Au beau milieu de la rébellion de Los Angeles (avril 1992), les murs avaient parlé pour délivrer un message de toute première importance : « Crips et Bloods, ensemble pour toujours ! ». Les gangs de la Cité des Anges s'étaient alors unis dans le but déclaré de défendre leurs communautés contre la répression. Certains observateurs clarvoyants, comme Mike Davis, allaient encore plus loin dans la description du rôle des gangmembers : « Si l'émeute a eu une base sociale large, ce fut la participation des gangs — du moins leur coopération — qui lui a donné sa force vive et sa direction »
(Mike Davis, « L'incendie des illusions », L'autre Amérique n°8-9).
Etats-Unis
Par Patrick Silberstein (membre du comité de rédaction de la revue L'autre Amérique) C'EST DANS UNE MOSQUÉE D'INGLEWOOD (Los Angeles), le 5 mai 1992, que les chefs des deux principaux gangs de Los Angeles décidaient l'instauration d'une trêve permanente. Au lendemain de la première rébellion démocratique-révolutionnaire inter-ethnique de l'histoire des États-Unis et avec les bons offices des Muslims, Crips et Bloods décidaient de façon « incroyablement responsables » de ranger leurs calibres et de mettre fin à leurs affrontements meurtriers. « Si nous ne mettions pas fin à la guerre précisément à ce moment et si nous ne nous unissions pas en tant qu'hommes noirs, alors nous n'arrêterions jamais cette tuerie ». Fait significatif, aux couleurs respectives des gangs, se mêlaient les T-shirts frappés du X de Malcolm tandis que sur les murs ruinés de South Central, slogans et tags offraient la paix en échange de la justice, louaient feu le Black Panther Party et clamaient « ] 1 : nous brûlons tout ! ] 2 : nous reconstruisons ! ». Unis par la trêve, les gangs rendaient alors public un programme alternatif qui s'articulait autour de quelques questions essentielles : reconstruction des quartiers dévastés ; transformation des écoles et des programmes d'éducation, création d'emplois socialement utiles, mise en place d'un contrôle communautaire sur le développement économique. Intitulé « Donnez-nous les marteaux et les clous et 8 Inprecor n° 399 - févirer 1996 nous reconstruirons la ville », ce plan était, selon Alexander Cockburn (The Nation, 1er juin 1992) qui le comparait avec celui des autorités californienne et fédérale, « le seul qui parte de la réalité et des aspirations des gens de South Central (...) et qui soit cohérent avec les intérêts communauLE PROGRAMME DES GANGS Il n'est sans doute pas inutile de donner quelques éléments de ce plan pour en montrer la dynamique transitoire intrinsèque. Envisageant diverses mesures de rénovation urbaine, les rédacteurs proposaient que la ville laissât les habitants « s'organiser pour réorganiser leur cadre de vie » et qu'elle achète les propriétés détruites et construise des centres communautaires. Conscients de l'état de pénurie et d'abandon des quartiers concernés, ils demandaient que la ville institue des tours de « nettoyage du voisinage » et s'appuyaient sur la mobilisation et la solidarité en demandant que les « résidents soient responsables de leur blocks ». Dans le processus envisagé, les gangs s'attribuaient évidemment un rôle politique : « Notre organisation aidera la ville à identifier les zones concernées ». Le plan envisageait aussi des mesures pour permettre aux
habitants du ghetto de sortir de l'assistanat en proposant la création d'emplois socialement utiles : « Les programmes d'assistance doivent être remplacés par la création d'emplois dans la fonction publique et dans la production manufacturière qui puisse répondre à certains des besoins de la ville. (...) Des prêts bancaires seront accordés par les autorités (...) à des entrepreneurs appartenant aux minorités qui souhaiteraient développer des entreprises dans les zones économiquement sinistrées. Les entreprises devront embaucher 90 % de leur personnel au sein de leur communauté ». En contrepartie, les gangs s'engageaient à mettre en œuvre tous leurs moyens pour mettre fin au trafic de drogue et pour que l'argent issu du trafic soit investi pour la communauté. Les revendications politiques se sont bien entendu centrées sur l'arrêt de la criminalisation de la jeunesse et sur la construction du contrôle communautaire sur la police au travers d'une proposition d'élection d'un Civilian Police Review Board. qui stipulait que « La police soit assurée par des personnes vivant dans la communauté et que les officiers de police devaient résider depuis 10 ans dans la communauté où ils servent ». Les ex-gangmembers devaient aussi disposer de la possibilité de se reconvertir et devenir « compagnon patrouilleur pour aider à la protection de leur voisinage ». Louis Farrakhan, le dirigeant des Black Muslims, était certainement un des rares dirigeant national que la plupart des membres des Crips et des Bloods semblaient prendre déjà à l'époque sérieusement en considération. Son influence — de même que celle, d'une certaine manière contradictoire, de certains secteurs de la gauche noire — est aussi certaine sur la rédaction de ce plan qu'elle l'est dans l'établissement de la paix. L'objectif d' «autodétermination économique noire» et la référence à la « renaissance » d'un capitalisme noir sur les cendres des entreprises coréennes a largement inspiré ce programme et le sommet d'Inglewood. Deux lectures peuvent en effet être faites de ce plan alternatif dont les secteurs les plus politisés et les plus radicalisés ont pu s'emparer pour développer leur propre vision. En effet, à partir du programme des gangs, une discussion s'est engagée entre de nombreux mouvements et associations sur le contrôle de la communauté sur le processus de reconstruction. Ce débat a donné naissance à un consensus entre ces forces autour l'idée de « zone coopérative » comprise comme alternative à la solution gouvernementale de « zone d'entreprise ». L'idée était avant tout de repousser la priorité donnée par le gouvernement à la reconstructions des entreprises. La proposition centrale, cependant peu précise encore, demandait la mise en place d'un projet de travaux d'intérêts publics offrant des emplois aux résidents, sur la base des salaires fixés par les syndicats. UN SOMMET NATIONAL DES GANGS Quelques mois plus tard, un sommet national des gangs « pour la paix urbaine et la justice » s'est tenu à Kansas City (Kansas). Réuni à l'initiative de Barrios Unidos (Quartiers unis : organisation d'entraide et de développement communautaire de Santa Cruz, Californie)et de la Coalition nationale pour la paix urbaine et la justice, le sommet a rassemblé dans une église baptiste des représentants de quelques-uns des plus importants gangs du nord et du sud (Black Disciples, Black Souls, Bloods, Crips, Cobras, Gangster Disciples, Latın Kings, El Rukhyns, Stone and Conservative Vice Lords...), des dirigeants religieux et des militants des communautés latino, afro-américaine et amérindienne. Selon John Brown Childs
ETATS-UNIS * (Revue Z Magazine, Boston), cette rencontre ne fut possible que par « la mise en branle d'un vaste éventail d'infrastructures trans-communautaires locales, mises en place par les efforts conjoints de nombreux militants dans les barrios, les ghettos et les prisons de ce pays. (...) Les participants, ajoute-t-il, ont voulu traverser la ligne de démarcation entre gangs, entre ethnies, entre races pour s'associer à un objectif commun : la paix dans les rues ». Ce qui est certain, c'est que selon la majorité des observateurs, sans la participation active de ce qu'on appelle parfois les « nations urbaines », ce sommet n'aurait eu aucun sens. A l'issue de la réunion, Fred Williams qui avait précédemment contribué à l'établissement de la paix entre Bloods et Crips à Los Angeles faisait la remarque suivante : « Ce pays n'a jamais vu de jeunes afro-américains et hispaniques affirmer ensemble comme principe qu'ils sont décidés à ne plus se tirer dessus mais que les destins des uns et des autres étaient intimement liés ». GHETTONS, GANGS ET AUTODÉFENSE SOCIALE Pour comprendre cette réalité complexe, contradictoire et inachevée, nous avons besoin, comme le dit Dolores Trevizo (Dolores Trevizo, « Class, Rage and Race », Against The Current, n°39, Detroit), non seulement d'observer « l'interaction entre race et classe, mais de comprendre aussi que ces deux questions sont en même temps relativement autonomes ». Il faut évidemment aussi tenir compte, pour aborder la réalité sociale de la Californie des années 80, de l'atomisation extrême de la classe ouvrière et du rejet de centaines de milliers de personnes, notamment des jeunes, dans les profondeurs de l'underclass. Le ghetto est naturellement sécrété par le type d'oppression raciale et d'exploitation de classe que le capitalisme américain a mis en place au cours de son histoire. Le ghetto n'est pas seulement un quartier désolé, abandonné de tout et de tous mais c'est aussi une enclave économico-sociale qui entretient peu ou pas de relations économiques avec le reste du monde et d'où Etat et organismes économiques se sont retirés. Le ghetto a donc sécrété une micro-société refermée sur elle-même, un « monde à part », qui se dote de ses codes, de ses rites, de sa culture, de son langage, de son économie de subsistance, de ses réseaux de solidarité. Il nous faut prendre en compte une donnée fondamentale: le gang est une forme d'organisation sociale caractéristique des communautés urbaines pauvres des Etats-Unis, et ce depuis l'aube de l'industrialisation de ce pays. Presque toutes les minorités ethniques d'émigration y ont connu leurs gangs propres. Littérature et cinéma en témoignent. Le gang est donc l'organisation type d'une communauté minoritaire privée et exclue du minimum qui se dote pour survivre d'un mode de fonctionnement dont les règles s'appliquent sur un territoire circonscrit. Il y aurait 100 gangs différents dans le seul district scolaire de Belmont High et 7 000 adolescents de ce district vont à l'école buissonnière permanente. D'après certaines sources, près de la moitié des jeunes noirs de Los Angeles âgés de moins de 25 ans seraient de près ou de loin intégrés à un gang. On parle de 150 000 gangmembers. Pour Chapour Haghighat (L'Amérique urbaine et l'exclusion sociale, Presses universitaires de France), « le
* ETATS-UNIS gang représente un ordre social alternatif qui émerge de la pauvreté et se maintient tant que celle-ci persiste. C'est une réponse de la communauté face au rejet dont elle est l'objet ». Il est vrai aussi que l'irruption de l'économie de la drogue a quelque peu modifié les caractéristiques premières des gangs puisque s'y insérer, c'est aussi accéder rapidement à l'argent facile. La guerre des gangs n'a d'ailleurs pas d'autre explication que l'affrontement pour le contrôle et l'extension de territoires économiques. Mais malgré l'évolution due à la drogue, le gang reste l'enfant de la communauté du ghetto, enfant dont les frasques irritent mais qui rend divers services (financiers, protection) et qui est toujours susceptible de rentrer au bercail pour, enfant prodigue, faire des prodiges politiques dont on ne le soupçonnait pas capable. OUTIL COLLECTIF, LE GANG EST à la fois instrument du combat contre le système et organisation qui permet, dans une certaine mesure, de s'insérer dans ce même système. Le gang oscille en permanence entre ces deux pôles. C'est sa nature intrinsèque et ce sont les explosions raciales et sociales (Watts en 1965, Los Angeles en 1992) qui font pencher le balancier. Quand le peuple du ghetto se met en marche, alors les gangs se laissent gagner par le désir d'unité, d'autodétermination, de gestion de la communauté. La conscience politique progresse alors à marche forcée et le désir d'intégration s'articule avec une radicalisation politique et le « retour à l'idée de pouvoir noir » réapparaît. Le caractère contradictoire du mouvement apparaît ici puisque la marche de Washington et l'irruption de Louis Farrakhan sur le devant de la scène n'a pas d'autre sens que celui-ci. La conscience qui s'esquisse n'a pas encore trouvé d'expression politique satisfaisante et utilise à défaut les médiations qui se présentent. C'est sans aucun doute dans les luttes à venir que les processus de clarification, de différenciation s'opéreront. Cité par Chapour Haghighat, James Garret (professeur de science politique à l'université de San Francisco et lui-même ex-gangmember) abonde dans ce sens : «Il y a donc à la fois le désir d'améliorer la condition des Noirs et la notion que la seule façon de survivre dans la société capitaliste est d'être égoïste. Ajoutez la drogue à tout cela et alors, malgré tout ce que dit votre conscience, vous vous demandez surtout comment survivre au jour le jour ». L'émeute de Watts en 1965 a eu comme résultat 5 années de paix entre les gangs et la création du Black Panther Party. Il est permis de penser que le balancier qui va du gang à l'émergence de forces politiques penche de nouveau un peu plus aujourd'hui du côté de l'organisation. Le processus de construction de coalitions entre les différentes communautés d'une part et d'autre part entre ces communautés et les mouvements sociaux est une des tâches qui éclaire la piste des nouveaux pionniers du mouvement progressiste nord-américain. Voilà pourquoi, nombreux sont ceux et celles qui, à gauche en Amérique, cherchent à explorer la réalité complexe des gangs, comprendre leur mutation lente et contradictoire, mutation brutalement accélérée par un mouvement insurrectionnel qui a mis en mouvement plusieurs dizaines de milliers de personnes. Il n'est pas anodin de découvrir que dans les conditions sociales concrètes des Etats-Unis, certaines formes organisées, a priori non politique, pouvaient, en l'absence d'une force politique et d'un mouvement d'ensemble ayant un 10 Inprecor n° 399 - févirer 1996
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Qui d'entre nous n'a pas combattu le talon de fer aux côtés des Chevaliers du Travail, musardé avec Jack London le long des voies ferrées, croisé Lee Gordon dans sa croisade contre les préjugés raciaux, serré la main de John Reed, cueilli les raisins de la colère avec Cesar Chavez et fredonné avec Woodie Guthrie et Pete Seeghers ? Qui d'entre nous n'a pas combattu l'arbitraire patronal avec Norma Rae, ne s'est pas jeté corps et âme dans la grève à Minneapolis, à Flint ou aux côtés des mineurs virginiens insurgés ? Qui d'entre nous n'a pas serré le poing avec Fist, aimé Blue Collar, patrouillé dans les ghettos avec les Panthers en armes, observé le parcours de Malcolm Little, défié la garde nationale à Berkeley ou manifesté en uniforme sur la base sud-vietnamienne de Dah Nang ? Nous sommes loin ici de Coca-Reagan, de DisneyMcDonald et d'ITT-CIA. Plus exactement, nous sommes de l'autre côté ! Si le cauchemar américain n'a pas de secret pour nous, cette Amérique de la contestation ne semble exister pour nous que dans le cinéma et la littérature. Et pourtant ! Au fil des pages de L'autre Amérique, la découverte de la gauche de l'Amérique vaut le voyage. Elle donne à nos rêves et à nos combats rien moins que des pistes pour redéfinir un projet de transformations sociales, les contours et les formes d'une nouvelle alliance progressiste. Cette autre Amérique nous interpelle fortement. D'autant qu'elle puise son inspiration à la source des souffrances, des résistances et des luttes sociales. L'autre Amérique Abonnement 5 n° : 100F Éditions Syllepse, 42 rue d'Avron, 75020 Paris projet et une stratégie, avoir une nature sui generis et se transformer au point de s'ériger en structures d'autodéfense sociale capables d'élaborer un plan de reconstruction sous contrôle communautaire, objectivement alternatif à celui des forces dominantes. Il n'est pas anodin non plus de constater en retour que cette dynamique hors norme enrichit considérablement la problématique d'une gauche qui cherche son renouveau.