Des difficultés, des incertitudes, des divisions, des luttes fragmentées et parfois isolées : voilà la situation du mouvement ouvrier italien, un an après les luttes de masse extraordinaires qui avaient permis le
DOSSIER
EN AUTOMNE DE L'ANNÉE 1994, le projet gouvernemental d'une contre-réforme radicale du système de sécurité sociale, conquête historique de la classe ouvrière en 1968, s'était heurté à une résistance vigoureuse, issue spontanément des grandes entreprises de la métallurgie mais qui avait assez rapidement entraîné toute la classe ouvrière et les travailleurs de la fonction publique en mobilisant dans les rues des millions de personnes. En effet les travailleurs et les travailleuses avaient été rejoints par des chômeurs, des étudiants et des jeunes. Face à un gouvernement qui remettait en cause leur rôle de médiation et de concertation sociale, les trois confédérations syndicales (Confédé ration générale italienne du travail (CGIL), Confédération italienne des syndicats libres (CISL) et Union italienne du travail (UIL)), qui pourtant pendant une longue période étaient disposées à accepter une détérioration du système de retraite, s'étaient efforcées de récupérer le mouvement, de le généraliser et de le coordonner. Après avoir retrouvé une certaine crédibilité sur la base de cette initiative, les bureaucraties syndicales avaient imposé un accord de compromis avec le gouvernement en renonçant, en même temps, à une grève générale qui aurait, fort probablement, entraîné le renversement de Berlusconi. Le compromis n'a rien résolu
14 Inprecor n° 399 - février 1996 renversement du gouvernement Berlusconi-Fini.
Franco Turgliatto dans la mesure où il a remis à juin 1995 la redéfinition d'une nouvelle législation sur la question. Berlusconi, usé par la lutte de masse, devait quand même céder sa place à son ancien ministre des Finances, le banquier Dini, soutenu par une coalition parlementaire hétérogène incluant des forces de centre gauche dont le pilier est le Parti démocratique de la gauche (PDS, ex-PC) dirigé par D'Alema, la Ligue du Nord, de même que sur le terrain social, les organisations patronales et les appareils syndicaux. C'est justement avec l'appui des syndicats et du PDS que le gouvernement Dini pouvait mener à bien le projet patronal : ce qui avait été chassé par la porte rentrait par la fenêtre.
En effet, le gouvernement, en accord avec les trois confédérations syndicales, proposa un projet de lois sur les retraites qui n'était pas très différent de celui proposé par Berlusconi. Ce projet avait été approuvé par le parlement à la veille des vacances malgré une opposition très dure de la part des travailleurs et du Parti de la refondation communiste (PRC)
Il s'agit d'une très lourde défaite qui s'ajoute à d'autres essuyées au cours des dernières années et qui ont eu un effet profond sur l'état d'esprit et la conscience des travailleurs. Une série de mécanismes de division et de fragmentation de la classe ouvrière et des travailleurs opèrent désormais constamment : il ne s'agit pas que de pertes en termes de salaires, aussi importantes soient-elles, mais également d'instruments de division qui agissent de façon permanente et qui auront des effets très négatifs dans l'avenir. LA NÉGOCIATION POUR LES SALAIRES
Les salaires ont subi une détérioration très grave. En juillet 1992 les dirigeants syndicaux ont signé un accord mettant fin à l'échelle mobile des salaires. L'année suivante, ils se sont engagés avec le gouvernement et le patronat à limiter les revendications salariales catégorielles dans le cadre de l'inflation fixée annuellement par le gouvernement. En ce qui concerne les augmentations éventuelles au niveau des entreprises, elles auraient dues être rigoureusement liées aux augmentations de productivité, à la qualité et surtout au bilan des entreprises.
Il s'agissait d'accords suicidaires qui mettaient fin à l'indépendance des organisations syndicales en entravant toute action revendicative adéquate. Aujourd'hui, le résultat de ces accords, que les travailleurs avaient violemment critiqués, sont clairs pour tout le monde. En 1994, l'inflation programmé était de 3,5 %, l'inflation réelle a été de 3,9 % ; en
1995 ce fut pire : l'inflation anticipée était de 2,5 %, l'inflation réelle de 6 %. Les salaires ont donc diminué en l'espace de deux ans d'environ 4 %, ce qui impliquait une perte mensuelle moyenne de 130 000 lires.
Les travailleurs de la fonction publique ont été parmi les plus frappés parce qu'en plus de la réduction des salaires, ils ont subi le contrecoup de ce qu'on appelle la « privatisation des rapports de travail ». En ce qui concerne les conditions des salariés, il faut tenir compte aussi que les données précédentes se réfèrent aux salaires officiels et réguliers : il existe en effet, un secteur assez large de travail au noir qui concerne de nombreux travailleurs immigrés mais aussi des travailleurs italiens et qui exerce une pression supplémentaire dans le sens d'une réduction des salaires. Le résultat global est sans ambiguité : entre 1992 et 1994 le revenu national a augmenté de 8,7 % (en lire courante), la masse salariale de 2,8 %, la masse de profit des employeurs de 14,8 % et se sont opérés des gains considérables de productivité qui placent l'Italie aux premiers rangs (4 travailleurs italiens produisent autant que 5 Japonais, développement des exportations des entreprises italiennes à cause de la dévaluation de la lire italienne). Ces phénomènes ont donc engendré une détérioration des conditions de vie des ouvriers et une augmentation considérable des profits des patrons.
Par ailleurs, la réduction des salaires pousse nécessairement aux heures supplémentaires : dans les entreprises de la métallurgie on travaille en moyenne 45 à 46 heures par semaines alors que selon les contrats on devrait travailler 40 heures et même moins. A tout cela s'ajoute une aggravation de l'exploitation du fait que les syndicats ne sont plus en mesure
Balles grana
La Sardaigne à murs ouverts : « Une autre guerre, non merci » d'exercer un contrôle sur l'organisation du travail et les cadences. C'est impressionnant de constater qu'en 1994, toute une série d'accidents de travail ont provoqué la mort de 1 200 personnes. Chez Fiat-Mirafiori à Turin par exemple on a enregistré au cours d'une année 2 400 accidents de travail. Toutefois, les défenseurs du marché peuvent être satisfait : en l'espace de trois ans la productivité chez Fiat a augmenté de 27%.
Dans de nombreux cas les bureaucrates syndicaux, sans qu'aucune contrainte technique ne l'impose, ont accepté que les patrons introduisent une période de travail additionnelle la nuit, le samedi et même le dimanche. On utilise assez souvent les petites équipes, c'est-àdire des périodes de travail où on emploie le samedi et le dimanche des groupes de jeunes ouvriers en dehors des normes fixées par le contrat. A Melfi dans le nouvel établissement de Fiat dans la région de Basilicata, les syndicats ont même accepté un régime contractuel différent de celui qui existe dans d'autres établissements de Fiat
Ayant acceptée cette approche, il est de plus en plus difficile même pour la CGIL (les autres confédérations ont déjà accepté le point de vue patronal) de refuser la demande des capitalistes visant à réintroduire des grilles salariales différenciées selon les régions et/ou de généraliser les salaires de recrutement réduits, qui par ailleurs, existent déjà, dans une large mesure, sous forme de contrats de formation pour les jeunes. TROIS MILLIONS DE CHOMEURS
Du point de vue de l'emploi, la situation n'est pas moins inquiétante : il y a au moins trois millions de chômeurs, environ 12 % de la force de travail (plus de
: ITALIE
20% dans le Sud) ; parmi les jeunes le taux atteint même 40 %. D'autres processus de restructuration se développent et menacent l'emploi de dizaines de milliers de travailleurs. Alfa Romeo Arese dont Fiat est propriétaire, est déjà passé de 12 000 à 6 000 employés-travailleurs et risque la clôture définitive ; Olivetti est passé en l'espace de 5 à 6 ans d'environ 46 000 travailleurs à un peu plus de 26 000, chez Télécom (entreprise publique) une restructuration gigantesque met en péril 9 000 emplois. La sidérurgie. autrefois un bastion du secteur public qui a permis à l'Italie de devenir dans l'après guerre l'une des principales puissances industrielles, a été restituée « aux barons » de l'acier et a subi un processus de réduction de l'emploi qui semble ne jamais devoir se terminer. Pour éviter des luttes de résistance dans certains secteurs de la fonction publique et du transport où les travailleurs disposent d'une force contractuelle plus grande, le gouvernement Dini, comme d'habitude en collaboration avec la bureaucratie syndicale, s'apprête à introduire une nouvelle et plus dure législation antigrève. LUTTE PARTIELLE ET FRAGMENTÉE
Dans un tel contexte les mobilisations des travailleurs rencontrent de grandes difficultés. Toutefois, il existe de nombreux foyers de lutte.
En premier lieu il y a des mobilisations défensives dans le secteur industriel, notamment dans certaines entreprises
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durement frappées par la restructuration. Par exemple, il y a une lutte des travailleurs de l'entreprise sidérurgique d'Ilva à Tarante, qui a obtenu un premier succès partiel en entravant une réduction drastique de la production projetée par le nouveau propriétaire privé Lucchini.
Deuxième exemple, la longue bataille des travailleurs d'Alenia, une entreprise du secteur aéronautique et aérospatiale militaire avec une main d'œuvre très qualifiée dont des techniciens de très haute qualité. Cette entreprise du secteur publique est en train d'être démantelée par l'Etat qui vise à la privatiser par morceaux. Jusqu'ici les travailleurs ont réussi à empêcher la réalisation de cette opération, notamment la clôture de l'atelier principal, celui de Turin (3 000 travailleurs), en exigeant par contre la reconversion de sa production civile.
La situation encore plus difficile chez Olivetti dont la restructuration comporterait une réduction de 5 000 emplois. Autre exemple : des luttes ont eu lieu à Italtel (Télécommunication) et encore une fois chez Alfa Romeo pour empêcher la fermeture de l'atelier d'Arese prévue dans les deux années à venir.
Toutes ces luttes sont isolées les unes des autres. Par exemple dans la grande région industrielle du Piémont, qui est frappée très fortement par des phénomènes de désindustrialisation, les organisations syndicales ont refusé jusqu'ici d'unifier les luttes ne fût-ce que sous forme d'une grève commune de tous les métallos. Elles vont jusqu'à théoriser les luttes séparées, le cas le plus scandaleux
16 Inprecor n° 399 - février 1996 est illustré par un texte du syndicat de la métallurgie FIM-CISL à Naples, qui a demandé à la direction d'Alenia d'être plus vigoureuse dans son projet de fermeture de l'atelier de Turin. Les cadres syndicaux lutte de classes n'ont pas réussi, eux non plus, à établir une coordination efficace pour leur action.
Une forte mobilisation a eu lieu dans le secteur des transports (aéroports, Alitalia, chemins de fer, transport urbain) où il existe des structures syndicales alternatives aux trois confédérations et où la lutte concerne parfois l'application de la contre-réforme sur les retraites. Finalement il y a une mobilisation des enseignants qui refusent un contrat qui les pénalise dans le cadre d'une logique néolibérale de réduction des dépenses pour l'éducation. Dans cette bataille sont engagés les étudiants qui luttent contre des coupures sur les dépenses pour l'école publique prévues par la loi budgétaire ainsi que contre des nouvelles normes sur l'autonomie scolaire allant dans le sens de la privatisation. TENTATIVES DE RECOMPOSITIONS SYNDICALES
Les critiques contre les confédérations syndicales ne cessent de se multiplier, mais elles n'ont pas abouti à la construction d'une véritable direction alternative. Les manifestations de masse organisées à plusieurs reprises — dont celle qui a eu lieu à Rome fin juin 1995 sous l'impulsion des secteurs syndicaux lutte de classes avec une participation très large — ne sont pas suffisantes pour résoudre ce problème. En effet, sur ce terrain également, il y a une très grande fermentation qui se combine à des faiblesses politiques.
Il existe depuis assez longtemps des organisations extérieures aux confédérations qui se sont données une véritable structure : par exemple certains Cobas (comité de base) de la fonction publique, les Représentations syndicales de base (Rappresentance sindacali di base, RDB) et la Fédération des travailleurs unitaires des métallurgistes (FLMU). Certaines d'entre elles ont un poids réel dans des entreprises et au sein de quelques secteurs, tout en n'ayant pas une force organisationnelle comparable à celle des organisations confédérales. Elles se placent en ligne générale dans une optique de syndicalisme alternatif avec des dérives sectaires, en refusant souvent de participer aux mobilisations de masse lancées par CGIL-CISL-UIL.
Le cas du Cobas-SLAI (Syndicat des travailleurs auto-organisés) est différent. Cette organisation qui a vu le jour chez
Alfa-Romeo d'Arese et de Pomigliano et qui aujourd'hui s'est développée considérablement, se veut un instrument transitoire dans un processus démocratique de construction d'un syndicat lutte de classe et adopte une politique unitaire en partant de revendications communes éventuelles et des mobilisations de masse.
Finalement en ce qui concerne la CGIL qui reste le plus fort syndicat italien et qui regroupe des secteurs importants de l'avant garde dans les entreprises, il faut indiquer que la tendance « Essere sindacato » (être syndicat), qui s'était formée en son sein, il y a quelques années au cours de la préparation de son dernier congrès, n'a pas été à la hauteur de cette tâche et n'a pas construit une direction alternative. Une partie importante de son groupe dirigeant s'est avérée subalterne à l'appareil confédéral et a rejoint de nouveau la majorité. En automne 1992, au moment des mobilisations qui ont eu lieu à l'époque, « Essere sindacato » n'a pas su assumer des responsabilités de direction du mouvement en brisant le cadre des appareils. Ce fut le début d'une impasse qui aura déterminé par la suite la crise de « Essere sindacato ». Toutefois, une nouvelle opposition est en train de s'organiser dans la CGIL : elle a présenté un document alternatif pour le prochain congrès confédéral et semble être plus consciente de la nécessité de présenter aux travailleurs une proposition alternative d'ensemble.
Ce qui est nécessaire en dernière analyse est la coordination effective d'une activité au niveau confédéral et d'une activité en dehors des confédérations de la part des cadres syndicaux qui se placent dans une optique lutte de classe. Dans ce but les militants syndicaux du PRC auront un rôle très important à jouer. Une conférence récente des travailleurs et des travailleuses du Parti a représenté un pas en avant dans cette direction. Mais des obstacles très sérieux subsistent et il faudra dans la prochaine période envisager d'autres rencontres et d'autres débats pour préciser l'orientation et la pratique des militants du parti.