INDE Dans un article rédigé immédiatement après la déclaration de l'état d'urgence (Inprecor n°32 du 31 juillet 1975), nous écrivions : "Dans une telle situation, la tendance politique à moyen terme est vers l'érosion d'une démocratie bourgeoise déjà de plus en plus fragile, et vers l'institutionnalisation d'une dictature de droite. Il est vain de spéculer sur les formes que prendrait une telle dictature. Dans un certain sens, l'état d'urgence présent fait partie de cette tendance. Mais il en est également séparé dans le sens qu'il correspond à des fins tactiques immédiates du Parti du Congrès, plutôt qu'à des fins de la bourgeoisie dans son ensemble. Une dictature de droite stable devrait jouir de l'appui de tous les partis bourgeois et de tous les secteurs principaux de la bourgeoisie, ainsi que de l'appui de l'armée, même si les généraux n'étaient pas ouvertement associés à la dictature. L'état d'urgence actuellement en vigueur ne jouit point d'un tel appui généralisé. En outre, son maintien dépend largement de la destinée politique personnelle d'Indira Gandhi. Un verdict de la Cour suprême qui lui est défavorable pourrait précipiter une division majeure au sein du Parti du Congrès, où son principal ministre Jagjivan Ram attend calmement et patiemment derrière les coulisses, pour poser sa candidature au pouvoir." (souligné par nous).
Par la suite, les événements ont confirmé cette analyse. Ils ont montré que les courants maoîstes, qui soutenaient que l'Inde était "une dictature fasciste", ', avaient tort, tout comme ceux qui croyaient que l'état d'urgence resterait en place. Les structure politiques de l'Etat fédéral indien, qui plongent leurs racines dans le décret britannique sur l'inde de 1935, ont de nouveau pris le dessus. Ces structures sont uniques dans le "Tiers Monde" Nous avons toujours prétendu qu'il faudrait que l'ordre établi soit sérieusement menacé sur sa gauche avant que la classe dominante indienne ne s'usinne pour soutenir une dictature militaire ou un régime dont l'armée constituerait le soutien politique essentiel. Son absence représentait un important élément de ka décision d'Indira Gandhi de provoquer des élections. Dans les articles précédents, nous avons examiné les causes de l'état d'urgence et la crise économique qui s'est poursuivie après son imposition. Nous nous limiterons donc à analyser les résultats de ces élections.
SOUS-CONTINENT INDIEN La défaite d'Indira La fin du règne du Parti du Congrès, qui s'était maintenu au pouvoir depuis l'indépendance de 1947, représente un tournant de la politique dans le sous-continent indien. La défaite prit des proportions historiques. Le Congrès, le parti traditionnel de la classe dirigeante, s'était généralement adjugé les deux tiers des sièges parlementaires dans les élections précédentes. Cette fois, il les a perdus au profit du Janata Party (le Parti du peuple). Alors que le Congrès ne conservait que 153 sièges sur 542, le bloc du Janata en gagnait 270 et le Congrès démocratique de Jagjivan Ram (CFD : Congress for Democracy), issu d'une scission du Congrès, en remportait 28. Les partis de gauche ont décliné électoralement. Le Parti communiste indien (CPI : Communist Party of India) a payé le prix pour son soutien à l'état d'urgence et a perdu 20 sièges, n'en conservant que 7. Le PC-marxiste (CPM) a perdu deux sièges, ce qui réduit sa représentation à 23. Le PCM a soutenu le Janata contre l'état d'urgence (présentant la lutte contre ce dernier comme une alternative entre dictature et démocratie); il a ainsi privé le PCI de son audience. Mais le PCM ne dénonça jamais la nature de classe de cette "démocratie" et ses limites. Il n'analysa pas l'état d'urgence par rapport aux besoins de la bourgeoisie indienne. Il ne pouvait pas non plus se faire le défenseur d'une démocratie supérieure : la démocratie socialiste. Comme le PCI, il est l'héritier des théories staliniennes sur la révolution par étapes, la collaboration avec "la bourgeoisie progressiste, non monopoliste", la subordination des luttes ouvrières aux intérêts des bureaucraties staliniennes, etc. En fin de compte, il était difficile de faire la distinction entre le PCM et le Janata, au cours de cette campagne électorale. Les raisons de ce virage brusque dans la politique indienne ne sont pas bien mystérieuses. Il est le résultat d'une hostilité massive à l'orientation politique mise en œuvre sous l'état d'urgence. La tentative de donner à l'état d'urgence des allures bonapartistes fit rapidement long feu, ouvrant la voie à une répression ouverte. La classe ouvrière, désarçonnée par l'imposition brusque de l'état d'urgence, retrouva bientôt ses forces. L'année suivant la promulgation des nouvelles lois interdisant les grèves connut néanmoins 625 grèves auxquelles participèrent près d'un demi-million de travailleurs et coûtèrent à l'économie indienne la perte de 1702 161 jours de travail. Cette tendance bien que partielle et inégale, se généralisa au fur et à mesure que les masses faisaient l'expérience de la chute réelle de leur niveau de vie. Les réformes entreprises à la campagne se réduisirent à peu de choses en raison de l'étroit contrôle qu'y exerçaient les élites foncières. Sanjay Gandhi et sa campagne "pour nettoyer les villes" par "la liquidation des bidonvilles" , mise en œuvre avec la dernière des brutalités, fut la goutte qui fit déborder le vase. Cette campagne, combinée au programme de stérilisation forcée organisé sous l'égide du fils d'Indira Gandhi et du ministre Bansi Lall, porta le coup fatal au prestige du Congrès. (Au Nord, le slogan le plus populaire de la campagne électorale était : "Nasabansi ke teen dalal / Sanjay, Indira, Bansi Lall", les trois maquereaux de la stérilisation / Sanjay, Indira, Bansi Lall.) Toutes les excuses publiques présentées par Lall ne réussirent pas à amoindrir ce coup.
INDE En d'autres termes, il était clair que la situation ne pouvait qu'empirer pour le Congrès, et que les élections devenaient vitales pour légitimer la position d'Indira Gandhi. L'option alternative aurait été d'en recourir à l'armée, mais cette décision n'aurait pas trouvé l'appui de la bourgeoisie étant donné les circonstances. Sitôt après la convocation des élections, le vieil et patient expert en manœuvres, Jagjivan Ram, donna le coup de grâce au Congrès en donnant sa démission et en le quittant avec plusieurs responsables provinciaux qui dénoncèrent l'état d'urgence et ses artisans. A un journaliste qui lui demandait pourquoi il avait mis si longtemps à se décider, il répondit en souriant : "La politique consiste à savoir choisir le bon moment. Mais on doit souligner que le renversement du Congrès ne peut pas et ne doit pas être pris pour un soutien politique des masses au Janata. Pour celle-ci, la seule façon de se débarrasser du Congrès était de voter Janata. Les partis de gauche étaient soit irrémédiablement compromis (dans le cas du PCI), soit incapables de présenter une alternative nationale d'opposition (dans le cas du PCM). Dans ces conditions, les masses ont choisi ce qui leur apparaissait comme le moyen le plus efficace d'en finir avec Indira et l'état d'urgence. La position des révolutionnaires dans ces élections ne pouvait être l'abstention - position adoptée par la majorité des courants maofstes. Ils devaient combiner une campagne indépendante contre l'état d'urgence avec la présentation de candidats révolutionnaires. Ils devaient, de plus, appeler à voter pour toute organisation ouvrière s'opposant à l'état d'urgence et se plaçant en dehors de l'alliance incarnée par le Janata. Le nouveau gouvernement Le Janata représente essentiellement une coalition des forces les plus à droite de la société indienne. Il ne faut pas oublier que le nouveau Premier ministre, Morarji Desai, a fait scission du Congrès car il le trouvait "trop à gauche". Lui et son Congrès (Officiel : O) considèrent que l'existence d'un large secteur capitaliste d'Etat constitue une tolérance, et ils se prononcent en faveur de son démantèlement et du retour à la libre entreprise totale. Le danger principal réside dans le parti Jan Sangh, dont le dirigeant est aujourd'hui ministre; ce qui constitue une remarquable promotion pour une organisation semi-fasciste. L'hostilité manifestée par le Jan Sangh envers l'importante communauté musulmane est bien connue. Il est également aux avant-postes de "la lutte contre le communisme" et favorisera certainement la répression des luttes ouvrières et paysannes. Le parti socialiste, dont le dirigeant George Fernandes est ministre des Communications, est pris en sandwich entre des puissantes forces de droite. Cette situation ne peut qu'aboutir à la dilution de ses positions politiques. La gauche ne peut donc avoir aucune illusion dans le nouveau gouvernement. De toute manière, il est peu probable que le gouvernement pourra devenir une alternative bourgeoise stable au Congrès. De nouveaux réalignements peuvent s'opérer dans la politique indienne - sans exclure une réactivation du Congrès lui-même. Ce qui est inévitable, c'est une période d'instabilité politique croissante qui empêchera de s'accomplir tout processus de démocratisation par le haut.
La libération des prisonniers politiques doit constituer un point central de toute agitation immédiate entreprise par les marxistes-révolutionnaires. Le Jan Sangh se préoccupera certainement de la libération de ses propres prisonniers, mais aucune composante du gouvernement actuel ne s'intéressera à la libération des naxalites, dont l'emprisonnement est bien antérieur à l'état d'urgence. Une campagne unitaire de toutes les organisations ouvrières pour exiger la libération des 50000 naxalites prisonniers est donc absolument vitale. Cette campagne doit être marquée par des manifestations de rue. Que les soi-disant défenseurs de la démocratie et adversaires de la dictature libèrent les prisonniers ! Cette campagne, qui répond aux intérêts actuels des masses, rencontrerait un appui massif dans la période présente. A cette campagne devrait s'ajouter un combat décidé pour l'abrogation du décret sur le maintien de la sécurité intérieure (MISA : Maintenance of Internal Security Act), des réglementations sur la défense de l'Inde (DIR : Defense of India Regulations), et aussi pour l'abrogation du 42ème amendement scélérat à la Constitution. Telles sont les principales revendications démocratiques qui devraient être avancées actuellement. Cette campagne pour la libération des prisonniers politiques doit évidemment s'articuler avec une défense systématique des intérêts immédiats des travailleurs, des paysans pauvres et sans terre, et des populations de castes inférieures, les couches les plus opprimées et les plus exploitées de la société indienne. Plus particulièrement pour les paysans pauvres et sans terre et les ouvriers agricoles, l'accent doit être mis sur des revendications comme l'annulation intégrale et définitive de toutes les dettes des habitants pauvres des villages; la liberté d'organisation des ouvriers agricoles et l'auto-défense contre la violence systématique des paysans riches qui les emploient; un salaire minimum vital des travailleurs agricoles qui leur permet de subsister pendant toute l'année; l'extension des lois de réforme agraire pour supprimer toutes les grandes propriétés et rendre des terres aux paysans sans terre; la communalisation (ou nationalisation) de toutes les réserves d'eau, canaux d'irrigation et installations d'irrigation, avec gestion par des conseils de village librement élus et leurs accès libres pour tous les agriculteurs; la réorganisation radicale des coopératives rurales et du crédit rural, pour rendre réel l'accès des paysans pauvres et sans terre à ces institutions et briser le contrôle que les paysans riches et la bourgeoisie rurale maintiennent sur elles. L'avenir Quand l'état d'urgence fut déclaré, nous avons souligné qu'il fallait l'analyser dans le cadre des structures spécifiques de l'Etat fédéral indien. Aujourd'hui, avec la fin - électorale -de l'état d'urgence et la chute du Congrès, un autre fait doit être souligné. Le processus d'érosion des droits démocratiques ne peut être freiné pour une longue période. Il ne peut y avoir aucune illusion sur ce point. Dans une période où beaucoup de gouvernements bourgeois restreignent les libertés dans les pays capitalistes avancés, il serait quelque peu bizarre de prévoir que l'Inde ne sera pas touchée par la profonde crise sociale et économique. J.R.D. Tata, l'un des patrons les plus en vue, exprimait son soutien à l'état d'urgence de la manière suivante : "Les choses sont allées trop loin. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que nous avons connu ici - des grèves, des boycotts, des manifestations. Il y avait des jours où je ne pouvais plus sortir de mon bureau. Le système parlementaire n'est pas adapté à nos besoins. Il y a en effet peu de doute que le système parlementaire n'est pas adapté aux nécessités économiques du grand Capital en Inde. Mais la relation entre l'économie et la politique n'est pas mécanique, bien qu'il existe une étroite inter-dépendance. La classe dominante indienne concédera-t-elle indéfiniment la jouissance des libertés politiques ? A quel stade les libertés deviennent-elles improductives, au sens général du terme et représentent-elles pour celle-ci une contrainte? Voici quelques unes des questions certainement discutées dans les conseils d'administration et dans les clubs de Delhi, Bombay et Calcutta. Dans les conseils d'administration, l'atmosphère est plutôt hostile au démantèlement de la législation répressive. Dans les clubs (où se retrouvent politiciens, fonctionnaires et hommes d'affaires) la discussion est plus feutrée. Mais toutes ces discussions et conversations reflèteront l'implacable réalité indienne : 72% de la population à la campagne; une puissante classe ouvrière en pleine croissance dans les villes; la misère et les privations pour les ouvriers et les paysans, la crasse pour les habitants des taudis urbains, cette prétendue population marginale dont le nombre est énorme. L'avenir est certainement lourd de conflits. La politique étrangère La défaite du Congrès peut aussi préfigurer une réorientation de la politique étrangère indienne. La bureaucratie soviétique était très directement liée à l'état d'urgence et au régime d'Indira Gandhi. Lors de son voyage en 1973, Brejnev porta Indira Gandhi au pinacle devant les masses et tança vertement les partis d'opposition. La remarque selon laquelle "il ne pensait pas qu'une opposition était nécessaire en Inde", fut fidèlement mise en pratique par le PCI. Une prise de distance avec l'orientation pro-soviétique mettra peut-être du temps à venir, mais elle se produira. En outre, elle n'aura pas été suscitée alors par une révolution de palais manipulée par l'impérialisme (comme ce fut le cas au Ghana lors du renversement de N'Krumah) mais par une défaite électorale massive. Ce fait aura des répercussions. Il révèlera aux maoîstes et à leurs proches qu'il n'y a aucun lien organique entre l'URSS et l'Inde, en dépit de toute l'aide économique, et que les rapports politiques établis entre l'URSS et l'Inde (comme entre l'URSS et l'Egypte ou le Ghana, dans le passé) sont de nature essentiellement politique et non économique et donc que toutes les théories sur un prétendu "social-impérialime" soviétique sont absolument dénuées de tout caractère scientifique. En outre, les initiatives entreprises depuis plusieurs mois et allant dans le sens d'un sérieux rapprochement entre Pékin et New Delhi, vont maintenant s'intensifier et poser des problèmes supplémentaires aux maoîstes qui considèrent l'Inde comme "un Etat fasciste". Enfin, l'orientation du nouveau régime lui-même sera celle d'une libéralisation prudente et d'un tournant vers l'impérialisme américain. Les six prochains mois donneront des indications plus précises sur cette évolution du régime indien.