l'autel de la modernité. Etre moderne et s'aligner sur le Premier monde c'est renoncer à être paysan. C'est introduite les mécanisme du marché le capitalisme, dans chacune des relations sociales. Mettre fin à la distribution des terres mais pas seulement. Privatiser, introduire les entreprises agro-industrielles, concentrer plus encore la terre. Cela va provoquer l'émergence de mouvements paysans qui ne suivront pas forcément la ligne zapatiste, mais Lina dénonceront l'appropriation des terres par le capital
• L'insurrection zapatiste trace-t-elle une voie ? Je crois que oui. A la façon d'un index : là il y a un problème. Je pense que sur ce problème vont se greffer de nombreuses et expériences. En 1993, avant le zapatisme, on a connu des mobilisations pour la terre en Equateur celle des indigène de l'Amazonie au Brésil au Paraguay. Nous voyons dans le néolibéralisme un processus de reconquête de la terre. Ce sont les conquistadores modernes. C'est ainsi qu'ils apparaissent aux indigènes. En fait ils sont les mêmes qu'il y a 500 ans, les mêmes que ceux qu'ont affrontés nos ancêtres. Mais la conquête de la terre ne suivra pas le processus de la conquista espagnole, mais plutôt celui de la conquête de l'Ouest en Amérique du Nord. Cela passe par l'anéantissement physique culturel et historique de la paysannerie. C'est l'avenir que Marx avait analysé pour le capitalisme : la disparition de la paysannerie est menée à son terme par le néolibéralisme en toute brutalité. Le sang versé est aujourd'hui indigène, mais il peut être métis demain. Non seulement on n'a plus besoin de toi, mais tu deviens un obstacle pour le progrès.
• Le paysan constitue alors la nouvelle classe révolutionnaire ? Non, je ne le crois pas. Nous envisageons une révolution qui rende possible une révolution. Il s'agit d'une pré-révolution. Voilà pourquoi on nous traite de révisionnistes, ou de réformistes armés comme dit Jorge Castañeda. Nous préconisons un mouvement social d'ampleur, violent ou pacifique, qui modifie radicalement les relations sociales, de sorte que son résultat final soit un nouvel espace de relation politique. Je pense que l'acteur principal n'est pas défini. C'est ce que nous appelons la société civile et que l'on ne peut pas réduire en termes de bourgeoisie, de prolétariat, de paysannerie, de classe moyenne. Ce processus de globalisation à l'échelle de l'Etat national, ravive tant de blessures dans tant de lieux que tous sont atteints du même mal, même si l'un a la peau blanche et l'autre noire ; que l'un soit professeur à l'université et l'autre prolétaire...
• Et les changements structurels seront le résultat de cette prérévolution, de cette révolution pour la révolution ? Oui, mais ils ne déboucheront pas forcément sur un système social nouveau. Ce nouveau système social sera le produit d'un nouveau jeu politique. Nous pouvons nous tromper. Mais nous ne disons pas qu'avec le renversement du néolibéralisme s'installera un nouveau système social. • Est-ce qu'il ne s'agit pas, en définitive, du concept des étapes dans la lutte pour le socialisme des années soixante et soixante-dix en Amérique latine, la phase de la libération nationale, avec ses acteurs multiples ? Ce n'est pas pareil. Nous disons qu'à l'étape actuelle du capitalisme, le néolibéralisme, on assiste à la destruction de l'Etat national. Pour nous, une thèse fondamentale de la conception du front national réside dans l'existence de la bourgeoisie nationale. Pour nous, il n'y a plus de patrie. On a détruit le concept de nation, de patrie, non seulement dans les rangs de la bourgeoisie mais même au sein des classes gouvernantes. On a du mal à croire que des secteurs du gouvernement s'engageraient dans la défense de la nation. Ceux qui défendent le concept de nation, on les assassine ou on les expulse. Le projet néolibéral exige une internationalisation de l'histoire; il passe par l'effacement de l'histoire nationale devant l'histoire internationale ; il passe par l'ettacement des trontieres culturelles. Le désastre pour l'humanité, c'est que pour le capital financier, il n'y a rien, pas même patrie ni propriété. Le capital financier ne connaît que les numéros de ses comptes bancaires. Voilà comment s'estompe le concept de nation. Un processus révolutionnaire doit d'abord commencer par recouvrer le concept de nation et de patrie. La principale erreur du néolibéralisme, c'est de penser que on peut aller à l'encontre de l'histoire. Cette ingérence sur la question de la terre prétend faire fi de l'histoire et agir comme si, ici, l'histoire n'avait pas laissé sa trace, ni la culture ni rien. Voilà comment ils donnent jour à l'un de leurs ennemis, pas forcément le plus dangereux, mais certainement le plus tenace : le zapatisme. Le nouveau zapatisme, compris comme l'insurrection des communautés paysannes indigènes qui a pris naissance au Chiapas quand le champion du néolibéralisme, l'ex-président Carlos Salinas de Gortari (aujourd'hui « exilé » aux Etats-Unis pour éviter de rendre des comptes à la justice), a modifié l'article 53 de la Constitution et aboli le principal héritage de la révolution mexicaine : la terre à ceux qui le travaillent. L'irruption du néolibéralisme dans la question de la terre, la mise en œuvre de la privatisation, a seulement conduit au soulèvement en armes des paysans indigènes.
*