Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

Le Parti de l'amour et de la révolution

Inprecor n° 400, mars 1996 · p. 9-10 · 1 589 mots

Grèce et Turquie URSS et Russie Chine

Interview du camarade Ufuk Uras, président de l'ÖDP

Inprecor a rencontré le camarade Ufuk Uras, 36 ans, universitaire marxiste, enseignant d'économie et de relations internationales à l'Université d'Istanbul, qui a été élu à

Propos recueillis par Masis Kürkçügil Istanbul, le 12 février 1996.

Inprecor : Comment définirais-tu l'identité politique de l'ÖDP et comment te définis-tu toi-même politiquement? Ufuk Uras : Il y a un point de convergence entre mon identité et celle de l'ODP, c'est d'ailleurs cela — et non le hasard — qui explique notre rencontre. Je me définis comme marxiste, avec une conception du marxisme qui se base sur un retour aux sources. Autrement dit, le marxisme est pour moi une théorie politique et un système de coordonnées politiques qui nous permet de comprendre et de résoudre les problèmes de la Turquie et du monde, par un échange approfondi avec les sources authentiques du marxisme et dans le cadre de cet héritage qui se résume, si je ne m'abuse, à 50 000 mots. Quant à l'ODP, il se définit comme un parti de gauche, de masse, tourné vers le socialisme internationaliste, libertaire, autogestionnaire, basé sur la solidarité des forces de l'opposition et des forces de gauche, créé pour répondre à une nécessité politique de la Turquie. Sa conception du socialisme est une appropriation critique des expériences et théories socialistes dans le monde et en Turquie. Et c'est d'ailleurs pour cela qu'il se différencie des partis de gauche et des partis socialistes classiques, puisqu'il conçoit sa construction comme un processus qui va de la base vers le sommet, qui rejette les rapports hiérarchiques et élabore un projet de parti se veulant transparent et rejetant l'opacité.

• L'ÖDP est un parti où se trouvent des forces d'origines très diverses. Par conséquent, la démocratie interne et le pluralisme ne sont-ils pas des questions d'actualité brûlante dans le parti ? En effet, c'est un sujet sur lequel nous nous sommes engagés publiquement dès la séance d'ouverture de notre direction centrale. Le parti est pluraliste. Plusieurs voix différentes s'y expriment. C'est aussi pour cela qu'il n'y a pas de « primus inter pares » chez nous, pas de héros, pas de martyrs, pas de gourous. Nous pensons que la discussion la plus libre possible va enrichir les projets théoriques et politiques du parti. Mais nous savons aussi qu'une telle culture politique n'existe pas en Turquie. Il nous faut donc innover en la matière et construire une tradition. Il nous faut corriger et dépasser les vieilles habitudes et le vieux sectarisme et ce sera un processus difficile. Nous espérons pouvoir créer un climat propice

• Que penses-tu des expériences chinoises, soviél'unanimité président de TÖDP.

tiques et autres ? Et à partir de là, des notions de bureaucratie dans le parti, les syndicats ou l'Etat ? On peut voir cette question sous l'angle du débat entre Lucas et Bloch. Lucas disait que le pire des socialismes valait mieux que le meilleur des capitalismes. En revanche, Bloch estimait qu'un mauvais socialisme n'était pas du socialisme. Les expé rience soviétique et chinoise sont là pour nous le prouver. Il faut en faire une évaluation critique. S'il faut commencer par l'URSS, on peut remonter aux origines et rappeler un épisode notable qu'a vécu la Turquie, à l'avènement de la République. En 1921, trois mois après que le régime kémaliste ait fait assassiner les dirigeants et les cadres du PC turc, un accord turco-soviétique était signé. A l'époque, Lénine, Trotsky et Staline occupaient des postes de responsabilité dans l'appareil soviétique. Mais aucun d'eux ne s'est demandé si l'établissement de liens privilégiés entre les deux États, sur les cadavres et le sang des dirigeants communistes turcs posait des problèmes politiques ou éthiques. Ces dirigeants soviétiques ont donc privilégié les relations d'État à État par rapport à la solidarité internationale entre les partis. On peut donc estimer que notre histoire nous donne dès le départ des indices sur la tournure ultérieure des événements. Quand on voit aujourd'hui des secteurs qui revendiquent cet héritage-là, prendre la défense de certaines périodes historiques au nom de la tradition politique, on pourrait leur rafraîchir la mémoire. Mais autre chose m'intéresse particulièrement, même si c'est en apparence un détail : savoir quel est la justification théorique de l'abandon en 1941 de l'Internationale, hymme officiel de l'URSS, au profit d'un hymme soviétique. Une série d'autres exemples nous montre comment le marxisme a été saboté en URSS et en Chine, et transformé en une idéologie officielle figée qui est devenue aujourd'hui une entrave pour nous tous. Si le marxisme ouest-européen a été plus fructueux, c'est sans doute parce qu'il s'est développé dans une ambiance moins coercitive. J'ai vraiment du mal à comprendre et à m'expliquer la raison d'être et les conceptions des courants qui se sont transformés en agences du marxisme officiel de l'URSS ou de la Chine Quand on se pose la question de savoir pourquoi le PCF ou le PCI ont eu une telle trajectoire, on éprouve des difficultés sérieuses à résoudre ce problème. Au sein de l'ÖDP, nous avons évalué de façon critique ces expériences et ces traditions politiques. C'est pour cela que nous essayons de développer au sein du parti des mécanismes qui élimineront toutes les méthodes bureaucratiques.

• Comment conçois-tu concrètement l'internationa-

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* TURQUIE lisme qui figure dans le programme du parti et quel type de relations allez-vous avoir avec les organisations socialistes internationales? La Turquie a un grand handicap dans ce domaine : les traditions internationalistes sont très faibles dans notre histoire. La Turquie est un pays où domine l'idéologie d'un socialisme national, provincial. Mais, nous pensons néanmoins que l'internationalisme et la solidarité internationale sont des conditions sine qua non pour la réalisation de notre projet politique. Nous sommes prêts à être solidaires de tous ceux qui partagent nos objectifs socialistes, d'un socialisme égalitaire, libertaire, autogestionnaire et internationaliste, sans exclusive, et nous sommes prêts à prendre notre place parmi toutes les plate-forme d'opposition à l'échelle internationale.

• Que penses-tu de la question kurde ? La récente déclaration de notre direction centrale élargie porte sur la question kurde. Nous nous prononçons pour un cessez-le-feu bilatéral, pour mettre immédiatement fin à la guerre et pour instaurer la paix. Nous soutenons d'ailleurs directement toute initiative civile en ce sens. Le problème est de savoir quels vont être les interlocuteurs d'un processus de paix. En Turquie, tous les partis du système sont des partis de la guerre et des militaires et souhaitent maintenir la situation actuelle. Seul l'ÖDP est réellement différent et s'est engagé pour résoudre le problème. Dans la région de la loi d'urgence (la région kurde), nous considérons que les députés du HADEP élus dans leurs circonscriptions, sans pour autant pouvoir aller au Parlement (car le parti n'a pas dépassé le barrage national des 10% de voix), sont nos interlocuteurs politiques.

• Quels sont vos objectifs à court terme ? L'ÖDP sera-t-il un parti institutionnel ou un parti de la rue ? Des élections municipales partielles sont prévues pour le mois de juin 1996. Le parti doit s'y préparer, développer sa politique municipale et faire des campagnes. Nous allons même organiser des festivités dans les grandes villes, liées aux grandes campagnes politiques. La rue ou les institutions ? Eh bien je dirai les deux. Nous avons pour objectif d'être présents au Parlement, et c'est pour cela que notre lutte dans la rue sera différente, mais dans la mesure où nous venons de la rue, notre présence au Parlement aura aussi une dimension très différente. La première réunion de notre direction centrale élargie porte sur la construction et la consolidation du Bloc du Travail, de la paix et de la liberté. Les nécessités politiques de la Turquie ont créé notre parti. De même les alliances doivent répondre aux besoins concrets de la conjoncture politique. On ne peut se limiter à un seul paramètre. D'ailleurs, les alliances n'ont un sens que si elles se font entre des partis de masse. Nous n'avons pas pour objectif de faire des alliances avec des petits groupes sectaires qui n'ont pas fait leurs preuves et qui défendent des politiques de cadres étroites. L'éthique politique et la manière de faire de la politique sont importantes pour nous. Nous développerons des liens avec toute plate-forme qui correspond à nos aspirations.

Notre projet socialiste est celui défini par Marx dans le Manifeste : les bourgeois ont créé un monde à leur image, nous allons faire de même ... sans sombrer pour autant dans l'ouvriérisme.

• L'ÖDP a été lancé dans les médias comme étant le

« Parti de l'amour et de la révolution », qu'en penses-tu ?

Nous estimons que c'est très positif. La vie politique en Turquie était traditionnellement asexuée et même la gauche était dominée par une culture politique mâle, patriarcale et machiste. Cette définition de « Parti de l'amour et de la révolution » peut être interprétée comme l'amour de la révolution et du socialisme, mais on peut aussi souligner que l'amour et la révolution sont inséparables. Le meilleur exemple en est le film de Ken Loach, Land and Freedom. Les gens, dans ce film, sont au front : ils luttent et ils tombent amoureux en même temps. Ceux qui ont vu le film pourront mieux nous comprendre ...

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