La grève des cheminots s'est propagée
Inprecor : La possibilité d'extension de la grève a-t-elle été ressentie à
Régis Louail : Cela a été ressenti par les équipes militantes. Sur Renault Cléon, il y a encore l'expérience de la grève de 1991, pour les 1500 francs pour tous. Nous savions alors que la condition pour gagner était une extension de ce combat à l'ensemble des salariés. Après cette grève, la raison principale de l'échec a bien été comprise : l'absence de généralisation. Cela a d'abord été compris par les équipes militantes, puis par les salariés. Quand le mouvement a démarré chez les cheminots, ce qui était bien compris c'est que le mouvement démarrait sur la question de la protection sociale en général. C'est à dire une question concernant l'ensemble des salariés. Dans les équipes militantes, il y avait compréhension de la nécessité d'une grève générale pour gagner. A partir du moment n au privé possible ?
avec une idée devenue très populaire :
c'est le moment ! C'était la prise de conscience d'un moment privilégié pour étendre le mouvement, non seulement dans les services publics et la fonction publique, mais aussi dans les entreprises privées. Renault n'est pas encore une entreprise privée, mais un démarrage de la grève dans une des usines du groupe aurait pu faire basculer la situation pour l'extension. Nous avons contacté
Régis Louail, militant CGT de Renault Cléon (Seine Maritime), entreprise de 5
Propos recueillis par Dominique Mezzi.
où il y avait tendance à la généralisation dans le public, on a senti que c'était le moment.
Mais chez les salariés, c'était un peu différent. Après le mouvement de 1991, tout le monde disait : il faudra que cela pète, il faut une bonne grève générale, un nouveau Mai 68. Ouand nous allions voir les travailleurs dans les ateliers pour leur dire que le moment qu'ils attendaient depuis des mois était venu, ils écoutaient, mais il manquait quelque chose pour les convaincre. Ce qui a manqué, c'est un positionnement des grandes confédérations. Notamment celui de la CGT. Les équipes militantes de terrain avaient beau dire : il faut généraliser, à partir du moment où le mouvement confédéré, notamment la CGT, n'était pas porteur de cette perpective au plan national, il y avait un problème de crédibilité des équipes militantes. Les gens nous faisaient
confiance localement, mais comme ils n'étaient pas convaincus de l'engagement national de la CGT, ils ne sentaient pas que c'était le moment.
• L'obstacle à la généralisation a donc été principalement le positionnement public des confédérations ?
Il y a des obstacles subjectifs et objectifs. Pour savoir lequel prime sur l'autre, c'est difficile. Mais il est évident que l'absence de positionnement correct du mouvement confédéré a pesé dans la crédibilité des équipes militantes qui voulaient, elles, prendre leur place dans la généralisation. Mais il reste des difficultés objectives. A Renault, même si nous ne sommes pas une entreprise privée, nous sommes régis par les mêmes règles depuis les années 1982-1984. Et nous avons connu une avalanche de défaites, même si elles sont partielles. Sur la question des effectifs. le fait d'avoir vu les emplois du groupe réduits de moitié, cela pèse. A Cléon, nous sommes passés de 10 000 à 5 500 personnes. Ce n'est pas vécu comme une position de force. Nous avons eu 500 intérimaires au printemps à Cléon puis nous sommes retombés à zéro, malgré une bagarre pour l'embauche. Sur la grève pour les salaires en 1991, il y a eu des avancées énormes au niveau des classifications dans l'usine. Mais sur le fond, vu l'objectif fixé, cela reste un échec. Et tous ces échecs mis bout à bout. Y compris sur la protection sociale, il y a le plan Juppé, mais avant, il y a eu défaite sans combat sur la question des 37,5 annuités dans le privé. Le mouvement social fonction publique remet à l'ordre du jour le retour aux 37,5 annuités. Mais le fait de ne pas avoir mené la bagarre en 1993 pose quelque part un problème de crédibilité. Pourquoi ce qui n'a pas été possible en 1993 le deviendrait subitement ?
• Y a-t-il aussi un brouillage sur les enjeux de la sécurité sociale, cotisament sur les problèmes de ile calisation, contrôle parlementaire?
A une échelle de masse, c'est le brouillage. Les gens ne perçoivent pas ce que signifie ce système, avec la fiscalisaton grandissante, les décisions politiques, etc. Ils ne voient pas concrètement ce que cela va changer. Au niveau médiatique, en plus, la grève était présentée comme une bagarre contre le contrat de plan et pour les régimes spéciaux de retraite. Sur Rouen, les cheminots ont démarré la grève sur le retrait du plan Juppé, et ont refusé de démarrer sur une seule question spécifique. Y compris pour gagner sur le problème spécifique, il fallait un énorme rapport de force. Qui ne pouvait être construit qu'avec l'ensemble des salariés. Donc ils ont eu cette intelligence dans le mouvement à Rouen de mettre en avant la question du plan juppé. Mais entre le discours des cheminots ici et ce qui était martelé à longueur de journée par les médias, à savoir une grève de fonctionnaires, ou des cheminots sur le contrat de plan et les retraites, il y avait un écart qui a pesé. On l'entendait dans l'usine. Mais ce n'était pas non plus vécu comme la défense de privilèges. Les salariés comprennent bien que là où il y a un régime plus avantageux, c'est le résultat d'une lutte. C'est compris aussi en fonction des attaques portées contre leur propre régime. Si demain il y a privatisation, même si cela ne change pas la logique de fond de gestion, une série d'avantages découlant du statut d'entreprise nationalisée vont disparaitre. Il y a donc une sensibilité un peu particulière à Renault, qui n'existe pas forcément dans tout le privé, où n'existe pas ce statut particulier.
• Mais votre participation aux divers mouvements a été quand même importante...
Oui. Cela a démarré le 10 octobre, quand il y a eu appel à la grève des fonctionnaires. Nous avons essayé d'emblée d'être partie prenante de ce mouvement. Pas en terme de solidarité avec les fonctionnaires, mais en comprenant que le blocage des salaires concernait non seulement les fonctionnaires, mais l'ensemble des salariés. Nous avons expliqué que le combat commençant dans la fonction publique concerne tout le monde. Nous avons réalisé des débrayages relativement massifs le 10 octobre et une bonne participation aux manifestations. Ce qui est nouveau à Cléon. Les grèves pouvaient être puissantes, mais dans l'usine. On n'avait jamais réussi sauf en 1987 sur les licenciements à faire sortir les gens massivement de l'usine. C'est un problème déjà rencontré dans le conflit de 1991. La nécessité de prendre des intiatives en direction d'autres entreprises n'était pas comprise. Le 10 octobre, nous avons réussi à faire sortir environ 400 personnes. Et là, sur les trois grandes manifestations, on a réussi à faire sortir entre 700 et 1000 personnes sur l'équipe du matin, soit 20 % à 30 % de l'effectif. Dix à douze cars à Rouen à vingt cinq kilomètres de l'usine, c'est nouveau. Avec les travailleurs revenant à l'usine super« regonflés ». Mais reprenant quand même le travail. La grève a été perçue à Renault à coup de journées d'action répétitives. Avec participation massive aux journées, mais sans que nous soyons capables d'installer l'usine dans la grève.
• Vous avez également participé au Comité d'organisation des cheminots?
Oui, je crois que c'est une des choses les plus importantes. Une des limites de toutes les grèves à Cléon a toujours été le poids du mouvement syndical et la fai-
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TOUS, ENSE
blesse de l'auto-organisation. Nous n'avons pas installé la grève dans l'usine, donc la question d'une auto-organisation ne s'est pas posée directement. Par contre, dès le départ, il y a eu reconaissance des formes d'organisation des cheminots et de la grève sur l'agglomération rouennaise. Y compris par le syndicat CGT Renault Cléon. Lorsqu'il a été question de discuter des initiatives, notamment la venue des cheminots dans l'usine de Cléon (ils sont venus à trois cents ou quatre cents) aux portières, cela a été préparé avec le comité d'organisation des cheminots. Nous en avons débattu au bureau du syndicat sur le forme concrète Et pendant toute la grève, tous les jours pratiquement, une délégation du bureau du syndicat CGT était présente au comité d'organisation. Pour écouter ce qui était décidé par les secteurs présents en plus des cheminots (la Poste, les autres syndicats, etc), et en déduire ce que nous pouvions faire pour soutenir. C'est très important. Il y a quelques années, des militants CGT se seraient opposés de toutes leurs forces à ce type d'organisation de la grève. Et qui disaient : c'est bien clair que la prochaine fois que nous nous installerons dans la grève à Cléon, il faudra être en capacité de mettre en place un même type d'organisation de la grève. Pour que dans les moments difficiles, les décisions soient prises par tous. Cela a été bien assimilé par les militants de l'usine.