Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Veillée d'armes post-électorale ?

· Inprecor n° 398, janvier 1996 · p. 20-23 · 2 860 mots

Pologne Syndicalisme Stalinisme

L'élection du candidat social-démocrate « post-communiste » Aleksander Kwasniewski à la présidence de la République clôt un chapitre dans l'histoire polonaise. Elle sanctionne la déception populaire envers les politiciens issus de « Solidarité » et le rejet d'une politique de restauration du capitalisme selon les recettes néolibérales. Mais, et ce n'est pas le moindre des paradoxes, le vainqueur s'est engagé à poursuivre cette politique.

Par Jan Malewski IL LAISSE AINSI LE TERRAIN LIBRE à la mobilisation de ceux qui en payent le prix au nom de la lutte contre les fantômes du passé stalinien, judicieusement ramenés sur l'avant-scène par le président sortant Lech Walesa. Celui-ci a choisi une politique de déstabilisation en armant plusieurs bombes à retardement avant de quitter la présidence. Six ans après la chute du régime bureaucratique d'origine stalinienne, c'est en effet un homme qui a fait ses classes dans les gouvernements du général Jaruzelski qui a été porté à la tête de l'Etat polonais. Rappelons qu'en juin 1989, après avoir négocié avec l'opposition lors d'une table ronde, les candidats de l'ancien régime avaient été balayés par la victoire électorale de l'opposition qui avait raflé la quasi-totalité des sièges à pourvoir au cours d'un scrutin partiellement libre (1). A la suite de ce revers, le général Jaruzelski — abandonné par les députés des deux partis satellites de l'ancien régime — s'était vu forcé de laisser le gouvernement à Tadeusz Mazowiecki, puis de se démettre de la présidence en 1990, laissant ainsi Lech Walesa devenir le premier président élu au suffrage universel. Le nouveau régime modifia la Constitution, entreprit la transformation de l'économie polonaise selon les recettes néolibérales, réorganisa les structures de l'Etat pour en faire une démocratie parlementaire coiffée par une présidence ayant la haute main sur les affaires intérieures et étrangères ainsi que sur l'appareil militaire. Enfin, durant six ans, l'idéologie néolibérale fut présentée comme l'unique alternative au stalinisme et la seule interprétation « naturelle » de l'économie.

Pologne

Paris, décembre 1995

Tous les principaux partis politiques polonais se prononcent donc aujourd'hui en faveur de la propriété privée des moyens de production et d'échange et le libre jeu du marche. Il ne leur reste pour se diftérencier que l'attitude envers l'histoire et la religion.

La Pologne est aujourd'hui un pays profondément transformé:

• La structure sociale a été bouleversée : les écarts entre le cinquième des ménages les plus pauvres et le cinquième des ménages les plus riches était de 1 à 3,5 en 1989 ; il est de 1 à 5 aujourd'hui. Alors qu'en 1989, mis à part le petit secteur privé et la haute bureaucratie de l'Etat-parti, les revenus les plus élevés étaient situés dans certains secteurs industriels et dans certaines régions, aujourd'hui ces différences ont disparu au profit d'une structure sociale plus conforme au capitalisme sous- développé, dont les entrepreneurs constituent le sommet, suivis des professions libérales, puis des retraités et des salariés, pour retrouver en bas de l'échelle les agriculteurs et les chômeurs (2). Ces derniers constituent encore 15 % de la population active, bien que le chômage ait légèrement régressé;

• la structure de la propriété a été largement modifiée : fin

1994 54 % du PNB était réalisé par le secteur privé qui

1) Deux-tiers des sièges à la Diète avaient été réservés aux candidats du régime lors de ce scrutin, les autres, ainsi que les sièges du Sénat, étant laissés aux joutes électorales. Les candidats soutenus par « Solidarité » ont ainsi obtenu tous les sièges « concurrentiels » à la

Diète et 99 mandats sur 100 au Sénat.

2) Selon Danuta Zagrodzka, Gazeta Wyborcza du 16-17 juillet 1995.

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employait 61 % de la main d'œuvre (3). Il faut ajouter à cela l'économie dite « grise », qui selon les estimations sérieuses emploierait entre un quart et un tiers de la main d'œuvre et réaliserait entre 20% et 30 % du PNB (4). Quelques 8 400 entreprises publiques existaient fin 1989 : en juillet 1995 dans 3 297 d'entre elles le processus de privatisation était entamé et dans 1 596 il était achevé. Le rythme des privatisations, ralenti pendant une année, a repris de plus belle en 1995 ; • la structure des échanges a subi une véritable révolution : alors qu'en 1989 la majorité des flux commerciaux extérieurs de la Pologne avait lieu avec les pays de l'Est, l'Union européenne est maintenant le premier partenaire commercial de la Pologne avec 71,2 % des exportations polonaises et 64,4 % des importations ; • la monnaie polonaise est devenue intérieurement convertible et son cours face aux devises étrangères, récemment libéré, s'est stabilisé malgré une inflation qui reste élevée (on l'estime à 26 % pour 1995). Cela est principalement dû à un excédent financier dans les échanges courants avec l'extérieur (5). La banque centrale polonaise a acquis un statut indépendant du gouvernement au point que sa présidente a pu utiliser cette position contre le gouvernement dans la campagne présidentielle; • l'armée polonaise a vu disparaître ses officiers politiques dont le rôle idéologique a été repris par les aumôniers catholiques. Son corps d'officiers est acquis à I'OTAN dans lequel elle aspire à être rapidement intégrée. L'état-major général était par ailleurs acquis au président Walesa — pour lequel les officiers généraux ont fait une campagne remarquée (mais non sanctionnée), ce qui pourrait rendre difficile la tâche de son successeur; • La police — et particulièrement la police politique — a été restructurée avec la mise en place d'un Office de protection de l'État (UOP), dont les cadres dirigeants ont fait acte de soumission au nouveau régime, et plus particulièrement à Lech Walesa. ALEKSANDER KWASNIEWSKI NE COMPTE PAS revenir sur ces changements. Apparatchik de la génération des années 70, un des artisans de la réorientation de l'ancien régime vers l'économie du marché au cours des années 80, il n'a rien d'un vieux stalinien, ni à plus forte raison d'un militant communiste. Son programme électoral était singulièrement peu différent de celui de son challenger néolibéral issu des rangs de « Solidarité », Jacek Kuron. Comme ce dernier il se prononçait pour l'achèvement rapide des transformations sociales en cours, pour une intégration de la Pologne à 'OTAN et dans l'Union européenne. S'il fallait une preuve de ces engagements, le bilan des deux années de politique gouvernementale menée par les amis du nouveau président la fournit. Le premier ministre social-démocrate Tozef Oleksv pouvait d'ailleurs être à l'aise devant les entrepreneurs étrangers et se payer de bons mots : « La Pologne est le pays des paradoxes : un gouvernement de centre-gauche avec des post-communistes comme moi introduit l'économie de marché alors que les syndicats, tels "Solidarité", ", qui ont renversé le communisme,

POLOGNE * avancent des slogans populistes » (6) Arrivé en tête au premier tour face à une droite divisée, d'une part, entre néolibéraux anticommunistes et traditionalistes et d'autre part, au sein même du courant traditionaliste entre nombre de petits appareils politiques, Aleksander Kwasniewski a tiré profit de deux ans de politique gouvernementale prudente qui, sans dévier de l'orientation de ses prédécesseurs avait su mieux gérer les tensions sociales. De plus, la croissance rapide de l'économie polonaise — après une crise très profonde et une restructuration capitaliste brutale de l'appareil industriel - avait laissé au gouvernement des marges de manœuvre sociales plus larges que celles dont avaient disposé les gouvernements précédents. Pour la première fois depuis 1989 le salaire réel moyen s'est légèrement accru (+2,8 %) et le chômage a diminué (-1,5 %). La croissance du PNB, estimée à 6-7 % pour l'année 1995, a été accompagnée d'un boom de la production industrielle (+10,8 %), d'une baisse du déficit budgétaire et d'un boom des investissements (+20%). UNE POLARITÉ NOUVELLE A COMMENCÉ à se dessiner, même si une élection présidentielle a naturellement tendance à renforcer la polarisation de la société. Lors des élections législatives de 1993 (7) le gouvernement sortant et les formations qui le soutenaient furent sanctionnés. Les deux partis issus de l'ancien régime - la social-démocratie et le parti agrarien (PSL) — ainsi que l'aile gauche issue de la tradition de « Solidarité » (Union du travail - UP) avaient vu leur scores progresser de manière significative. Ils apparaissaient en effet comme pouvant représenter une alternative à la politique économique menée depuis 1990. En novembre dernier au contraire le candidat soutenu par l'Union du travail recueille moins de la moitié des voix obtenues en 1993 par ce parti. Le candidat du PSL, l'ancien premier ministre Waldemar Pawlak, obtient moins d'un tiers des voix de son parti lors de l'échéance précédente. Le PSL, qui fait partie de la coalition gouvernementale, s'est d'ailleurs abstenu d'indiquer son choix pour le second tour des élections. La social-démocratie apparaît ainsi, dès le premier tour, comme le pivot des recompositions futures. Qui plus est, le courant néolibéral issu de la tradition de « Solidarité » regroupé au sein de l'Union de la Liberté (UW) de Jacek Kuron, dirigeant historique de l'opposition anti-stalinienne, a lui aussi perdu près d'un tiers des voix qui s'étaient portées sur les candidats des deux partis qui le représentant en 1993.

3) Rapport de l'Office central de la planification (CUP) cité par Gazeta Wyborcza du 31 juillet 1995.

4) Par « économie grise » on entend celle qui échappe au contrôle fiscal (et en particulier à la TVA). Selon D. Zagrodzka, op. cit.

5) Cet excédent est dû aux achats frontaliers des Allemands dans les très nombreux « bazars » installés en Pologne (où les prix sont bien plus bas qu'en Allemagne), la balance commerciale des échanges officiels est pour sa part déficitaire.

6) Cité par Gazeta Wyborcza du 13 juillet 1995.

7) Cf. Inprecor n° 375 de décembre 1993

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Lech Walesa avait fait le choix de polariser la campagne électorale selon. Ce faisant, avec un anticommunisme virulent, il s'est rangé du côté des courants conservateurs populistes, allant jusqu'à remettre en cause les efforts de privatisation du gouvernement social-démocrate. Cette évolution ne manquera pas de laisser des traces, d'autant que le président sortant a été jusqu'à imposer un référendum sur la privatisation généralisée par distribution des titres pour février 1996, mesure qui irait à l'encontre du projet néolibéral si elle était adoptée. Malgré cette orientation, le candidat de la droite populiste, dont l'axe de campagne était d'exiger des sanctions civiques et judiciaires contre ceux qui avaient été membres du parti sous l'ancien régime (soit plusieurs millions de personnes) progresse en voix par rapport à 1993. Son courant bien structuré pèsera lourdement dans le camp de la droite populiste qui s'est structuré autour du syndicat « Solidarité » et de la droite extraparlementaire. La volonté de revanche y est tenace. L'Eglise y joue également un rôle prépondérant et certains de ses hiérarques n'ont pas manqué de déclarer ouvertement la guerre au nouveau président. Ainsi le prieur de l'abbaye de Czestochowa — haut lieu du catholicisme polonais — a-t-il annoncé qu'il fermera les portes du cloître, comme cela fut fait au XVIIe siècle lors de l'invasion suédoise. Dans ce pays où le sentiment national est à fleur de peau, il s'agit d'un symbole fort. DEUX CAMPS APPARAISSENT AINSI, l'un néolibéral dominé par la social-démocratie « post-communiste », l'autre anticommuniste et traditionaliste, dominé par « Solidarité » et soutenu par l'Eglise. Il est à noter qu'aucun de ces camps ne correspond à une polarisation sociale : la classe ouvrière autant que le patronat ou la paysannerie sont divisés politiquement de façon similaire. Dans les entreprises ces camps sont structurés par des syndicats peu enclins à l'unité. Si, comme Lech Walesa et les dirigeants de « Solidarité » semblent le souhaiter, cette polarisation conduit à une guerre froide, les deux grands perdants de la campagne électorale — le PSL et TUW — devront choisir leur camp ou éclater. Le PSL est déchiré entre sa tradition clientéliste et son passé de parti satellite dans l'ancien régime d'une part et le catholicisme de sa base ainsi que son opposition à la restructuration capitaliste des campagnes. Disposant toujours du second groupe à la Diète, avec près de 29 % de députés, il pourrait déstabiliser la social-démocratie s'il décidait de changer d'alliance. L'UW allie une bonne dose d'anticommunisme et son attachement à la modernité capitaliste. Pour aucun des deux la recomposition ne sera facile. Les terrains d'affrontement ne manquent pas pour l'avenir proche. Les rétérendums sur la nouvelle Constitution et sur la privatisation par distribution des titres doivent avoir lieu 1996. Le gouvernement social-démocrate a annoncé une accélération des privatisations pour l'année prochaine. Les secteurs concernés seront cette fois-ci les grands bastions de l'industrie lourde (chimie, pétrochimie, sidérurgie) ainsi que les banques. Les premiers sont aussi des bastions de « Solidarité ». Aleksander Kwasniewski s'est également engagé à libéraliser la loi sur l'avortement. Enfin le concordat signé avec le Vatican en 1993 par le gouvernement néolibéral de Hanna Suchocka n'a toujours pas été ratifié et

8) A. Kwasniewski après avoir étudié cinq ans à l'Université de Gdansk n'a pu soutenir sa maitrise, étant appelé à d'autres fonctions au sein de la bureaucratie. Ses études étant donc inachevés, il ne pouvait, selon la loi électorale polonaise, que se revendiquer de son baccalauréat. Finalement le Tribunal a ratifié son élection, mais le nouveau président a du présenter ses excuses à la population !

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l'Eglise en fait déjà son cheval de bataille. COMME SI TOUT CELA NE SUFFISAIT PAS, Lech Walesa a tiré profit des dernières semaines de sa présidence pour poser plusieurs bombes sous les pieds de son successeur. D'abord il a obtenu l'annulation par le Tribunal constitutionnel de la loi sur la privatisation votée en juin 1995. Puis il a soumis au même Tribunal la loi sur les impôts adoptée par la Diète, laissant ainsi en suspens la loi de finances pour l'année 1996. Ses comités de soutien et le syndicat « Solidarité » ont rassemblé près de 600 000 recours pour l'annulation de l'élection présidentielle, arguant que son concurrent Kwasniewski avait menti en se présentant comme issu de l'enseignement supérieur (8), atteigant ainsi la légitimité du nouveau chef de l'État. Dernier coup de théâtre, Lech Walesa a sorti de sa manche un dossier accusant l'actuel premier ministre et successeur de Kwasniewski à la tête de la social-démocratie « post-communiste », Jozef Oleksy, d'avoir collaboré avec les services secrets russes jusqu'à très récemment. Quelle que soit la réalité de cette accusation, elle entame encore la légitimité du nouveau président. Enfin le dossier concernant l'achat d'avions d'entraînement pour l'armée polonaise a été mis sur le devant de la scène par le ministre de la Défense nommé par Walesa et démissionnaire depuis l'élection de Kwasniewski. Alors que l'industrie aéronautique polonaise, en faillite non déclarée depuis l'effondrement de ses liens avec l'ex-URSS, avait proposée une construction autochtone, le ministère de la Défense a fait état de l'avancement d'un contrat avec l'Armée allemande pour l'achat de vieux Alpha-Jets. Ce choix risquant de conduire à la fermeture de l'usine PZL de Mielec et au licenciement de plusieurs milliers de travailleurs, « Solidarité » y a déclenché la grève, alors que les chefs de l'armée, impatients d'intégrer l'OTAN, seraient trop heureux de voir enfin des appareils occidentaux (fussent-ils vieillots) dans le ciel de leur pays. Le gouvernement devra donc se mettre à dos les grévistes ou l'état major général — dans les deux cas il sera perdant. Les années de tensions entre la majoritÉ parlementaire et le président Lech Walesa ont permis à la hiérarchie militaire de gagner une autonomie peu compatible avec un État démocratique. En mars dernier, l'état major général a réussi à obtenir la démission du ministre de la défense. En juin, l'organe de l'armée a publié un article présentant la gauche comme ennemie de l'armée. En été, les représentants de l'état major général se sont engagés dans la campagne de Lech Walesa. Le chef de l'état-major général, le général Wilecki, a publiquement attaqué les « politicards » lors de la commémoration de la victoire remportée sur les bolcheviks le 15 août 1920. En octobre, sous une forme à peine plus sobre, il reprenait les mêmes arguments dans l'organe de presse de l'armée. Jusque là le pouvoir civil a cédé devant les pressions de l'état major. Et on prête au général Wilecki des aspirations plus élevées que celle de diriger l'armée, tout en restant formellement soumis à des civils... BIEN QU'APRES PLUSIEURS ANNÉES de conflits entre la présidence et le gouvernement, les institutions polonaises semblent raffermies par l'élection d'un président conforme à la majorité parlementaire, les événements récents pourraient donner raison à Wlodzimierz Cimoszewicz (candidat social-démocrate « post-communiste » à l'élection présidentielle de 1990) qui mettait en garde son parti contre la déstabilisation et se prononçait au printemps dernier pour une candidature néolibérale unique, soutenue tant par les néolibéraux issus de « Solidarité » que par ceux issus de l'ancien régime. Le conflit entre la rue, mobilisée au nom de l'anticommunisme sous la banderole populiste et réactionnaire de « Solidarité », et les gérants des institutions, conflit attisé par Lech Walesa et la droite extraparlementaire, risque en effet de déstabiliser les institutions. Le caractère parlementaire de la jeune démocratie polonaise risque de souffrir de ces affrontements. L'état major général de l'armée pourrait alors se manifester pour ouvrir la voie à une solution bona-

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