Alors que nous écrivons, la crise gouvernementale bat son plein et personne ne saurait dire s'il y aura un compromis permettant d'envisager des réformes constitutionnelles et électorales à adopter dans les prochains mois et donc de remettre les élections législatives ou si ce compromis s'avérera impossible et les élections auront lieu à court terme (ce serait la troisième fois en l'espace de quatre ans). Ce fait même est révélateur du trait fondamental de la situation italienne, c'est-à-dire d'une instabilité qui se surmontée quelle que soit l'issue de la crise actuelle et même en NOUS NE REVENONS pas sur les aspects économiques de la crise de la société italienne ni sur la dynamique sociale et les mouvements de lutte : d'autres articles publiés dans ce même numéro abordent ces problèmes. Ce sont les aspects politico-institutionnels que nous allons aborder (1)
En schématisant un peu, on peut partir d'une simple constatation : tous es pouvoirs classiques d'une démocratie bourgeoise - législatif, exécutif et judiciaire - sont déchirés par des contradictions et des conflits de plus en plus graves. Si pendant une certaine période, dans le contexte de paralysie parlementaire et de faiblesse et précarité gouvernementales, le pouvoir judiciaire avait pu jouer un rôle central dans le démantèlement de l'ancien régime, il est désormais bouleversé à son tour par des conflits sans précédent. Antonio Di Pietro, le héros des enquêtes contre Craxi et d'autres dignitaires de la Première république, est lui-même traîné dans la boue après avoir démissionné de la magistrature. En d'autres termes, une sortie de la crise de régime ne se dessine pour l'instant sur aucun terrain et le vide laissé par la disparition du parti hégémonique pendant 40 ans, la Démocratie chrétienne (DC) et de son principal allié, le Parti socialiste (PS), est loin d'être comblé sous quelque forme que ce soit. Rappelons quel était l'espoir nourri par les vainqueurs du référendum qui avait amené à la suppression du système électoral proportionnel : il sera désormais possible de simplifier le cadre politique, les électeurs pourront
LivoMaitan choisir entre deux coalitions, sinon deux partis, clairement opposées et on verra nettement après le scrutin qui va gouverner et qui sera dans l'opposition - nous expliquait-on à l'aide d'analogies le plus souvent arbitraires avec la situation d'autres « grandes démocraties occidentales ».
Ce n' était que du whisfhul thinking. Comme l'ôn sait, trois pôles (en gros, droite, gauche et centre) - et non deux - se sont formés pour les élections de mars 1994, mais aucun d'entre eux n'avait une réelle homogénéité politique. Le pôle de droite, sorti vainqueur de justesse (majoritaire à la Chambre des députés mais minoritaire au Sénat) se divisait à la suite du départ de la Ligue du Nord moins d'un an plus tard., ce qui provoquait la chute du gouvernement Berlusconi. La coalition de gauche s'avérait éphémère dans la mesure où ses principales composantes, le Parti démocratique de la gauche (PDS) et le Parti de refondation communiste (PRC), adoptaient au lendemain même des élections des orientations tout à fait divergeantes sur tous les de l'ancienne DC, enregistrait, pour sa part, une scission, une partie (Buttiglione) rejoignant le pôle de droite et 'autre (Bianco) le centre-gauche Détail assez éloquent : à l'occasion de la dernière crise gouvernementale, le président de la République a dû consulter une vingtaine de groupes parlementaires! A l'heure actuelle, la situation apparaît encore plus
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prolonge et qui ne sera pas cas d'éventuelles élections. embrouillée : des polémiques de plus en plus âpres n'ont cessé de se développer au sein des regroupements opposés et personne ne saurait exclure de nouveaux retournements spectaculaires et de nouvelles ruptures. En fait, aussi bien entre les deux pôles qu'en leur sein, des idées et des attitudes très différentes se manifestent sur toute une série de questions, allant des réformes constitutionnelles, du système électoral et des garanties démocratiques à assurer pendant une campagne électorale, aux mesures envisageables sur le terrain social et à la révision éventuelle du Traité de LE PROBLEME LE PLUS épineux est sans doute celui de la réforme constitutionnelle. En principe, il y aurait deux chemins pour atteindre ce but : celui d'une Assemblée constituante et celui d'une révision selon les normes prévues par la Constitution elle-même. Mais, étant donné le rapport de forces existant, ni l'un ni l'autre n'est facile à parcourir. C'est pourquoi on projette des solutions intermédiaires en s'efforçant de réaliser un compromis, notamment entre le PDS et Forza Italia (FI), la formation politique de Berlusconi. Les partisans d'un régime présidentiel, dont les anciens fascistes de l'Alliance nationa. le (AN), relancent leur offensive. Toutefois, puisque cette solution n'a pas beaucoup de chances d'être adoptée à l'heure actuelle, certains d'entre eux,
1) Pour les analyses sur la situation italienne voir, entre autres, Inprecor n. 368, avril 1993, n. 379, avril 1994, n. 38, juin 1994).
DOSSIE
de même que d'autres politiciens de droite ou du centre - dont l'ancien démocrate chrétien Mario Segni, promoteur du référendum contre la proportionnelle — se replient sur cette véritable trouvaille qu'est l'élection directe du Premier ministre. Celle-ci pourrait se faire à deux tours, comme on fait désormais pour l'élection des maires. En ce qui concerne l'élection du Parlement, qui pourrait être éventuellement composé d'une seule chambre, la question se pose de avoir si on veut maintenir un quota à la proportionnelle (25% selon la lo en vigueur) ou généraliser le scrutin uninominal, éventuellement à deux tours. AU DELÀ DES FORMULES, parfois franchement fantaisistes, le but est clair : il s'agit toujours de réduire au minimum l'éventail de forces poliques representees au niveau institu ionnel dans la perspective d'instau rer un « gouvernement fort », voire un régime tendanciellement autoritaire. Toujours est-il que, comme nous venons de l'indiquer, il existe des idées très différentes sur la définition d'un tel projet et des obstacles majeurs s'opposent à sa réalisation. Cela est d'autant plus vrai que les divisions ne concernent pas que les forces politiques : la classe dominante elle-même apparaît le plus souvent hésitante, voire carrément divisée sur le chemin à prendre. Rappelons qu' aux élections de mars 1994 il y avait eu des candidats liés plus ou moins directement à l'organisation patronale. Confindustria, dans les trois poles en présence, qu'un soutien au gouvernement Berlusconi avait été envi-
12 Inprecor n° 399 - février 1996 sagé par la suite et que finalement l'action du gouvernement Dini n'avait été soutenue qu'avec beaucoup de réserves. Si les élections législatives devaient avoir lieu à court terme, il est fort probable qu'une partie assez importante du patronat soutiendrait la droite, mais d'autres miseraient sur la coalition dite « l'Olivier », dirigée par Romano Prodi, un ancien manager démocrate-chrétien du secteur industriel public, dont le PDS est la force de loin la plus impor-
Get à laquelle appartiennent aussi les anciens démocrates chrétiens favorables au centre-gauche
Pour en revenir aux forces politiques, des divergences ont surgi au sein non seulement des deux pôles opposés, mais aussi de la plupart des partis ou regroupements. Berlusconi n' a pas réussi à structurer réellement FI, qui reste pour l'essentiel un regroupement électoral et parlementaire. En perte de vitesse depuis un certain temps, il a essayé de se relancer par un tournant partiel et sans doute temporaire : après avoir fait campagne pour des élections législatives à une échéance rapprochée, il a voulu gagner du temps en proposant au PDS un compromis sur les réformes constitutionnelles dont la portée n'est pas encore claire au moment nous écrivons. Ce tournant n'a pas fait plaisir à certains de ses alliés, en premier lieu au président de AN, Gianfranco Fini, qui est allé jusqu'à le menacer d'une rupture au cas où le compromis avec le PDS se réaliserait ; en revanche, il a été salué par la plupart des anciens démocrates-chrétiens. De l'autre côté de la barricade, « l'Olivier » connaît une crise assez grave, une partie de ses composantes n'acceptant pas les manoeuvres désinvoltes du secrétaire du PDS, Massimo D' Alema, et Romano Prodi lui-même n'étant pas favoremettre indéfiniment l'échéance électorale. Par ailleurs, il existe un désarroi croissant dans les rangs du PDS lui-même: en fait, tout au long de la dernière année, sa direction s'est déplacée de plus en plus vers le centre en estompant l'identité même du parti, sans reussır pour autant à éviter la chute du gouverne ment Dini, dont le PDS était le principal soutien, et à faire valoir ses orientations en matière de loi électorale ni de garanties démocratiques face au pouvoir médiatique du trust berlus-
Ajoutons, pour compléter le tableau, que depuis un certain temps, sous les auspices du président de la République, des manoeuvres ont été entamées dans le but de reconstruire un centre, susceptible de regrouper des forces appartenant actuellement aux deux pôles. Une variante d'une telle opération consisterait à tenter de mettre ensemble des formations mineures pour faire le contrepoids au PDS au sein du centre-gauche.
Dans un tel contexte, le PRC est apparu de plus en plus comme la seule alternative de gauche. Depuis l'automne 1994, en rapport avec le mouvement de masses en défense du système des retraites menacé, il a opéré un tournant à gauche en refusant tout soutien au gouvernement Dini, en s'opposant presque seul à la contre-réforme sur les retraites acceptée par les confédérations syndicales et en relancant son orientation internationale d'opposition au Traité de Maastricht et à toutes les initiatives politiques et militaires des puissances impérialistes (entre autres, il a durement condamné l'intervention de TOTAN dans l'ancienne Yougoslavie et voté contre l'envoi de contingents italiens en Bosnie). Dans le but de ne pas perdre, à cause de la loi électorale en vigueur, toute représentation électorale un tant soit peu importante, et surtout d'éviter une victoire de la droite qui accentuerait le danger d'une dérive autoritaire, il s'est prononcé pour un pacte de désistement avec « l'Olivier », mais il a exclu tout accord programmatique visant éventuellement à une collaboration gouLE PRC EST CONSCIENT des aspects dangereusement contradictoires de la situation actuelle en Italie. Il est vrai qu'il existe toujours un
Pontie ce de rance le moi
vements de masses. Mais cela ne se traduit pas par une prise de conscience au niveau politique : sur ce terrain, le désarroi ne cesse de croître et se multiplient les tendances à l'abandon de l'activité politique et à l'abstentionnisme électoral et les illusions que des personnages charismatiques puissent tirer les marrons du feu. Il est significatif que, même après toutes les mésaventures qui en ont confirmé l'indigence intellectuelle et l'inconsistance politique, le juge Di Pietro jouisse d'une cote très élevée dans les sondages. Il est aussi alarmant que la menace de la Ligue di Vord d'adopter un cours sécession niste, si son projet fédéraliste n'est pas accepté, ait un écho favorable dans certaines régions du pays (2)
Il faut faire face, en dernière analyse, à deux dangers. L'un est que la situation actuelle se prolonge indéfiniment avec pour résultat que la
2) Selon des sondages, 27 % des personnes interrogées se sont prononcées pour une sécession éventuelle dans le Nord-est de l'italie, zone relativement prospère du point de vue économique.
contre-réforme sociale et politique déjà entamée par le gouvernement Dini, appuyé par les « pouvoirs forts » et le président de la République lui-même, se poursuive et que s'instaure à froid un bonapartisme technocratique rampant.
L'autre est qu'AN, qui dispose d'un enracinement social, d'un réseau organisationnel assez large et d'un leader aux capacités politiques incontestables, exploite la prolongation de la crise en apparaissant comme la seule alternative au régime existant, la seule force capable d'aborder les problèmes sociaux qui se posent.
C'est donc sur les deux terrains, social et politique, que le PRC doit agır en meme temps en se presentant comme le seul parti qui lutte de facon conséquente pour des revendications
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démocratiques - dont le recours aux élections dans le plus bret delai permettant au peuple de se prononcer sur toutes les questions débattues - et pour un projet de transformations sociales radicales. Dans ce but, il est nécessaire qu'il développe sa réflexion programmatique à partir de la contérence nationale prévue pour fin mars (voir autre article à ce sujet). Mais en même temps il devra se transformer profondément pour devenir un parti capable non seulement d'organiser de temps en temps des grandes manifestations, mais surtout d'établir des liens vivants et suivis avec les masses, dans les entreprises, les transports, la fonction publique aussi bien que dans les quartiers. Il lui faudra également former des cadres qui rompent résolument avec des conceptions et des comportements bureaucratiques qui ont trop marqué l'histoire du mouvement ouvrier en contribuant ainsi à ses défaites majeures.